Le style
Elle se rendait compte qu’à force d’épurer ses textes, elle finirait pas ne plus avoir de textes du tout…
Elle se rendait compte qu’à force d’épurer ses textes, elle finirait pas ne plus avoir de textes du tout…
Je raconte souvent des mensonges, juste pour me rendre intéressante. Il faut bien que je trouve des trucs sinon on me regarde jamais.
Hier par exemple, je leur ai dit un truc, je crois que j’y suis allée un peu fort : j’ai dit qu’on m’avait violée ! Ça m’est passé par la tête comme un flash et je me suis dit « Vas-y Cindy, tu vas voir, ça va jeter un froid et ils vont tous s’occuper de toi. » Ça a pas loupé, même Mélissa, la pute de service qui se prend pour un top model, elle a pas pu s’empêcher de me regarder alors que d’habitude elle se fout de moi.
Seulement, maintenant je suis dans le bureau de l’assistante sociale et j’ai envie de vomir. Je peux quand même pas lui raconter que mon père m’a violée alors que c’est pas vrai !
Gracieuses, elles s’affairaient autour de la vasque, le visage doux malgré le poids de l’amphore. Entre elles, jamais le moindre mot. L’eau apaisait le ressentiment caché dans les plis de l’étoffe qui les drapait.
L’eau coulait depuis un siècle de l’amphore dans la vasque et de la vasque dans le bassin et rien n’avait jamais altéré cette harmonie, jusqu’au jour où la source se tarit…
* Photo prise par C. V. à Porto en 2008
Quand les noces sont noires, la vie ne peut pas être rose… Pour en savoir plus, c’est ici.
L’illustration est de Patrick Cassagnes et le texte est de gballand.
Tiens, un nouvel achat ? Dit-elle en désignant ses chaussettes sur lesquelles elle lisait les mots " The last perfect man"* qui s'étalaient en lettres jaunes sur fond marron.
- Oui, mais c’est pas une réussite – répondit-il - avec elles, j'ai froid !
- Forcément, elles ne sont pas faites pour toi, rétorqua-t-elle avec juste une petite pointe d’animosité dans la voix.
* le dernier homme parfait
« Chers » voisins,
Je vous écris parce que je suis à bout. Le médecin vient juste de sortir de chez moi ; il a diagnostiqué une dépression sévère. Déprimé ? Moi ? Je n’arrivais pas à le croire.
Depuis que vous vous êtes installés ici, dans cette maison mitoyenne de la mienne, ma vie a changé : deux années sombres, pour ne pas dire noires. Dès que vous êtes arrivés – et j’ai maudit ce jour - je vous ai surnommé : Monsieur, Madame et l’Adolescent hirsute !
Comment ai-je supporté que Monsieur sorte les poubelles le mardi, le jeudi et le samedi matin, à grand renfort de couvercles et de porte claqués ; que Monsieur, encore lui, m’impose son bricolage le samedi, aux aurores, avec un choix de scies, de perceuses et de visseuses toutes aussi sonores les unes que les autres ; que Monsieur, toujours lui, tonde longuement et méticuleusement sa pelouse à 14 heures, le dimanche, alors que le règlement stipule que la tonte ne peut commencer qu’à 16 heures.
Comment ne pas déprimer quand Madame interpelle son fils du rez-de-chaussée alors qu’il est au deuxième et joue de la guitare avec des « bouchons » dans les oreilles, quand Madame, encore elle, apostrophe Monsieur du jardin pour un oui ou pour un non, en « gueulant », HERVE !!!, de sa voix suraiguë.
Comment survivre quand l’Adolescent hirsute, votre fils, fait hurler sa guitare électrique avec une constance remarquable, à des heures où les gens respectables se mettent au lit ? Jimmy Hendrix n’a-il jamais de devoirs à faire ? Ne connaît-il pas l’usage du livre ? Ignore-t-il le respect d’autrui ?
Et pour finir, comment dormir, quand le couple que vous formez – et que vous n’auriez jamais dû former, croyez-en l’avis d’un voisin éclairé par deux ans de vie presque commune avec vous – se traite de noms d’oiseaux pour un oui ou pour un non, en ayant soin de rester au plus près de la cloison qui sépare nos deux chambres afin que j’entende tout en stéréophonie ?
Je pense que vous pourrez comprendre, mes « chers » voisins, que l’homme que je suis, solitaire et discret, ne vous supporte plus, au point que ce « bonjour »,que je me forçais à vous adresser mécaniquement chaque jour, me soit devenu odieux et ne puisse plus passer la barrière de mes lèvres. Me croiriez-vous si je vous disais que récemment, des idées de meurtre m’ont même traversé l’esprit ?
J’ai préféré vous écrire - vous comprendrez aisément que la parole m’aurait desservi - pour vous supplier de changer vos habitudes afin d’éviter un « carnage » qui ne ferait que troubler le voisinage.
Votre voisin déprimé.
A chaque enterrement, il transpirait à grosses gouttes, non à cause du poids des cercueils mais à cause de l’angoisse qui lui tenaillait le ventre. Tous ces morts qui défilaient lui donnaient le bourdon. Il essayait bien de penser à autre chose mais impossible. En désespoir de cause, il avait fini par prendre une fiole de calvados, glissée discrètement à l’intérieur de sa veste, pour se remonter le moral. L'alcool faisait merveille.
C’est le dernier enterrement qui a fait basculer sa vie. Il avait trébuché sur une dalle à l’entrée du cimetière et s’était lamentablement étalé sur le sol ; ses collègues avaient dû lâcher prise et le cercueil avait chaviré.
Dès le lendemain, le patron lui avait donné son congé : « Faute professionnelle », avait-il dit d’une voix implacable en ajoutant :
- Avez-vous pensé à la douleur de la famille ?
Il avait répondu sans réfléchir :
- Et la mienne, vous y avez pensé ?
Le patron avait rétorqué qu’il se fichait de ses états d’âme et il avait claqué la porte derrière son ex-employé.
Avant de rentrer chez lui et d'annoncer à sa femme son renvoi, il avait offert une tournée générale au café des sports, son quartier général :
- A la santé des pompes funèbres, avait-il gueulé à la cantonade, déjà passablement éméché.
Il ne croyait pas si bien dire. En sortant du café, il fut renversé par une voiture noire.
Dans son filet à prévisions, elle avait toujours deux ou trois prophéties à raconter, au cas où…
Les gens veulent souvent savoir de quoi demain sera fait ; pourtant, n’est-il pas dangereux de bousculer l’avenir ?
Elles se voyaient depuis 20 ans, une fois par semaine, pour le thé ; l’une ronde, l’autre maigre, l’une taciturne, l’autre volubile.
- Les Français sont minables ! disait souvent l’une.
Quand elle avait dit ça, elle avait tout dit. Un dicton ponctuait aussi ses conversations :
- Les chiens ne font pas des chats !
L’autre écoutait sans rien dire, mais qu’aurait-elle pu dire ? Elle se contentait de laisser glisser des silences qui ne duraient jamais car sa partenaire, insatiable, continuait à enfiler les clichés comme des perles.
Leur conversation se terminait souvent dans la pénombre de ces fins d’après midi où les thés fument dans les tasses et où le temps ressasse la vie de ceux qui ne savent plus vivre.
Elle a mis le feu et elle se sent mieux. Tout le monde doit être mort. Ils l’ont bien cherché. Ce n’est pourtant pas faute de les avoir avertis :
- Un jour, je vous tuerai !
Ils ne l’ont pas crue. Les parents pensent toujours qu’ils sont les plus forts. Elle sourit d’un air satisfait, comme si elle leur avait fait une bonne blague, mais derrière elle il ne reste rien. Elle ne se doutait pas qu’elle y aurait pris autant de plaisir ; la petite allumette et hop ! Son seul regret c’est le chien. Tant pis, l’imbécile n’a pas voulu la suivre. Maintenant ses parents ne sont plus qu’un mauvais souvenir à qui les flammes ont réglé leur compte.
Elle marche dans la forêt, les branches griffent son visage mais elle s’en fiche, elle est libre, libre, libre comme l’air. D’une main, elle tient le sac qu’elle a pris soin de cacher au fond du jardin, la veille, et de l’autre, elle vérifie de temps à autre que son cher journal est toujours dans la poche droite de sa veste. Sur la première page elle a écrit il y a longtemps : « Un jour, je les tuerai. »
C’est fait, maintenant elle va enfin pouvoir continuer le journal de sa vie.
PS : texte écrit dans le cadre de l’atelier des « impromptus littéraires »