Son vélo, c’était son œuvre d’art, sa respiration, son ami, sa vie. Il lui fallait le bichonner chaque semaine ; une obsession, presque.
Souvent il disait en souriant à ses amis, cyclistes eux-mêmes.
- Je me demande si je ne préfère pas mon vélo à ma femme. Ce qui me lie et me relie à lui, c’est fusionnel !
Ses amis en riaient gentiment car eux-mêmes n’étaient pas loin de ressentir le même petit frémissement quand ils enfourchaient leur monture.
Ah, le bonheur de rouler sur les petites routes de Normandie par tous les temps, avec une chaîne bien lubrifiée, et un pédalier pour lequel il avait trouvé une graisse de montage exceptionnelle !
Après ses 4 heures de vélo chaque dimanche, c’était l’extase, ou presque, sauf quand sa compagne le rabrouait lorsqu’il salissait l’entrée de la maison.
- Le vélo, parfait, mais pas de saletés dans la maison, d’accord ? Sinon, tu me nettoies tout ça toi-même.
- Quel rabat-joie tu fais !
- Pour l’instant, le rabat-joie, c’est toi, sache-le. J’en ai marre de rabâcher !
C’est à ses cinquante ans qu’était arrivé le drame : chute dans un virage, douleurs cervico-dorsales, problèmes de hanche et traumatisme crânien léger.
Le médecin l’avait averti.
- Vous en avez pour 4 mois sans vélo, au moins, vu la rééducation.
Sa femme, perfide avait dit au médecin.
- Eh bien, le petit vélo, il va l’avoir dans la tête, maintenant.
Elle avait tout de même eu une idée qui avait réjoui son mari.
- Et pourquoi ne pas mettre un vélo sur le mur, afin que tu puisses le voir de la fenêtre de la chambre.
- Parfait, lui avait-il dit, mais un vieux vélo, car le mien va rester au garage. Tiens, pourquoi pas ton vieux vélo à toi ?
Elle accepta de voir son vélo comme trophée sur le mur de la cour, il y avait longtemps qu’elle ne s’en servait plus.
La vie continua ainsi, avec tout de même une brise d’amertume et un petit nuage de tristesse pour lui. Quant à elle, elle remplaça ses matinées tranquilles du dimanche, seule à la maison, par des matinées cinéma, loin de la maison ; l’évasion étant la meilleure des libertés.
PS : photo prêtée par Mado.
PS1 : prochain texte dimanche.