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19 juin 2024

L'EHPAD

L’EHPAD

 

Lettre non-imaginaire écrite par un résident à la Directrice d’un Ehpad privé mais, qu’ils soient publics ou privés, les Ehpad ne se ressemblent-ils pas dans la façon dont ils traitent les dits « vulnérables » ?

        

 Madame la Directrice

 

            Je suis désolé de venir perturber, à nouveau, le travail qui est le vôtre, mais je tiens à ce que vous sachiez quel « agréable » dimanche ont passé les résidents du deuxième étage.

            La matinée s’était déroulée sans histoire. Nous étions tous à table depuis une trentaine de minutes lorsque, tout à coup, Monsieur C. a commencé son récital de sa voix si puissante. Malgré les efforts des uns et des autres, rien ne l’a arrêté. Aussi, après avoir bu rapidement son café, chacun a rapidement regagné sa chambre, laissant la salle à manger et le salon à la seule disposition de l’ultrapuissante voix de basse de Monsieur C. Il a continué son concert jusque vers 15 heures.

 Après quelques vains essais de reprise vers 16 30, il a eu la visite de sa fille et de son gendre qui sont restés autour d’une table de la salle à manger, sans se parler, car M. C. dormait profondément.

Enfin seul, M. C. a repris sa prestation au moment du repas – 18 h 30 -  et il n’y a mis fin que lorsque vers 20 h, de ma voix de stentor, je lui ai demandé de la fermer. Il s’est effectivement arrêté de gueuler et il m’a dit en me regardant fixement dans les yeux : « Pourquoi vous criez ? ».  Quel humour et quelle voix pour un homme de 94 ans. !

Cela me rappelle que dans les mêmes circonstances quelques semaine plus tôt – alors que je lui disais de se taire et pour les mêmes raisons -  il m’avait dit d’un ton colérique : « Tu veux mon poing dans la gueule ? ». De toute mon existence, je ne me suis jamais bagarré, mais je vous avoue sans vergogne que j’aurais bien envie de lui foutre un coup de matraque sur le crâne pour qu’il cesse de nous importuner.

         Officiellement, le dimanche 16 juin était le jour de la fête des pères. Je dois dire que pour les résidents du 2ème étage ce fût la fête des paires de leur cher « collègue ».

         A quand la solution afin qu’il nous laisse mener une vie tranquille ? Vous m’avez expliqué que ce ne serait pas » éthique », de déplacer Monsieur C. d’un étage à l’autre pour que chacun puisse profiter de sa voix ; cependant l’éthique a-t-elle été respectée lorsque vous l’avez déplacé de l’étage Alzheimer à notre étage il y a de cela six mois !

         A défaut, je vous propose d’indemniser les résidents concernés en diminuant leur « pension » du montant approximatif d’un point du GIR*, soit d’environ 250 € par mois pour défaut du « calme » que nous attendions dans cet Ehpad classé prémium.

         Dès ce matin, vers 7 h, alors que je vous écrivais ce mail, ce cher résident s’est fait entendre de nouveau. Pensez-vous que vous, qui êtes jeune, pourriez vivre cet enfer chez vous ?

 Si nous ne trouvons aucune solution rapidement, je pense que monsieur C. « aura la peau » des 20 résidents du deuxième étage et qu’il continuera ses concerts seul, jusqu’à ce que lui-même disparaisse.

         Croyez, Madame, en mes sentiments, malgré tout, les meilleurs.

 

*niveau de perte d’autonomie

 

PS : prochain texte, dimanche

23 juin 2024

Dialogue de deux amis autour de "la vie"

Dialogue de deux amis autour de « la vie »

 

  • Dimanche, je n’ai rien fait mais ça m’a pris toute la journée.
  • Ah bon ?
  • Oui, j’aimerais bien changer de vie.
  • Ah bon ?
  • Arrête de dire « Ah bon », c’est énervant.
  • Très bien. Donc, tu voudrais changer de vie ?
  •  Oui, mais pour que je change de vie, il faut d’abord que j’en aie vraiment une !
  • Ah bon, tu n’en as pas vraiment une ?
  • Je t’ai dit d’arrêter avec ce « Ah bon », s’il te plaît. Et pour répondre à ta question, non je n’en ai pas vraiment une.
  • Si tu n’as pas de vie, essaie d’avoir des avis.
  • Très drôle. Et des avis, pour quoi ?
  • Pour réfléchir à la vie que tu pourrais avoir.
  • Tu as raison. Pose-moi une question ou plusieurs questions pour que je te donne un avis.
  • D’accord. Alors : Penses-tu que l’homme fait des plans et que Dieu rigole ?  ou encore : Crois-tu que la vulnérabilité de l’homme peut le conduire à sa disparition définitive de la terre ? ou pense-tu que demain avec le front populaire ce serait mieux que demain avec le RN ? ou…
  • Stop, c’est trop, arrête. En plus ça me fatigue.
  • Exact, réfléchir peut fatiguer, mais ça peut t’élever aussi.
  • M’élever où ?
  • En toi et à force, tu finiras par voir que tu as vraiment une vie.
  • Mais je t’ai dit que je voulais changer de vie.
  • Certes, mais tu veux changer de vie parce que tu ne connais pas le sens de la tienne et que tu ne peux  donc pas en apprécier  le contenu.
  • Tu essaies de me flatter ?
  • Comment ça ?
  • Tu crois vraiment que ma vie, telle que je la vis aujourd’hui a un contenu ?
  • Bien sûr, comme toutes les vies.
  • Comme celle des gens qui nous gouvernent ?
  • Oui, mais eux, leur vie justement, ils préfèrent en sortir pour diriger celles des autres et oublier la leur !
  • Tu plaisantes ?
  • Non, pas du tout
  • Tu veux dire que notre président, par exemple, a voulu être président pour sortir de sa vie qu’il ne connaissait pas et entrer dans la vie d’un président ?
  • Exactement. Il voulait du nouveau, et là, il en a eu ! Tu as remarqué qu’il a vieilli de 14 ans en sept ans ?
  • Euh, non, mais c’est vrai que je ne vis pas avec lui au quotidien.
  • C’est certain et heureusement pour toi car il parait qu’il dort trois heures par nuit.
  • C’est pas beaucoup. Quand je pense que moi je dors 9 heures, au moins !
  • Tu as de la chance. Tu vois, ce président, si tu vivais avec lui, il t’empêcherait de dormir et, en plus, il t’obligerait à l’écouter car il parle tout le temps. Le genre de type pour qui l’autre n’existe pas, tu vois ?
  • Oui, c’est vrai ce que tu dis, tout à fait vrai. Je plains sa femme.
  • Euh, n’exagérons pas. Elle n’est pas obligée de rester avec lui, hein ?
  • C’est vrai, mais si elle quitte l’Elysée, elle perd tout et revient à la case départ : une petite retraite d’enseignante et un petit logement, surtout à Paris où c’est cher. D’ailleurs elle serait obligée d’aller en banlieue.
  • Tu as tout compris, voilà pourquoi elle ne le quitte pas !
  • Tu sais que je n’y avais pas pensé à tout ça ?
  • Ça ne m’étonne pas puisque tu dis que réfléchir te fatigue.
  • Je crois que je vais commencer à réfléchir.
  • Une bonne résolution et une bonne solution à tous tes maux.
  • Mes maux ?
  • Enfin quand je parle de tes maux, c’est aussi les nôtres. Si chacun réfléchit un peu, on échappera à la catastrophe du 30 juin : la bordelisation – ou bardelisation -  du pays ! Tu vas voter le 30 ?
  • Bien sûr, j’ai toujours voté, tu le sais bien. Mais je ne sais pas encore pour qui.
  • Comment ça tu ne sais pas encore pour qui ?
  • Eh bien, je fais ce que tu m’as conseillé. Je réfléchis.
  • Parfait. Réfléchis bien alors et au 30, au bureau de vote, comme d’habitude.

 

PS : prochain texte, samedi.

18 juillet 2024

L'idiocratie

Devenir idiot, c’est simple. Vous mettrez d’abord en place sur votre portable, l’application « abêti » qui est d’une grande aide. Ensuite, vous consulterez les réseaux sociaux en permanence. Il est également recommandé de ne jamais regarder les autres lorsque vous sortez de chez vous, et de ne jamais leur parler, que ce soit dans les transports en commun, au café ou dans la rue ; votre portable suffit amplement. Préférez également le virtuel à la réalité afin de pratiquer des récits divers et variés de vous-mêmes.

Ainsi, au fil des jours, vous vous éveillerez, non à la conscience, mais à la connerie, ce qui est bien évidemment l’élément le plus favorable au développement d’une société néo- libérale avancée. Et pour finir, il est fort utile de décomposer votre passé et d’en faire, non un passé qui vous a été « imposé », pauvre de vous, ou un passé compassé, mais un passé créé où la réalité laissera place à l’imagination et à la rêverie.  Votre devise sera désormais : " Moi d'abord."

Vous voici enfin prêt(e) pour une société d’idiocratie où vous serez la plus heureuse des femmes ou le plus heureux des hommes.

 

PS : prochain texte, lundi.

4 mars 2025

Le fils

 

A chaque fois qu’elle voyait son fils de 15 ans, affalé sur son lit et pianotant sur son portable, elle disait.

 

  •  Moi quand je travaille, je fais toujours ma technique des trois C.

 

Et son fils répétait systématiquement.

 

  • Oui, je la connais maman : clarté, concision, cohérence.
  • Alors ?
  • Alors quoi ?
  • Tu ne travailles pas ?
  • Je me repose du travail pour l’instant.

 

Son fils avait des qualités, certes, mais comme elle le détestait quand il s’obstinait à ne rien faire en rentrant du lycée ! En français, en maths et en anglais, il restait inlassablement collé au 10/20. Un dix dont il était fier parce que d’autres n’avaient même pas la moyenne ! Parfois il lui disait en souriant.

 

  • Tu vois, tu as de la chance d’avoir un fils comme moi, non ?

 

Depuis quelque temps, elle avait décidé de rester « zen » pour éviter les drames, comme la fois où son fils avait fait sa valise pour aller vivre chez son père.

 

PS : prochain texte, vendredi.

 

5 juillet 2024

Jordan l'influenceur

Jordan l'influenceur

 

Il avait trente ans, se disait Influenceur et créateur de contenus. Son nom, Jordan Barda. Un nom que l’on avait souvent moqué dans son enfance en lui répétant à tort et à travers : « Alors, tu l’as fichu où ton barda Jordan ? « ou  «Allez soldat Jordan, prends ton barda et marche ! » » ou « Ton barda c’est le bordel, Jordan ? »

Ce jeune homme, brun et élancé, portait bien mieux le costume que ses connaissances qui étaient aussi "légères" que les contenus qu’il diffusait. Pourtant, il revendiquait 800 000 « followers », l’air fier, en soulignant que c’était son seul travail.

Quel bonheur, pensait-il, d’être reconnu comme un consommateur qualifié par la marque qu’il diffusait et dont il incarnait le message promotionnel. A vrai dire, il se contentait de dire en boucle, le visage sérieux mais souriant, les mots que la marque souhaitait mettre en valeur.

Mais quelle marque promouvait-il, me demanderez-vous ? Eh bien, une marque peu appréciée dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, mais qui, depuis les années 2000, avait trouvé ses lettres de noblesse.  Une marque qui avait pour nom SIL (Sécurité, Intégrité, Liberté) ; quant au produit que Jordan vendait, c’était une huile essentielle qui assurait donner aux français les bonnes odeurs des territoires d’antan. Et il ne manquait pas d’ajouter : « Une huile naturelle et intégrale nourrit de véritables principes français actifs pour changer votre vie ». Et il est vrai qu’en ce moment, l’huile SIL faisait « un carton » - comme il le soulignait en privé – mais cela durerait-il encore longtemps ?

 

PS :prochain texte, mardi.

 

 

9 juillet 2024

Rouge

Rouge

Ils sont assis dans un canapé, chez elle, et ils boivent du champagne pour fêter un événement.

 

  • Mais dis-moi, tu ne voulais pas te marier avec moi à un moment donné ?
  • C’est vrai, mais j’ai vite changé d’avis,  je savais que ça se terminerait dans un bain de sang !
  • Pourquoi ?
  • Tu me connais, je vois vite rouge.
  • Ce n’est pas faux
  • Tu n’étais pas mal non plus.
  • Tu te réfères à mon physique ?
  • Non, à tes talents de pousse au crime !
  • Tu as toujours été d’un caricatural !
  • Et toi, comment tu te vois ?
  • Moi ? je crois que je  suis quelqu’un d’empathique.
  • Empathique ? toi ? tu plaisantes ?  Quand tu me disais que je conduisais comme un pied, c’était de l’empathie ? Et quand tu me disais que j’étais nul en bricolage c’était de l’empathie aussi ?
  • Tu as fini ?
  • Pour l’instant.
  • Tu te souviens de ce que tu disais de ma mère ?
  • Ta mère ? Oui, très bien, je disais que Narcisse, à côté, c’était du pipi de chat.
  • Tu trouves ça normal ?
  • Non, ta mère n’est pas du tout normale, elle est même anormale, folle à lier, toujours à agiter le chiffon rouge devant le nez des gens. C’est même  à cause de ta mère que j’ai préféré ne pas me marier avec toi, au cas où il te viendrait  l’idée de lui ressembler !
  • Tu ne crois pas que tu exagères ?
  • Pas du tout, tu le dis toi-même quand tu parles d’elle.
  • Peut-être, mais moi j’ai le droit, c’est ma mère !
  • Ah bon ? Mais tu dis aussi la même chose de la mienne. Pourtant, ce n’est pas ta mère, c’est la mienne. Il est vrai que les contradictions ne t’ont jamais fait peur.
  • Arrête de parler de ce que tu ne connais pas.
  • Tu crois que je ne connais pas ma mère ?
  • Non, la mienne.
  • Mais attend, il suffit de rester une journée avec ta mère pour comprendre qu’elle a les yeux fixés sur son nombril.
  • Et la tienne ?
  • On ne parle pas de la mienne mais de la tienne.
  • J’insiste : et la tienne, elle est comment la tienne ?
  • La mienne ? elle est morte il y a deux ans, alors il n’y a plus rien à dire.
  • Elle est peut-être morte mais même morte, elle nous aurait toujours empoisonnés.
  • Ah bon ? Et comment ?
  • Avec son chien qui finissait par prendre pension chez nous.
  • Pauvre bête, il n’y pouvait rien.
  • Peut-être, mais si je suis partie c’est bien à cause du chien : il ne m’aimait pas.
  • Forcément, à chaque fois qu’il s’approchait de toi, tu voyais rouge.
  • Cette sale bête avec sa queue-balai qui ratissait tout sur son passage ! Il m’a au moins cassé 20 verres.
  • Maintenant il ne cassera plus rien, il est mort lui aussi.
  • Ce n’est pas une grosse perte. C’est marrant ça, hein ? Ils ont disparu tous les deux, le chien et ta mère. Il ne reste plus que toi.
  • Tu voudrais que je disparaisse moi aussi ?
  • Non, ce n’est pas la peine, nous sommes séparés depuis assez longtemps.
  • Si nous n’étions pas séparés,  tu aurais préféré que je disparaisse, c’est ça ?
  • Avec toi, on ne peut pas parler sérieusement.
  • Ah, voilà autre chose !
  • Je vais te faire un aveu. Il y a tout de même une chose que je regretterai toujours chez toi.
  • Tu m’en vois ravi. Et c’est quoi ?
  • Tu n’es pas susceptible.
  • Une qualité ?
  • On peut le dire comme ça. Et toi ? Il y a quelque chose tu regrettes chez moi ?
  • Euh… laisse-moi réfléchir… à vrai dire je suis un peu gêné parce que je ne vois rien.
  • Tu te fiches de moi ?
  • Non.
  • Tu ne vois rien du tout, vraiment ?
  • Si je cherche bien, mais vraiment bien, je verrai peut-être un truc, un tout petit truc : ta mauvaise foi.
  • Mais ce n’est pas une qualité !
  • C’est bien pour ça que je te disais que je ne voyais rien du tout !
  • Je vois ! Alors bon anniversaire de séparation : 10 ans déjà !
  • A la tienne très chère amie, et au plaisir de nous revoir pour nos 20 ans de séparation !

 

PS : prochain texte, samedi.

 

 

6 décembre 2025

L'hôpital psychiatrique

 

Trois personnages : Solène, Jérémy, le psychiatre

 

Jérémy : Bientôt le Nouvel an, qu’est-ce que tu dirais d’un costume de nonne pour les fêtes ?

Solène : J’attends mon casse-croûte médical, alors j’ai pas le temps de penser à ça. Et puis pour ma rencontre avec Dieu, bof ! D’abord il faut que j’aille à France Travail pour un emploi.

Jérémy : AH AH AH, t’es drôle. Tu les mets où tes blagues ?

Solène : Dans un tiroir à bordel. T’en as un, toi ?

Jérémy : J’en avais un, avant, et c’est pour ça qu’on m’a mis à l’hôpital quatre étoiles.

Solène : T’y mettais quoi dans ce tiroir ? Des blagues aussi ?

Jérémy : Non, mes trous noirs.

Solène : Etrange ça, non ?  Moi, j’ai pas de trous noirs, mais parfois, je suis tellement pareille que ça me fatigue.

(Une voix grave résonne dans la salle.)

Psychiatre : Solène, c’est l’heure de ta consultation, tu viens ?

Jérémy :  Tu vois, il va te donner la solution, mais pas la solution finale j’espère.

Solène : Toi t’es cynique et tu me fous le bourdon.

(Le psychiatre part avec elle jusqu’au cabinet de consultation.)

Psychiatre :  Comment tu vas Solène ?

Solène : Je vais sur deux ondes et il y en a une qui n’est pas bonne du tout.

Psychiatre : Assieds-toi, je t’en prie, et, si tu veux, tu peux en parler de cette onde qui n'est pas bonne.

Solène : Je sais pas, c’est confidentiel et je sais qu’ici on nous surveille.

Psychiatre : Je te laisse le temps de réfléchir Solène. En attendant je consulte mon portable si ça ne te dérange pas.

Solène : Non, prenez votre temps. La séance passera plus vite dans le silence.

 

PS : prochain texte, mercredi.

 

3 juillet 2024

La sauce

La sauce

L’homme était attendu dans le bureau du commissaire de police et il ruminait à voix haute : «  Je me demande bien ce que je fous ici, tout ça pour rien ! ». La jeune policière qui était en face de lui, lui a dit.

  • Monsieur pourriez-vous parler moins fort, s’il vous plaît je ne peux pas travailler. Le commissaire sera à vous dans un instant.
  • Mais pour quoi ?
  • Pour vous interroger bien sûr.
  • Mais pour quoi ?
  • Si vous avez oublié, réfléchissez et taisez-vous.

Et le type se tut. Il consulta son téléphone portable où sa femme lui avait déjà envoyé trois SMS qui disaient tous la même chose.

  • C’est à cause de la sauce ?

Il ne répondit rien. Dix minutes plus tard le commissaire lui demanda d’entrer dans son bureau.

  • Asseyez-vous monsieur.
  • Pourquoi je suis là ?
  • Asseyez-vous d’abord et ensuite on parlera.
  • Je suis assis, alors pourquoi je suis là ?
  • La sauce harissa, monsieur.
  • Et qu’est-ce qu’elle a la sauce harissa ?
  • Elle était sur les lèvres de votre fille de cinq ans.
  • Et alors ?
  • Alors on ne met pas ça sur les lèvres de sa fille, et on ne la gifle pas ensuite.
  • Je voulais lui dire d’arrêter de crier pour rien.
  • Ça s’appelle de la maltraitance monsieur.
  • De la sauce harissa, de la maltraitance ? Alors qu’on met ça sur n’importe quoi ?
  • Oui monsieur. Votre fille n’est pas n’importe quoi. Votre fille n’est pas une chose et on ne gifle pas sa fille pour rien.

La conversation avec le commissaire dura quinze minutes et quand l’homme apprit que c’était sa belle-mère qui l’avait dénoncé, il hurla de rage et une bordée d’injures suivit ; deux policiers l’emmenèrent en garde à vue pour qu'il se calme…

 

PS : prochain texte, samedi.

29 juin 2024

L'homme sans nom

L’homme sans nom

Souvent je prends l'air bête parce qu'on ne se méfie pas des cons. Oui, vous avez raison, je suis peut-être vraiment con. C'est peut-être un travers chez moi, la connerie. D'ailleurs je m'appelle Travers, Jean Travers. Et vous ? Vous ne vous appelez pas ?  Étrange, non ? Moi tous les gens que je connais ont un nom de famille, qu’ils n’aiment ou n’aiment pas, mais ils en ont un. Et le prénom ? Pas de prénom non plus ? Bravo. Vous n’êtes personne, donc. Si vous saviez le nombre de plaisanteries auxquelles j’ai eu droit avec mon nom de famille ! La pire, je vous la laisse imaginer. Oui, vous avez raison, c’est celle des travers de porc. Je  crois que c’est pour ça que j’ai arrêté d’en manger, du porc. L’avantage quand on a l’air con, c’est qu’on n’imagine pas la violence qui est en vous. Oui, je suis violent et je peux aller très  loin. Ah, je vois que vous avez peur. Rassurez-vous, dans un train en plein jour, je ne passe pas à l’acte. Écoutez, si je vous dis que mon père est un acteur, ça vous rassure ? Non ? Alors un homme politique ? Encore moins ? Bon, eh bien je passe à la vérité :  mon père était curé. Non, pas un curé pédophile, un gentil curé qui avait des besoins sexuels comme tous les autres hommes et qui a eu une relation avec ma mère qui était une gentille femme qui a cru que s’il passait de la prière à l’acte sexuel, il quitterait l’église. Bon évidemment, il n’en a rien fait et ne m’a pas reconnu. C’est peut-être pour ça, d’ailleurs, que le premier homme que j’ai tué – avec l’air con qui est le mien – c’est mon père, et dans le confessionnal où je lui avais demandé de m'écouter. Ah, ça vous en bouche un coin, hein ? Bon, allez, j’arrête avec mon histoire. Passons à la vôtre, parce que si vous n’avez pas de nom et de prénom, vous avez au moins une histoire, non ? Pas d’histoire non plus, vraiment ? Eh bien, vous ne méritez même pas que je vous tue. Qui tuerait un homme sans passé ?

 

PS : prochain texte, mercredi.

16 juin 2024

l'ex.

Ils s’étaient séparés il y a deux mois, d’un commun accord, mais avaient décidé de vivre non loin l’un de l’autre en raison de l’enfant qu’ils avaient eu ensemble. Au départ, une merveille. De son appartement du quatrième étage, elle avait vu plongeante sur celui de son ex compagnon qui habitait au troisième étage de l’appartement d’en face. Elle avait même vue plongeante sur la grande salle qui lui servait aussi de chambre pour lui lorsque l’enfant venait.

Un bonheur, cette communication d’appartement à appartement. Jusqu’au moment où il reçut de façon assidue une femme et qu’il installa des rideaux. Elle se permit de lui demander qui était cette femme qu’il recevait.

  • Une copine. Tu la connais, c’est une ancienne collègue.
  • Au fait, et pourquoi ces rideaux ?
  • Privacy, lui avait-il répondu dans sa langue maternelle.
  • OK.

Non, elle ne la connaissait pas cette copine ; mais elle comprit vite, en les voyant s’embrasser longuement et revenir tous les soirs qu’ils en étaient à un stade avancé de leur relation. C’est à ce moment-là que l’appartement de son ex devint un cauchemar. Elle-même installa des rideaux, histoire de se cacher. Lorsque leur fils de quatre ans - une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre - commença à lui parler de Marie,  ses nuits devinrent aussi noires que ses jours et elle explosa intérieurement.

 

  • Consulte un psy, lui avait conseillé une amie bien intentionnée, sinon tu vas le harceler, je te connais.
  • J’ai déjà commencé, avait-elle répondu. La dernière chose que je lui ai écrit c’est « Sans toi, l’avenir se débrouillera très bien, je le jure sur la tête de  ta mère morte. »
  • Euh, es-tu sûre qu’un tel SMS va renouer les liens ? Et consulter un psychologue ?

 

Elle accepta donc la consultation avec un psychologue recommandé par cette amie bien que l’idée d’avoir un homme en face d’elle ne lui paraissait pas judicieuse. Au bout de la cinquième séance, elle lui dit.

  • Ça ne sert à rien, je vais arrêter !

Il lui a répondu.

  • Pourtant, il me semble que vous ne vous focalisez plus sur cette fenêtre ?
  • Je mens.
  • Pourquoi ?
  • Pour vous faire plaisir.
  • Mais vous n’êtes pas là pour me faire plaisir. 50 euros la demi-heure pour faire plaisir, quel sacrifice !
  • C’est mon tempérament.
  • Parlons-en alors de votre tempérament ?
  • Je n’ai rien à dire.
  • Mais vous voulez faire plaisir à qui, exactement ?

Et là, elle fondit en larmes. Le lot de mouchoirs en papier sur la table n’y suffit pas. Et la demi-heure se termina ainsi. Jusqu’à ce qu’il lui dit calmement.

  • La séance est terminée. A la semaine prochaine Madame Deschamps.

 

PS : prochain texte, mercredi.

 

26 février 2025

L’impuissance

 

Ils l’appelaient la mante religieuse car dans son lit ils étaient tous passés de vie à trépas. Non qu’ils fussent morts, mais le mot FIN, qu’elle prononçait toujours d’une voix rauque après un orgasme triomphant, suffisait à les faire entrer au royaume de l’impuissance.

D’un commun accord, ils avaient créé le CDI - Club Des Impuissants – et, au cours de leurs réunions mensuelles où ils évoquaient l’anxiété, le stress, les traitements médicamenteux, les implants, les prothèses, le prozac - le tout accompagné de bons vins - ils en arrivaient toujours à cette conclusion : « Pour aller mieux, il faut la faire passer de vie à trépas ! »

 

PS : prochain texte, samedi.

 

28 mars 2024

C’est normal ?

J’ai la phobie de mon mari et je passe ma journée à l’éviter !  S’il est dans la salle de bain, je vais dans la cuisine, s’il est dans la cuisine, je vais dans le salon. Il a sa chambre, j'ai la mienne. Il part en vacances en juillet, je pars en août. Le simple contact de sa peau provoque chez moi des allergies dévorantes. La dernière fois qu’il m’a frôlée, mon corps s’est couvert de pustules qui ne sont parties qu’au prix d’un traitement de cheval. Le médecin m’a dit qu’il n’avait jamais vu ça de toute sa carrière.

Je sais, je pourrais me soigner, prendre un amant, déménager, partir loin, mais je préfère souffrir ; mon éducation sans doute. Je suis croyante, profondément, et je fais partie de ces gens qui pensent que chacun a une croix à porter. Je suis une pénitente de la vie.

Je n'ai pas été phobique dès ma naissance et il y a même eu un temps où j’aimais mon mari. A vrai dire, je suis devenue phobique le jour où il m’a appris qu’il avait une deuxième vie. Vous me direz, pourquoi pas une deuxième vie, la première est parfois si ennuyeuse, et je sais avoir l’esprit large, parfois ; mais le problème, en ce qui me concerne, c’est que sa deuxième vie, il l’a avec mon jeune frère de trente ans.

 

PS : prochain texte, dimanche.

22 février 2025

L’enterrement

 

Devant ces amis, au café de la gare, Bernard avait clamé : « Pas la peine de venir à mon enterrement, je ne serai pas là. Enfin si, venez tout de même !» Tout le monde avait souri et personne n’avait répondu, sauf Christian.

  • Moi je n’irai pas !
  • Comment ça tu n’iras pas, répondit Bernard.
  • Eh bien comme ça, ça fera deux absents.
  • Mais tu es gonflé Christian !
  • Pourquoi ?
  • Ben quand même, c’est pas sympa ! Alors moi non plus je n’irai pas à ton enterrement.
  • Pas grave !
  • Comment ça, pas grave ? Tu ne voudrais pas que j’assiste à ton enterrement ?
  • Non, je m’en fous complètement. De toute façon, de mon cercueil, je n’aurai pas une vue plongeante sur ceux qui m’accompagneront au cimetière, alors…
  • D’accord, mais pour ta famille quand même ?
  • Ma famille s’en fout.
  • Mais pas la mienne.
  • Tu veux dire pour ta femme, en ce qui te concerne ? Eh bien, j’aurais tout le temps de la voir après ton enterrement.

A ce moment-là, Bernard se leva et lui envoya son poing dans la gueule en hurlant.

  • C’est toi le connard qui couche avec elle ?

Une fois debout Christian, le nez en sang répondit.

  • Ben oui, mais bon, elle m’a toujours dit que tu voulais plus coucher avec elle !
  • Ben c’est pas une raison ! Quant on est marié, on est marié et on s’abstient d’aller voir ailleurs, ou alors on divorce.
  • Tu veux divorcer ?
  • Non.
  • Tu vois bien, la situation est compliquée, dit Christian en continuant à s’éponger le nez. De toute façon, moi, je faisais ça pour vous rendre service. Si ça t’embête, j’arrête.

Bernard sourit et, en lui tapotant les épaules, il lui dit à l’oreille.

  • De toute façon, tu as bien vu que c’est un mauvais coup ma femme, non ?

Christian, un tantinet lâche lui dit, alors qu’il pensait que la femme de Bernard était charmante à souhait.

  • Tu n’as pas tort, et il conclut : Allez, tournée générale en l’honneur de Bernard !

 

PS : prochain texte, mercredi.

 

25 mars 2024

Le médecin

Dans la froideur de son cabinet, le médecin m’a dit.

- Tumeur, non, mais kyste.

Je lui ai répondu.

- Et je vais mourir quand ? 

Il m’a répondu en souriant.

Je disais tumeur en un seul mot, ça suffira, mais de tout de façon, vous c’est un kyste, donc ce n’est pas grave.

Effectivement, ça suffit et c’est déjà beaucoup. Je ne retournerai plus voir ce médecin. Cet homme croit avoir de l’humour et manque d’empathie. Pas le genre à dépolir le désespoir, mais plutôt à l’embastiller !

Il m’a tout de même dit qu’une opération de l’ovaire était nécessaire, mais sans gravité. Je l’ai cru et je lui ai dit que maintenant, de toute façon, j’étais contre la mort. Il a ajouté.

- Et vous avez signé un contrat ?

- Pas encore, mais je ne vais pas tarder.

Une fois chez moi, j’ai regardé le dernier tatouage que je m’étais fait faire sur le mollet droit – un nénuphar - et je me suis dit que sur le mollet gauche je me ferai tatouer un sablier car je me demande combien d’années il me reste avant d’avoir une tumeur…

 

PS : prochain texte, jeudi

 

4 avril 2024

Mélancolie

Bientôt la mer aura gagné mon âme et je me réconcilierai avec le pays de mon enfance. Il est là, tout près et je peux presque toucher le buste de celle que je n’ai jamais reconnue. Elle avait la taille trop fine et les cheveux trop sombres pour que je l’aime comme une sœur. Quand enfants nous ramions dans la barque qui nous emmenait vers les prés ou broutaient les taureaux nageurs, j’aurais mille fois voulu la faire disparaître. Il aurait juste fallu que je la pousse. Je ne l’ai jamais fait, par peur. Si nous courions toutes deux dans les prés, j’agitais mon chiffon rouge pour que les taureaux viennent la piétiner, mais ils ne daignaient même pas bouger ; les lâches !

Depuis, le temps a passé. Les nuages sont lourds et je me promène sur les berges de mon enfance en attendant la pluie qui viendra éventrer le ciel pour laver mes souvenirs. Elle, elle a disparu. Elle est dans cette tache bleu ciel qui pointe à l’horizon. Ma mère l’habillait toujours de bleu et le jour où j’ai voulu l’étouffer, dans un accès de rage, elle portait cette jolie robe azur que notre mère lui avait achetée, juste pour elle ; elle portait si bien le bleu. Je vois encore ses longs cheveux noirs, bien trop épais pour être démêlés par les peignes qui me coiffaient. A elle, il lui fallait toujours autre chose, rien ne lui convenait. Elle était la nuit qui étrangle le jour. Personne n’a jamais su où elle avait disparu et pourquoi ; c’est notre secret.

20 mars 2024

l'exhibition

Ce jeune homme avait pour habitude de s’exhiber à la bibliothèque universitaire de la faculté de lettres, non pour faire part de ses connaissances en matière littéraire – il pouvait pourtant décliner plus de 1000 citations de poètes et de romanciers de littérature française et anglaise – mais simplement pour que les étudiantes puissent, en ce lieu, apprécier la sculpture de son organe. Ce « bibliobitophile » notait ensuite sur son carnet de notes – le « péniscritoire » - dès qu’il rentrait chez lui, les réactions de ces demoiselles médusées par la hardiesse de son exhibition et, pensait-il, par son phallus dont la grâce s’alliait à la sensibilité.  Comme il s’éclipsait rapidement, personne n’avait encore pu l’arrêter jusqu’au jour où une étudiante – ceinture noire de karaté et diplômée en master 2 de littérature comparée – l’avait bloqué au sol entre deux rayons de livres de littérature française du dix-neuvième siècle. Inutile de dire que son Kiaï avait transformé le jeune homme en statut.

PS : prochain texte, dimanche soir.

 

 

 

 

 

 

 

12 juin 2024

Le bar du coin de la rue

Quand elle est entrée dans le bar PMU où la patronne mène sa barque toute seule depuis longtemps, elle  demande comme à l’habitude un café crème qui  arrive immédiatement, puis elle  consulte le journal Paris Normandie. Focalisation sur les élections Européennes, le RN est en première position dans 60% des villes de la Métropole de Rouen.

L’heure du départ approchant, elle rend le journal à la patronne et lui dit.

  • Pas simple ces élections.
  • Non, mais bon ça va changer, répond-elle
  • Vous croyez ?
  • J’ai voté RN alors…
  • Ah ! Et vous croyez que le RN va changer la vie des gens en mieux ?

Eh la patronne part dans un discours véhément sur les « assistés » qui ne veulent pas bosser, touchent le RSA ou le chômage et passent leur temps à jouer et à gratter – toute sa clientèle - alors qu’elle, elle paie des impôts et que si elle se trompe dans les factures, on l’épingle tout de suite.

Rien à répondre. Effectivement, la clientèle – que des hommes -  et pas des « français de souche » comme pourrait le  dire le RN – correspond à ce que la patronne décrit.

  • Oui, je vous comprends, vous voyez beaucoup de personnes dans des situations difficiles, alors…
  • Et je ne vous dis pas tout, ajoute-t-elle. Je vous parle pas des gens qui disent pas bonjour, me demandent quelque chose sans me regarder parce qu’ils consultent leur portable ou partent sans dire au revoir, sans parler des toilettes où on pisse à côté, des papiers jetés par terre. Bref, pas de respect. Il faut que ça change !

Etant en retard – son cours de guitare commence dans 10 minutes – elle la quitte en lui disant.

  • Bon, eh bien on va voir ce qui va sortir des prochaines élections. Bonne journée.

Elle, elle sort en pensant au RN et à l’atmosphère du bar où elle ne va qu’une fois tous les quinze jours.

Oui, elle, elle vit effectivement dans un monde différent, celui de la classe sociale « moyenne » vivant dans un quartier plutôt agréable. Oui, la diversité des vies peut parfois expliquer que, même si…

 

PS : prochain texte, dimanche.

 

8 juin 2024

Le piano

Suite à une nuit difficile, voici la lettre que Nadia avait déposée dans la boîte aux lettres de ses voisins :

 

Chers voisins,

 

Je ne vous ai encore jamais parlé mis à part un vague bonjour – il faut dire que vous êtes arrivés il y a peu – mais je me permets de vous envoyer ce courrier car j’ai passé une nuit épouvantable et ce, en raison de votre pratique du piano cette nuit, de minuit à 3 heures du matin, pratique qui m’a littéralement « percé » les tympans.

Je vous rappelle, au cas où vous ne le saviez pas, que nous sommes en mitoyenneté. J’entends donc beaucoup de choses qui se passent chez vous, sauf le contenu de vos conversations, n’ayez crainte.

J’espère que dans les jours, mois et années à venir, vous aurez l’extrême courtoisie de ne pas jouer du piano après 22 heures 30. Soyez sûrs que cela ne diminuera nullement vos progrès dans la pratique de l’instrument, surtout si vous prenez des cours.

S’il vous venait à l’idée de recommencer ces séances après 22 h 30, il me semble important de vous signaler que, de mon côté, je pourrai commencer mon concert de guitare – avec sono – très tôt le matin. Sachez que je me lève en général à six heures et parfois même à cinq heures !

Je vous souhaite une excellente semaine. La mienne, elle, commence mal avec cette migraine inquiétante et ce cerveau qui me ressasse certaines « mélodies inachevées »  de votre « concert ».

 

Votre voisine

 

PS : prochain texte, mercredi

 

 

3 avril 2026

L’accident d’avion

 

 

Dans le pays lointain du dictateur Trompe, une chanson circulait en cachette :

« Un éléphant ça trompe ça trompe, un éléphant ça trompe énormément, deux éléphants ça trompe, ça trompe etc. » Et la chanson continuait ainsi jusqu’au nombre que les adultes ou les enfants choisissaient.

Le projet du dictateur Trompe pour son « grand » pays se résumait à trois choses simples : Domination extérieure, Manipulation, Privation constante des libertés.

Le dictateur Trompe régnait du haut de sa Médiocrité, de ses Diktats et de sa Sénilité.

En ce début de mois d’avril, il prit son jet privé, au frais de l’état, pour aller dans son énorme propriété privée de Dorifle.

Assis à côté de lui, son secrétaire – seul voyageur présent dans l’avion – qui écoutait pour la énième fois le Président Trompe chantonner, sur l’air de l’hymne américain « l’argent fait le bonheur et les guerres y contribuent… ».

En raison de sa sénilité croissante, la lecture avait disparu du quotidien de M. Trompe. Son secrétaire – qui l’accompagnait dans tous ses voyages par une décision de son médecin personnel - lui servait de soutien et de dictionnaire vivant. Certains proches disaient que le dictateur Trompe déclinait au fil des mois et qu’il ne disposait plus que de 200 mots en tout et pour tout.

C’est au moment où Le Dictateur Trompe chantonnait le début de l’hymne de son « grand » pays que l’avion a explosé. La mort frappa l’équipage et le président. Seul survivant, son secrétaire. Quand on lui apprit, à l’hôpital, la nouvelle de la mort du président, il dit juste.

  • Rien que de très normal, la « fureur » mène au tragique. Les trois mots qu’il répétait – Moi, Guerre, Tuer– ont fini par le tuer lui-même. God bless him ! Il est mieux là où il est et nous sommes mieux là où nous sommes, sans lui !

Ensuite, il se rendormit et entra dans le monde des rêves, un monde où la démocratie revit.

 

PS : prochain texte, dimanche.

 

7 avril 2026

Le prêtre

 

« Vous êtes accusé d’incitation en confession à des confidences d’ordre très intimes ainsi qu’à des gestes déplacés ». Voici ce que lui avait annoncé l’évêque en ce samedi de mars et le jeune curé ne pipa mot. Le clergé ne plaisantait plus. Profanation de la Sainte Eucharistie, avait-il souligné. Il devait cesser d’être prêtre. Quitter le prieuré à 35 ans à peine, qu’allait-il faire ?

Quand il rendit visite à sa mère, celle-ci lui dit.

  • Même pas pédophile ?
  • Maman, s’il te plaît, la situation  est grave.
  • Alors qu’est-ce qui s’est passé ?
  • J’ai juste fait le pas de trop, durant et après la confession. Il faut dire que cette femme me donnait des détails si précis de ses rapports avec son mari que Dieu n’a pas su me contrôler.

Sa mère le regarda en souriant. Elle avait détesté son entrée dans la prêtrise et était presque ravie de sa sortie.

  • Mais ces gestes déplacés, c’était pas dans le confessionnal tout de même ?
  • Maman, s’il te plaît. Je l’ai juste invitée à m’accompagner au prieuré et elle a accepté.
  • Parfait. Pas de violence, non plus ?
  • Maman, tu me connais.
  • Oui, justement. Tu te souviens de Marie.
  • Marie ?
  • Oui, ta copine de première au lycée Saint Jean Baptiste.

Il sourit. Ah, Marie ! Effectivement là, il était allé un peu loin mais elle était consentante. L’autre femme aussi d’ailleurs. Si elle n’avait pas voulu, elle aurait pu lui dire non, tout simplement et il aurait accepté.  D’ailleurs il ne l’avait nullement violée, il avait juste touché ses seins, c’était ce qu’il préférait. Dieu lui-même s’était tu et l’avait laissé faire, ce qui voulait tout de même dire qu’il n’y voyait aucun mal.

Sa mère conclut soudain par une phrase qu’il connaissait bien et qu’elle utilisait avec son jeune frère.

  • Allez, une de perdue, dix de retrouvées mon fils. Mais il te faudra expliquer qu’elle était consentante et là, c’est à toi de convaincre. Mais vu ta formation, tu ne devrais pas avoir de problèmes. Conviction et contrition sont les deux mamelles de l’Église Catholique.

Sa mère – au contraire de son père – avait une façon très simple d’envisager la vie et elle avait raison. Dieu l’aiderait. Bien sûr, Dieu l’avait toujours aidé. Et dans ce rêve qu’il faisait si souvent, Dieu l’encourageait à s’introduire dans l’intimité de ses paroissiennes, afin de les aider. Et, c’est ce qu’il avait fait avant d’introduire un doigt de sa main droite dans le soutien-gorge de cette jeune paroissienne, pendant qu’un doigt de sa main gauche cherchait un territoire qui n’était pas vierge mais tellement tentant.

 

PS : prochain texte : jeudi

11 avril 2026

L’enfer du djihad

 

Abonnée à la case rebellions, dépression et outrages depuis ses 14 ans, Cindy avait décidé en 2014, à l’âge de 20 ans de se marier avec un type qui voulait partir en Syrie pour le djihad tant attendu. Internet lui en fournit un et le départ fut immédiat. Elle voulait devenir une guerrière et « niquer l’injustice ». L’endoctrinement fonctionnait à merveille sur les réseaux.

Après 5 ans en Syrie, elle était passée de la liberté à l’enfermement, de la classe outrage à la classe ménage, de la jeune fille rebelle à la mère de famille violée et voilée. Sans parler de la faim et des coups qu’elle recevait lorsque son deuxième mari – le premier avait eu la tête tranchée – rentrait des combats dont il ne parlait jamais.

Lorsqu’il était absent, elle l’injuriait et se prenait à hurler : « pauvre tête de bite. Je voudrais que tu meures ! ». Les deux enfants qui étaient les siens la regardait effrayés, alors elle pleurait et appelait Dieu à l’aide, mais qui était ce Dieu qu’elle ne connaissait pas ? Elle lui disait : « je veux rentrer en France, pour qu’un jour mes enfants soient fiers de moi. Je veux revoir ma famille, lui faire connaître mes deux fils. Ils pourront les élever, eux !»

Elle disait même, parfois, que la prison en France, ce serait mieux que la prison du djihad. Oui, elle aurait tout fait pour partir de ce trou à rat que la mort creusait chaque jour un peu plus, mais le pourrait-elle ?

 

PS : prochain texte, dimanche.

12 avril 2026

L’ange gardien,

 

En contemplant Antoine - l’enseignant dont il avait la responsabilité - l’ange se disait que le déni avait du bon. En tout cas, c’était tout ce qu’il avait trouvé d’efficace pour son protégé et il n’en était pas peu fier quand il en parlait au GPA - Groupe de Parole des Anges - du dimanche soir. 

Ces derniers temps, l’ange se posait souvent sur l'épaule d'Antoine pour l’observer, mais celui-ci ne le sentait pas, il faut dire que l’ange ne pesait pas plus qu’une plume.

A coup de déni renouvelé, l’ange évitait à Antoine d’ouvrir les yeux. S’il les avait ouverts, il aurait remarqué que la plupart de ses élèves étaient plus "chiants" qu’attachants, et que seuls quelques-uns daignaient faire des « efforts ». Le mot d’ailleurs n’était plus prononcé dans les salles de classe, de peur de traumatiser les élèves et, surtout, de choquer les parents qui étaient prompts à se plaindre auprès du principal de l’établissement.

Grâce à son ange gardien, Antoine survivait. Nulle envie de se jeter par la fenêtre, nul désir de s’immoler, nulle velléité de se bourrer de médicaments, tout au plus quelques nuits d’insomnie et des somatisations fréquentes, mais il ne savait pas pourquoi !

 

PS : prochain texte, mercredi.

 

15 avril 2026

Le boucher

 

Boucher depuis 20 ans, il était devenu végétarien. Sa femme – professeur dans l’enseignement technique -  s’en était étonnée.

  • Toi, un amoureux de la viande ?
  • Eh oui, maintenant à chaque fois que j’en mange, je vois un corps humain devant moi. Ce n’est plus possible.

Sa femme se mit donc à la cuisine végétarienne, excepté le jeudi où elle mangeait du foie pour se fortifier, disait-elle.

Son mari lui avait souligné.

  • Tu remplaces la Foi par le foie.
  • Exactement. Le foie ça régénère, la religion ça extermine, regarde ce qui se passe au Moyen Orient.

Petit-fils et fils d’athée, il ne pouvait qu’être d’accord avec elle. C’est juste avant la mort de son père, d’ailleurs, qu’il avait appris que son grand-père avait quitté la religion catholique après avoir « fauté » - comme disait son père – avec une religieuse, sa grand-mère donc. Il en avait eu le souffle coupé.

  • Passer de nonne à jeune mariée, une épopée avait-il dit à son père.

Son père avait conclu en disant.

  • L’amour a ses raisons que la raison ne connait pas. En tout cas, il a fini par détester l’église et les curés, ta grand-mère aussi, moi aussi et ta sœur aussi d’ailleurs.

Soudain, lui revint à l’esprit cette phrase que sa grand-mère répétait souvent : « l’esprit est ardent mais la chair est faible ». Il la nota sur une feuille, la mit près de sa caisse à la boucherie, et sourit en pensant à cette grand-mère qui avait si mal commencé sa vie, dans un couvent, mais l’avait si bien terminée dans les bras de son grand-père aimant.

 

PS : prochain texte, vendredi.

 

19 avril 2026

La maison du cocu

 

Depuis que sa femme était partie vivre avec son amant, il avait écrit sur la porte de sa maison, en grande lettres noires : Ici, vous entrez dans la maison du cocu.

Sa mère et son père étaient immédiatement venus lui dire l’absurdité de la chose mais il n’en démordait pas : ça resterait ainsi !

  • Je veux que tout le monde le sache, avait-il dit colérique.
  • Mais pourquoi ? A quoi ça sert ? s’était entêtée sa mère, désespérée.

Le fils leur avait répliqué qu’il était inutile de lui répéter la même chose : il ne changerait pas d’avis.

  • Et tes enfants ? avait essayé sa mère.
  • Quoi les enfants ? Ils ont 20 ans et 22 ans et ils n’habitent plus ici. D’ailleurs ils ne viennent jamais me voir, alors les enfants, je m’en fous !
  • Avec la tête de croquemort que tu as, avait souligné son père, on comprend pourquoi ils ne viennent plus.

Leur fils leur avait claqué la porte au nez et était retourné s’allonger sur la banquette afin d’écouter le « lacrimosa » du requiem de Mozart. Et c’est en pleurant qu’il articula

Lacrimosa dies illa
Qua resurget ex favilla
Judicandus homo reus etc.

Il conclut par un « Je les emmerde tous, TOUS ! Et elle, qu’elle crève ! » puis il sombra dans le sommeil. 

 

PS : prochain texte, mardi.

17 février 2025

L’alpiniste

 

Il y avait un alpiniste à la combinaison rouge qui venait escalader ses rêves, nuit après nuit. Ne devenait-il pas fou ?  Le pire c’était que ce type ne se contentait pas de se hisser au sommet de sa corde mais, une fois arrivé au sommet, il brandissait une pancarte avec un message écrit en lettres rouges sur fond blanc. Le dernier en date disait : « Souviens-toi de l’enfant que tu portes en toi ! » Les précédents messages étaient tout aussi énigmatiques : « Ton père est-il ton père ? » et « As-tu déjà pensé à tuer celle qui ne voulait pas te mettre au monde ? »

Il avait parlé de ces pancartes à son médecin généraliste qui s’était contenté de lui dire, l’air songeur.

 

  • Avez-vous pensé à consulter un psychiatre ou un psychothérapeute ?

 

Ah ça non, surtout pas de psychiatre ! Le malade ce n’était pas lui, c’était l’abruti qui se trimballait dans ses rêves au bout d’une corde et qu’il n’arrivait pas à chasser. Il n’allait tout de même pas faire les frais d’une consultation à soixante euros à la place d’un autre type !

 

Et il continuait à vivre vaille que vaille, avec des migraines de plus en plus fréquentes qui lui vrillaient le cerveau, et des nuits de plus en plus sombres qui ternissaient ses jours.

 

Son collègue de bureau, un homme qu’il jugeait transparent, marié avec deux enfants dont il avait la photo sur son bureau impeccablement rangé, lui posa un jour une question qui l’intrigua et à laquelle il ne sut répondre.

 

  • Tu as déjà pensé à te suicider, toi ?

 

Soudain, le gris de sa vie s’éclaira d’une petite touche verte qui peu à peu fit disparaître la combinaison rouge de l’alpiniste qui s’était approprié ses nuits. Son collègue avait sans doute raison, il lui restait un dernier choix, celui de disparaître, s’il le souhaitait. Raison pour laquelle, un matin, il dit à son collègue en arrivant au travail.

 

  • Je vais mieux.

 

Celui-ci lui répondit d’une voix calme : « Tu vois, parfois il suffit de parler de ses problèmes pour trouver une solution. »

 

PS : prochain texte,  samedi.

Presquevoix...
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