Ils l’appelaient la mante religieuse car dans son lit ils étaient tous passés de vie à trépas. Non qu’ils fussent morts, mais le mot FIN, qu’elle prononçait toujours d’une voix rauque après un orgasme triomphant, suffisait à les faire entrer au royaume de l’impuissance.
D’un commun accord, ils avaient créé le CDI - Club Des Impuissants – et, au cours de leurs réunions mensuelles où ils évoquaient l’anxiété, le stress, les traitements médicamenteux, les implants, les prothèses, le prozac - le tout accompagné de bons vins - ils en arrivaient toujours à cette conclusion : « Pour aller mieux, il faut la faire passer de vie à trépas ! »
Devant ces amis, au café de la gare, Bernard avait clamé : « Pas la peine de venir à mon enterrement, je ne serai pas là. Enfin si, venez tout de même !» Tout le monde avait souri et personne n’avait répondu, sauf Christian.
Moi je n’irai pas !
Comment ça tu n’iras pas, répondit Bernard.
Eh bien comme ça, ça fera deux absents.
Mais tu es gonflé Christian !
Pourquoi ?
Ben quand même, c’est pas sympa ! Alors moi non plus je n’irai pas à ton enterrement.
Pas grave !
Comment ça, pas grave ? Tu ne voudrais pas que j’assiste à ton enterrement ?
Non, je m’en fous complètement. De toute façon, de mon cercueil, je n’aurai pas une vue plongeante sur ceux qui m’accompagneront au cimetière, alors…
D’accord, mais pour ta famille quand même ?
Ma famille s’en fout.
Mais pas la mienne.
Tu veux dire pour ta femme, en ce qui te concerne ? Eh bien, j’aurais tout le temps de la voir après ton enterrement.
A ce moment-là, Bernard se leva et lui envoya son poing dans la gueule en hurlant.
C’est toi le connard qui couche avec elle ?
Une fois debout Christian, le nez en sang répondit.
Ben oui, mais bon, elle m’a toujours dit que tu voulais plus coucher avec elle !
Ben c’est pas une raison ! Quant on est marié, on est marié et on s’abstient d’aller voir ailleurs, ou alors on divorce.
Tu veux divorcer ?
Non.
Tu vois bien, la situation est compliquée, dit Christian en continuant à s’éponger le nez. De toute façon, moi, je faisais ça pour vous rendre service. Si ça t’embête, j’arrête.
Bernard sourit et, en lui tapotant les épaules, il lui dit à l’oreille.
De toute façon, tu as bien vu que c’est un mauvais coup ma femme, non ?
Christian, un tantinet lâche lui dit, alors qu’il pensait que la femme de Bernard était charmante à souhait.
Tu n’as pas tort, et il conclut : Allez, tournée générale en l’honneur de Bernard !
Il y avait un alpiniste à la combinaison rouge qui venait escalader ses rêves, nuit après nuit. Ne devenait-il pas fou ? Le pire c’était que ce type ne se contentait pas de se hisser au sommet de sa corde mais, une fois arrivé au sommet, il brandissait une pancarte avec un message écrit en lettres rouges sur fond blanc. Le dernier en date disait : « Souviens-toi de l’enfant que tu portes en toi ! » Les précédents messages étaient tout aussi énigmatiques : « Ton père est-il ton père ? » et « As-tu déjà pensé à tuer celle qui ne voulait pas te mettre au monde ? »
Il avait parlé de ces pancartes à son médecin généraliste qui s’était contenté de lui dire, l’air songeur.
Avez-vous pensé à consulter un psychiatre ou un psychothérapeute ?
Ah ça non, surtout pas de psychiatre ! Le malade ce n’était pas lui, c’était l’abruti qui se trimballait dans ses rêves au bout d’une corde et qu’il n’arrivait pas à chasser. Il n’allait tout de même pas faire les frais d’une consultation à soixante euros à la place d’un autre type !
Et il continuait à vivre vaille que vaille, avec des migraines de plus en plus fréquentes qui lui vrillaient le cerveau, et des nuits de plus en plus sombres qui ternissaient ses jours.
Son collègue de bureau, un homme qu’il jugeait transparent, marié avec deux enfants dont il avait la photo sur son bureau impeccablement rangé, lui posa un jour une question qui l’intrigua et à laquelle il ne sut répondre.
Tu as déjà pensé à te suicider, toi ?
Soudain, le gris de sa vie s’éclaira d’une petite touche verte qui peu à peu fit disparaître la combinaison rouge de l’alpiniste qui s’était approprié ses nuits. Son collègue avait sans doute raison, il lui restait un dernier choix, celui de disparaître, s’il le souhaitait. Raison pour laquelle, un matin, il dit à son collègue en arrivant au travail.
Je vais mieux.
Celui-ci lui répondit d’une voix calme : « Tu vois, parfois il suffit de parler de ses problèmes pour trouver une solution. »
En allant à la poste pour envoyer deux lettres recommandées avec accusé de réception j’ai remarqué que la poste nous faisait travailler, sans remerciements aucun, d’ailleurs, car le prix des timbres a augmenté de 11,12 % en 2024. Pourtant, les lettres arrivent de plus en plus tard. Vous me direz, il y a moins de de lettres, donc moins de facteurs ! Je me demande si la poste ne veut pas décourager les derniers abonnés à des journaux.
A la grande poste de Rouen, il n’y a plus que deux guichets, un pour les professionnels, et l’autre pour les clients non-professionnels. J’ai eu le malheur de dire à la personne qui « accueille » les clients que je payais par carte bleue. Surtout ne jamais le dire sinon on vous dirige vers la machine rébarbative qui vous écrit la marche à suivre sur l’écran. M’étonnant de cette obligation auprès de la jeune femme qui a eu la « bonté » de me diriger vers la machine infernale, celle-ci m’a souligné que je gagnais du temps. Je lui ai répondu que je n’avais pas besoin d’en gagner car j’étais retraité et j’ai ajouté.
Je veux juste une employée à la place d’une machine car la machine ne répond à aucune question.
L’employée n’a rien répondu mais elle m’a pris pour une « emmerdeuse », c’est certain.
Hélas, comme dans toutes les entreprises publiques et semi-publiques le personnel diminue. Les clients, eux, sont priés d’apprécier ce nouveau système tellement « rapide ». Si les gens sont illettrés, qu’ils apprennent à lire, s’ils sont vieux, qu’ils fassent marcher leur mémoire ou qu’ils disparaissent, s’ils sont étrangers, qu’ils prennent des cours de français ou qu’ils partent de France, monsieur Retailleau les y aide. C’est simple, non ?
Bref, aujourd’hui, la poste - société anonyme dont l'État est actionnaire à hauteur de 34% - se fiche des clients car le numérique et les machines tiennent le haut du pavé.
Le psychiatre regarde et écoute son patient de l’unité 2 : un homme jeune, grand, barbu, habillé de vêtements d’un autre âge qui dit s’intéresser aux hommes comme certains s’intéressent aux animaux. Les décrire, les classer, les étudier sont ses principales activités. Leur parler, jamais.
A quoi bon le faire si les hommes s’obstinent à fermer les yeux ? lui dit-il.
Depuis 3 mois il est interné à l’hôpital psychiatrique. A son arrivée, il a dit au médecin chef.
Dites au personnel et aux patients que je m’appelle Jean Baptiste Gabriel, mais à vous, je peux dire la vérité. Mon vrai nom, c’est Dieu.
Puis il avait conclu.
Vous connaissez les hommes, ils sont tellement aveugles ! J’attends qu’ils ouvrent les yeux pour qu’eux-mêmes voient que je suis Dieu.
Le médecin avait hoché de la tête et lui avait assuré qu’il garderait le secret. Le patient avait ensuite mis ses écouteurs et était sorti la tête haute du bureau.
Dans la cour de récréation de l’école primaire, un groupe de 6 filles entourait une marelle de leur invention. L’une d’entre elles chanta.
Le jeu de la Marelle
Va de la terre jusqu'au ciel
Entre la chance et le puits
Tu reviens et c'est fini…
Mais le diable était là. Tout un chacun sait qu’il n’a peur de rien et encore moins des enfants. Il a imposé à la petite fille de se taire avec un ricanement effrayant, et il a dit.
« Petite petite fille / T’es pas là pour t’amuser / lance bien la pierre tout de suite/ Tu verras qui va mourir/ »
Les petites filles, inquiètes, se sont demandé à qui appartenait cette voix d’outre-tombe.
- Au diable ! » a dit la petite fille qui chantait. Je le connais bien le diable, parfois il m’accompagne lorsque je reviens de l’école et il me fait très peur.
Tu l’as dit à tes parents ? a chuchoté une petite fille.
Mes parents s’en moquent. Mais je l’ai dit à ma grand-mère et elle m’a conseillé d’aller à l’église et d’en parler à la sainte vierge.
Tu l’as fait ?
Oui.
Et qu’est-ce qu’elle a dit la sainte vierge ?
Elle m’a dit de lui chanter ça, au diable :
« Le jeu de la Marelle
Va de la terre jusqu'au ciel
Entre la chance et le puits
Tu reviens et c'est fini
Petite, petite fille
Tu es là pour t'amuser
Lance la pierre sur le diable
Prends garde où tu mets tes pieds. »
Après avoir terminé sa chanson, la petite fille a ajouté.
- Il faut prendre prendre garde où vous mettez les pieds, et le diable ne pourra rien faire contre vous. La Sainte Vierge m’a dit que les petites filles devaient rire pour se moquer du diable, car quand on rit, le diable perd ses pouvoirs et il part très vite, surtout si on lui envoie une pierre après.
Les petites filles furent un peu rassurées. Marie, la petite chanteuse, leur demanda de compter jusqu’à trois et, à ce moment-là, elles devraient toutes rire aux éclats, le plus fort possible, pour faire fuir le diable. Ce qu’elles firent et le diable partit, effrayé par ces petites qui s’étaient toutes liguées contre lui. Ensuite, Marie recommença à chanter.
Le jeu de la Marelle
A fait fuir ce vilain diable
Entre la chance et le puits
C’est nous qui l’avons vaincu.
Petites petites filles
N’oubliez jamais de rire
Lancez votre pierre au diable
Et ainsi il s’enfuira.
Quand la chanson fut finie, les maîtresses sifflèrent la fin de la récréation et les petites filles partirent toutes vers leur classe dans un éclat de rire.
Hélène avait vu l’annonce suivante dans sa revue « médiation et bien être » et, immédiatement, elle s’était inscrite.
« Participez à notre stage bien-être en utilisant des méthodes encore ignorées de tous, mais qui feront de vous des précurseurs du voyage vers l’unité intérieure. Herbert Dumontier, coach en bien être, vous accompagnera durant ce stage exceptionnel de trois jours. Vous y découvrirez les outils indispensables afin de monter les marches qu’ils vous manquent dans votre acquisition des atouts du développement personnel. Vous pourrez – et nous vous y encourageons - accéder ensuite à un stage supplémentaire d’une journée qui vous fera connaître la pierre aux liens qui libèrent.
N'hésitez pas à nous contacter au numéro suivant : 01 48 10 54 68 »
Le stage de trois jours et celui d’une journée lui avaient couté 4000 euros. Résultat : un mois après son retour de stage, elle n’avait constaté aucune amélioration. Pire, elle doutait encore plus d’elle-même et sa collègue de travail lui avait même dit : « Tu es sacrément morose en ce moment, Hélène. ». Sans parler de son mari qui lui avait demandé si elle ne couvait pas un « burn out ». Chose à laquelle, elle avait répondu par une crise de larmes, ce qui l’avait conduit à la prendre dans ses bras.
Je crois que je ne suis pas faite pour la vie, c’est tout.
Son mari qui ne manquait pas d’humour et d’une certaine sagesse lui avait répondu.
Ma chérie, à l’âge qui est le tien, tu devrais savoir que vivre c’est être embarquée sur un long voilier qui traverse parfois des tempêtes houleuses mais, ensuite, des cieux plus affables reviennent. Je te conseille de t’accrocher à la barre de ce voilier de la vie et de fixer le cap qui est le tien. Et si cap; tu ne le trouves plus, demande-moi la boussole, et j’irai te la chercher.
Il lui a ensuite montré un CD qu’il a mis sur leur chaîne : « le Sabbatt Mater » de Pergolèse
Elle l’a regardé en souriant. Comment faisait-il pour trouver toujours les mots justes ? Était-ce son amour de la musique qui lui permettait de ne jamais sortir de la partition de la vie ?
Il avait tué sa femme en l’asphyxiant avec un oreiller. Tant d’années, tant d’attente, pour un acte si simple ! Une fois morte, pour lui rendre hommage, il lui avait peint les ongles des pieds et des mains avec le vernis rouge cendré qu’il lui avait offert pour son anniversaire. Elle était si coquette. Une fois le vernis posé, il avait dit : tu vois, chérie, je pense toujours à toi.
PS : prochain texte, mardi.
Presquevoix...
Création de textes et de nouvelles...
Les textes et nouvelles sont propriétés de leur auteure.