La première fois que Léa avait rencontré Romuald – un apéritif dinatoire chez une amie commune - il lui avait demandé à brûle pourpoint comment elle lisait.
Surprise, elle l’avait regardé attentivement avant de répondre.
- Allongée. Parfois même, quand il fait beau, je me mets dans un hamac les jambes pendantes, mais ça dépend des livres.
- Belle posture, avait-il répondu le regard presque égrillard.
Elle rougit légèrement mais ne répliqua rien. Ses yeux noirs qui la scrutaient mettaient en scène un océan de douleurs. Son amie Laura ajouta.
- Et toi Romuald, comment tu lis ?
- Sur mon lit, les pieds au mur, j’ai des problèmes de circulation.
- A 35 ans, tu plaisantes ?
- Nullement. Tu m’as déjà vu plaisanter ?
- Rarement, c’est vrai. Tu n’es pas du genre trublion, mais plutôt du genre flippant.
- On peut dire que tu n’arranges pas mon portrait ma chère Laura. Ne la crois surtout pas Léa.
Quand il parlait, celle-ci imaginait sa vie. De l’amertume, d’abord. Une séparation, peut-être ? Sans doute des désillusions plein sa besace. Le « gros lot du névrosé », se dit-elle en se souvenant de son précédent compagnon.
- Et en général, vous lisez quoi Léa ? demanda Romuald d’une voix très douce.
- Oh, je suis ce qu’on appelle une obsédée textuelle, je lis tout, du roman le plus léger au roman le plus classique. Et vous ?
- Moi ? Je lis ce qui peut me sortir du quotidien, pauvre quotidien qui ne produit que de l’ordinaire. Beaucoup de policiers mais j’adore Fernando Pessoa qui me fait plonger dans la profondeur de ce qui m’habite. Je suis aussi un écrivain de circonstance. Par exemple, là, je pourrais écrire sur vous.
Laura l’interrompit pour dire.
- Méfie-toi de lui Léa, c’est un flatteur. Je dirais même plus, un flagorneur. Tu ne peux imaginer le nombre de mes amies qu’il a séduites !
Romuald fit une moue agacée avant de répondre un peu sèchement.
- Oui, mais pas toi Laura. Tu le regrettes ? De toute façon, je ne suis pas quelqu’un de recommandable, c’est vrai.
Léa sourit et ajouta.
- Le genre amer qui cherche dans l’écriture de quoi assouvir sa peine ?
- Exactement. Je vois que nous pourrions tous les deux poursuivre notre conversation au café Flore un jour prochain. Fixons un rendez-vous, tu veux bien ?
Léa accepta, et mal lui en prit.
Après leur aventure estivale de deux mois – sexuellement désastreuse - elle passa de la lecture en hamac à des paroles ponctuées de pleurs sur le divan du psychanalyste.
L’été suivant, elle passa une semaine à Montolieu*- réputé comme étant le village du livre et des arts - où elle assista à un atelier d’écriture dont l’intitulé était : Lire court et écrire court sur sa vie. C'était Romuald qui l'animait...
* https://www.montolieu-livre.fr/
PS : Merci à Chinou ( https://chinou.canalblog.com/ ) pour m’avoir permis d’utiliser son aquarelle.
Prochain texte, mercredi.