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11 novembre 2025

Le sommeil des neiges

Le sommeil des neiges

 

Le passé ne meurt jamais. Après 15 ans d’une vie presque tranquille, le grand chambardement arrivait. Savoir que sa demi-soeur était en France, qu’elle vivait peut-être non loin de chez lui, et qu’un jour - qui sait ? - elle pourrait sonner à sa porte, tout ça le bouleversait.

Une semaine après l’avoir rencontrée par hasard, il s’était fait passer pour malade aux urgences de l’hôpital Saint Anne. Il avait simplement dit au psychiatre qui l’avait reçu.

  • Si vous ne m’acceptez pas tout de suite, je vais tuer ma demi-sœur. Je croyais qu’elle était partie loin, morte peut-être, et je la vois réapparaitre sur le boulevard St Germain, toujours avec le même sourire insupportable. Pour moi, ma sœur, c’est comme le sommeil des neiges.

Le psychiatre avait dit.

  • Le sommeil des neiges ?
  • Oui, elle arrive avec sa blancheur immaculée, et elle veut me faire entrer dans un profond sommeil, comme elle l’a fait avec notre mère.
  • C’est à dire ?
  • Elle veut me faire disparaître ! avait-il répété en hurlant, avant l’arrivée de deux infirmiers qui l’avaient immédiatement calmé avec force sédatifs.

Lui qui pensait avoir complètement raté sa carrière d’acteur avec des sous-rôles sur toutes les petites scènes de Paris et de province, il s’était dit qu’à Sainte Anne, il avait enfin joué un grand rôle.

Installé dans une petite chambre de l’unité 3, il allait enfin pouvoir réfléchir à ce qu’il y avait sous cette neige qu’il n’avait jamais grattée. Pourquoi sa demi-sœur réapparaissait-elle alors que tout de même, elle savait qu’il savait qu’elle avait fait disparaître leur mère quinze ans plus tôt ? Qu’est-ce qu’elle apportait comme cadeau dans la valise malade de son cerveau ?

 

PS : prochain texte, vendredi.

 

25 octobre 2025

Cambriolage

Cambriolage

 

Une fatigue immense, c’était l’état dans lequel il était après avoir volé, avec ses trois amis, les bijoux du Louvre.

Malgré l’épuisement qui était le sien, quel bonheur ce cambriolage ! Ils s’étaient fait connaître non seulement en France, mais dans le monde entier. Un statut en or, mieux que ces influenceurs de pacotille qui s’obligeaient à vivre 24 heures sur 24 sur les réseaux sociaux. Oui, il était sûr qu’ils auraient bonne presse auprès des citoyens du monde entier. Devenir les Arsène Lupin mondiaux du XXIème siècle, un honneur !

Il était épuisé, certes, mais comme il s’était marré en lisant sur internet les interventions de ces faux culs d’hommes politiques. L’un avait osé dire, de sa voix de mauvais acteur : « C’est la France qu’on a volée ! ». L’imbécile avait oublié que lui, la France il l’avait volée à plusieurs reprises à travers d’habiles corruptions. Sans parler de la ministre de la culture, visée par une enquête pour non-déclaration de bijoux. Mais elle, il ne lui en voulait pas, car c’est bien grâce à ses coupes budgétaires et à celles de ses prédécesseurs qu’ils avaient pu aussi facilement faire main basse sur les bijoux du Louvre. Quant au président, lui, il avait parlé d’ « une atteinte à un patrimoine que nous chérissons car il est notre Histoire ». Pauvre type, est-ce qu’il se rendait compte que 85 % de la population française le détestait ? Oubliait-il que celui qui conduisait le patrimoine Français au bord du gouffre c’était lui, pas eux, les gentlemen cambrioleurs !

Maintenant, il fallait absolument qu’ils se reposent, surtout lui, la tête pensante, sinon il ne pourrait pas trouver une réponse à la question suivante : que faire des bijoux du Louvre ?

 

PS : photo prêtée par Mado.

PS1 : prochain texte, mardi.

1 octobre 2025

Le vélo

Le vélo

 

Son vélo, c’était son œuvre d’art, sa respiration, son ami, sa vie. Il lui fallait le bichonner chaque semaine ; une obsession, presque.

Souvent il disait en souriant à ses amis, cyclistes eux-mêmes.

  • Je me demande si je ne préfère pas mon vélo à ma femme. Ce qui me lie et me relie à lui, c’est fusionnel !

Ses amis en riaient gentiment car eux-mêmes n’étaient pas loin de ressentir le même petit frémissement quand ils enfourchaient leur monture.

Ah, le bonheur de rouler sur les petites routes de Normandie par tous les temps, avec une chaîne bien lubrifiée, et un pédalier pour lequel il avait trouvé une graisse de montage exceptionnelle !

Après ses 4 heures de vélo chaque dimanche, c’était l’extase, ou presque, sauf quand sa compagne le rabrouait lorsqu’il salissait l’entrée de la maison.

  • Le vélo, parfait, mais pas de saletés dans la maison, d’accord ?  Sinon, tu me nettoies tout ça toi-même.
  • Quel rabat-joie tu fais !
  • Pour l’instant, le rabat-joie, c’est toi, sache-le. J’en ai marre de rabâcher !

C’est à ses cinquante ans qu’était arrivé le drame : chute dans un virage, douleurs cervico-dorsales, problèmes de hanche et traumatisme crânien léger.

Le médecin l’avait averti.

  • Vous en avez pour 4 mois sans vélo, au moins, vu la rééducation.

Sa femme, perfide avait dit au médecin.

  • Eh bien, le petit vélo, il va l’avoir dans la tête, maintenant.

Elle avait tout de même eu une idée qui avait réjoui son mari.

  • Et pourquoi ne pas  mettre un vélo sur le mur, afin que tu puisses le voir de la fenêtre de la chambre.
  • Parfait, lui avait-il dit, mais un vieux vélo, car le mien va rester au garage.  Tiens, pourquoi pas ton vieux vélo à toi ?

Elle accepta de voir son vélo comme trophée sur le mur de la cour, il y avait longtemps qu’elle ne s’en servait plus.

La vie continua ainsi, avec tout de même une brise d’amertume et un petit nuage de tristesse pour lui. Quant à elle, elle remplaça ses matinées tranquilles du dimanche, seule à la maison, par des matinées cinéma, loin de la maison ; l’évasion étant la meilleure des libertés.

 

PS : photo prêtée par Mado.

PS1 : prochain texte dimanche.  

13 septembre 2025

Le sergent qui ?

Le sergent qui ?

 

Avant qu’il ne soit élu en mai 2012, je  trouvais que le sergent Hollande jouait bien son rôle,  surtout lors de cette réplique mémorable qui m’avait presque émue  :

« Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. »

 Dommage, une fois qu’il a été élu, son ennemi, ce n’était plus du tout la finance, c’étaient les fonctionnaires et les services publics ! Alors là, je me suis dit : mais qu’est-ce qu’il se passe ? Qui a changé les dialogues du sergent Hollande ? Est-ce qu’il a des amis dans la finance ? Est-ce qu’il se prend pour Sarkozy ?

Son problème, c’était juste l’omniprésence du mensonge.

Aujourd’hui, quand j’écoute le sergent Hollande – qui me fait penser à ce « pauvre » Sergent Garcia, sauf que le Zorro du sergent Hollande, c’est un Zorro  ami de la finance  -  j’éclate de rire et je me dis quel monde de bouffons tout de même !

Le sergent Hollande a aussi perdu la mémoire – il faut dire qu’à 71 ans et avec toutes les réunions qui sont les siennes ! Il oublie qu’il a dézingué le PS et qu’aux élections de 2017, le représentant du PS a eu 6,5 % des voix et qu’en 2022, Madame Hidalgo a eu 1, 75 % des voix ! Un score merveilleux, n’est-ce pas, et tout ça grâce à qui ?

Il omet aussi que s’il a été élu député PS en Corrèze au deuxième tour, en 2024, ce n’est pas grâce à ses « talents personnels » multiples !

Étonnant toutefois, comme ces vieux hommes politiques oublient qu’ils sont mortels et qu’à l’âge qui est le leur, ils feraient mieux de faire de la médiation, du yoga, du vélo, de la marche, ou du bénévolat pour aider des associations, s’ils tiennent à être utiles !

Allez, messieurs Hollande et Bayrou – sans parler des autres, et il sont nombreux -  partez donc à la retraite, d’autant plus que la vôtre est conséquente ! Celle du sergent Hollande est estimée à 15 600 euros nets par mois, avant impôts. Et celle de notre ancien premier ministre François Bayrou - ce fervent catholique qui doit multiplier les  confessions vu les nombreux mensonges qui sont les siens -  a environ 10 300 euros par mois.

 

PS : ce montage photo a été trouvé sur internet mais je ne sais pas de qui il est. En tout cas félicitations , si bien sûr on tient compte du fait que Zorro ici, vole aux pauvres pour donner aux riches !

PS1 : prochain texte, mardi.

 

16 août 2025

Le téléphone

Le téléphone

 

 

Obsédé par son téléphone, il ne me voyait pas dessiner. Je me demandais d’ailleurs pourquoi j’avais commencé ce croquis. Qu’allais-je en faire ? Peu importe, l’essentiel était de terminer ce dessin le plus rapidement possible avant que l'homme ne me remarque.

Au départ son corps m’avait écœurée, mais maintenant je prenais plaisir à suivre ses lignes dysharmoniques où la graisse assurait une protection sans limites. Cet homme  mourrait avant son téléphone, c’est certain.

Au moment où je terminais, il leva la tête, se tourna vers moi et me dit d’une voix qui contrastait avec cette graisse accumulée au fil des ans, des fauteuils et d’une alimentation malsaine.

  • On se connait ?
  • Je ne pense pas.
  • Mais vous me regardez, non ?

Après un instant de réflexion, je répondis.

  • Je suis journaliste et je fais une enquête qui a trait à l’influence du téléphone sur notre vie personnelle.
  • Vous savez, il y a tellement de diversions possibles sur le téléphone qu’on ne se divertit plus. Dommage, car c’est quoi la vie sinon travailler et se divertir ?
  • Ah, alors pourquoi continuez-vous à vous en servir ?
  • L’ennui est mauvais conseiller, conclut-il.

Je notai la phrase, le remerciai d’avoir répondu à ma question et me préparai à partir quand j’entendis

  • Eh, vous ?
  • Oui ?
  • Je sais très bien que vous me dessiniez, mais aucune importance, c’est l’effet poids, je sais ! Je voulais préciser que mon téléphone est une arme d’observation, comme la graisse est une arme de protection

Je souris poliment et partis, gênée par ses propos.

 

PS : photo et première phrase prêtées par Chinou ( https://chinou.canalblog.com/ )

PS : prochain texte, samedi 23 aout.

 

2 août 2025

Tristeza

A midi, il s’était assis sur le trottoir, guitare à ses côtés, avec une pancarte devant lui qui disait. « J’écoute les histoires d’amour malheureuses. C’est gratuit, profitez-en. »

A 16 h, toujours personne ne s’était présenté, mais une jeune fille habillée de vert et guitare à la main s’est accroupie à côté de lui afin de lui chuchoter.

  • Tu as eu une histoire malheureuse ?
  • Peut-être a-t-il répondu.
  • Eh bien, plutôt que d’écouter les histoires malheureuses, je te propose de jouer avec moi, d’accord ?

Il l’a regardée en souriant et a sorti la guitare de son étui noir. Après l’avoir accordée, il a commencé à jouer un morceau qu’elle connaissait parfaitement. Joli toucher a-t-elle pensé en chantonnant « Tristeza ».

  • Parfait, a-t-elle dit, je mets le chapeau devant nous et on y va.

Une heure plus tard, leur mini-concert continuait pour le plaisir du public qui les entourait, et le leur.

 

PS : prochain texte, jeudi.

17 juillet 2025

Le cadeau d’anniversaire

Le cadeau d’anniversaire

 

Pour ses soixante-dix ans, son mari lui avait demandé ce qui lui ferait plaisir et elle avait répondu.

  •  Visiter la plus belle librairie de Londres, ainsi que la plus ancienne boutique de parapluies. 

Surpris de ce goût soudain pour Londres alors qu’elle ne parlait plus anglais depuis longtemps, il lui avait demandé ce qui justifiait son choix.

  • Les livres survivent cent ans ou deux cents ans, et pareil pour les parapluie ou presque, alors ça vaut la peine.
  • Comment ça « pareil pour les parapluies ou presque » ?
  • Imagine qu’un gérontophile entre à la maison et veuille ensuite nous tuer ? Eh bien le parapluie est un moyen de défense pour nous faire survivre !
  • Très drôle, vraiment.

Ce qu’elle n’avait pas précisé à son mari, c’est qu’en vieillissant, son goût pour la solitude prenait de l’ampleur et qu’elle ne souhaitait pas qu’un « paravent conformiste » voyage avec elle. Son époux manquait d’humour, il lui gâcherait son séjour londonien du début jusqu’à la fin ; en plus, il détestait les anglais.

Il est vrai que jamais – afin de ne pas entendre ses moqueries - elle ne lui avait dit qu’elle prenait des cours d’anglais avec un vieux professeur de nationalité anglaise qui, avec son humour et son accent si « british », lui avait fait faire des progrès remarquables.

  • You’re really my best student, lui avait dit John, son professeur.

Elle l’avait cru, et elle avait eu raison. Maintenant, elle préférait l’anglais au français et elle était passée à quatre leçons par semaine, moitié prix.

John était vraiment charmant, so british !  Mais comment allait-elle dire à son époux que ce voyage, elle le ferait seule – ou presque - en raison de son anglophobie galopante ?

 

PS : photo gentiment prêtée par Chinou  (  https://chinou.canalblog.com/ )

PS 1 : prochain texte, dans une semaine environ.

28 juin 2025

Dans le trou du rafale

 

 

Notre premier ministre appartient au club CGT, un club réservé aux hommes politiques de plus de cinquante ans : le club des Catholiques Gloutons et tricheurs. Ah, les gueuletons des gloutons ne font pas bon ménage avec la sortie d’un rafale.

Il me semble que manger que dalle dans un rafale pendant 24 heures lui aurait fait le plus grand bien ! Hélas, on a réussi à l’extraire, et avec quel brio, jugez-en par la vidéo !

Dommage que le ridicule ne tue pas, sinon nous aurions pu avoir un nouveau premier ministre de gauche cette fois, qui sait ?

Après une légère réflexion matinale, je suis arrivée à la conclusion que monsieur Bayrou – tout comme notre président - souffre de profonds troubles  de l’humour, troubles qui adviennent aux personnes qui vivent au tréfond de leur narcissisme destructeur.  

 Sans doute faudrait-il créer un conclave des troubles de l’humour. Qu'en pensez-vous M. Bayrou ?

 

PS : prochain texte, jeudi

24 juin 2025

Le dernier dialogue

Lors de sa dernière visite à l’hôpital, sa mère lui avait dit, de sa chambre où elle avait vue sur la cathédrale.

 

  • Et dans quel centre de condoléances on va m’envoyer ?

 

Sa fille avait souri et lui avait répondu.

 

  • En fait, l’hôpital a décidé de te renvoyer à l’ehpad, car eux aussi ont un Kinésithérapeute. Tu le verras deux fois par semaine d’après ce que j’ai compris.
  • Les radins. On coûte trop cher à 90 ans, c’est ça ? Tu vois, j’en ai assez et  je pense que je vais faire pleuvoir la mort.

 

Sa fille avait regardé le visage si maigre de sa mère qui, depuis trois jours, mangeait à peine et buvait si peu.

 

  • Tu crois que tu as un don surnaturel, maman ?
  • Ce don, il n’est pas compliqué à avoir. Il suffit de vouloir. Demain je ne serai plus là. Fini le vieux pruneau ridé, à moi la paix éternelle !  Je te dis donc adieu ma fille.

 

Elle lui demanda de l’embrasser avant de partir, chose qu’elle ne faisait jamais.

Sa mère n’avait pas menti. Elle mourut le lendemain à trois heures du matin afin d’atteindre ce royaume qu’elle appelait celui de la paix, royaume où elle retrouverait son mari et où tous deux rencontreraient, peut-être, cette harmonie qu’il leur avait été si difficile de trouver de leur vivant.

 

PS : prochain texte samedi

 

 

1 juin 2025

Lire

Lire

 

La première fois que Léa avait rencontré Romuald – un apéritif dinatoire chez une amie commune -  il lui avait demandé à brûle pourpoint comment elle lisait.

Surprise, elle l’avait regardé attentivement avant de répondre.

  • Allongée. Parfois même, quand il fait beau, je me mets dans un hamac les jambes pendantes, mais ça dépend des livres.
  • Belle posture, avait-il répondu le regard presque égrillard.

Elle rougit légèrement mais ne répliqua rien. Ses yeux noirs qui la scrutaient mettaient en scène un océan de douleurs. Son amie Laura ajouta.

  • Et toi Romuald, comment tu lis ?
  • Sur mon lit, les pieds au mur, j’ai des problèmes de circulation.
  • A 35 ans, tu plaisantes ?
  • Nullement. Tu m’as déjà vu plaisanter ?
  • Rarement, c’est vrai. Tu n’es pas du genre trublion, mais plutôt du genre flippant.
  • On peut dire que tu n’arranges pas mon portrait ma chère Laura. Ne la crois surtout pas Léa.

Quand il parlait, celle-ci imaginait sa vie. De l’amertume, d’abord. Une séparation, peut-être ? Sans doute des désillusions plein sa besace. Le « gros lot du névrosé », se dit-elle en se souvenant de son précédent compagnon.

  • Et en général, vous lisez quoi Léa ? demanda Romuald d’une voix très douce.
  • Oh, je suis ce qu’on appelle une obsédée textuelle, je lis tout, du roman le plus léger au roman le plus classique. Et vous ?
  • Moi ? Je lis ce qui peut me sortir du quotidien, pauvre quotidien qui ne produit que de l’ordinaire. Beaucoup de policiers mais j’adore Fernando Pessoa qui me fait plonger dans la profondeur de ce qui m’habite. Je suis aussi un écrivain de circonstance. Par exemple, là, je pourrais écrire sur vous.

Laura l’interrompit pour dire.

  • Méfie-toi de lui Léa, c’est un flatteur. Je dirais même plus, un flagorneur. Tu ne peux imaginer le nombre de mes amies qu’il a séduites !

Romuald fit une moue agacée avant de répondre un peu sèchement.

  • Oui, mais pas toi Laura. Tu le regrettes ? De toute façon, je ne suis pas quelqu’un de recommandable, c’est vrai.

Léa sourit et ajouta.

  • Le genre amer qui cherche dans l’écriture de quoi assouvir sa peine ?
  • Exactement. Je vois que nous pourrions tous les deux poursuivre notre conversation au café Flore un jour prochain. Fixons un rendez-vous, tu veux bien ? 

Léa accepta, et mal lui en prit.

Après leur aventure estivale de deux mois – sexuellement désastreuse - elle passa de la lecture en hamac à des paroles ponctuées de pleurs sur le divan du psychanalyste.

L’été suivant, elle passa une semaine à Montolieu*-  réputé comme étant le village du livre et des arts -  où elle assista à un atelier d’écriture dont l’intitulé était : Lire court et écrire court sur sa vie. C'était Romuald qui l'animait...

 

* https://www.montolieu-livre.fr/

PS : Merci à Chinou ( https://chinou.canalblog.com/ ) pour m’avoir permis d’utiliser son aquarelle.

Prochain texte, mercredi.

26 avril 2025

Rêver

Rêver

 

 

 

La journée était belle, un ciel d’un bleu pur, une eau limpide, et en cette après-midi de printemps, l’impression que la journée se déroulerait paisible sans rien apporter de plus qu’une journée ordinaire.

L’animateur leur dit soudain.

  • Vous voyez ce bateau, n’est-il pas beau, élégant, gracieux ? Eh bien, à tour de rôle, vous vous allongerez dedans, deux par deux pendant cinq minutes et vous ouvrirez les yeux en regardant le ciel. Dans le silence bien sûr. Vous êtes huit participants et je formerai moi-même les couples. C’est plus simple.

Les couples formés et placés les uns derrière les autres. L’animateur précisa.

  • Une fois à l’intérieur, laissez voguer votre intuition, votre imagination, laissez-vous porter par vos rêves. Quand vous sortirez du bateau, vous vous assiérez sur le muret, face à la mer et chaque groupe aura 15 minutes pour écrire.  A la fin des quinze minutes, vous lirez votre texte à votre partenaire. Quand vous aurez fini, vous pourrez écouter le roulis des vagues et des rêves jusqu’à ce que tout le monde ait fini de raconter son histoire à son partenaire.
  • Et après ? dit Lisa toujours avide d’après.
  • Après, surprise !

L’atelier se déroula normalement, et le temps les fit glisser au pays des rêves dont ils ne sortirent qu’au moment où le soleil se coucha dans la mer.

L’animateur, observant qu’ils revenaient dans le monde du réel leur dit.

  • Alors ?

Et tous dire d’une seule voix.

  • Génial !

Noé, le plus jeune, ajouta.

  • Pouvoir voguer, éveillé, dans ses rêves, c’est le plus beau voyage que j’aie jamais fait.

Tous applaudirent et l’animateur dit.

  • Alors maintenant surprise : dix minutes de marche, pas plus, pour atteindre le restaurant face à la mer. Et ensuite, nous pourrons tous voyager dans les textes des autres. En route.

 

PS : merci à Chinou ( https://chinou.canalblog.com/ ) de m’avoir prêté sa photo pour que mon imagination se mette en route.

PS 1 : prochain texte, mercredi.

 

13 décembre 2024

L'instant

L'instant

 

 

 

Juliette avait demandé à Marie pourquoi elle ne sortait plus depuis une semaine et celle-ci lui avait simplement répondu.

 

  • Je crée des instants.
  • Des instants de quoi ?
  • De rien.

 

Certes, Marie avait menti, comme souvent, mais à quoi bon expliquer des choses à des gens qui posent des questions sans en attendre les réponses ?

 

  • Et cette robe, avait ajouté son amie, c’est nouveau ?
  • Une création d’un instant.
  • De toi ?
  • Non, d’un ami.

 

Et Marie s’était jurée de s’arrêter au mot « ami » car elle savait Juliette curieuse, notamment de l’intimité des autres. La sienne était-t-elle au bord du vide pour qu’elle s’intéresse ainsi à celle des autres ?

 

  • Au fait, Juliette, comment va Roméo, je veux dire, ton mari ?
  • Il crée, mais pas dans l’instant, lui. Il est arrivé au quinzième chapitre de son nouveau roman et il continue encore. Six mois déjà !

 

Elle a évité de dire à Juliette que son mari ne  terminerait sans doute pas ce roman, tout comme les précédents, à moins que dans le souffle de l’instant, il ne  trouve une conclusion. Qui sait ?

 

PS 2: prochain texte, mardi.

 

9 août 2024

Le soutien-gorge

Le soutien-gorge

Isabelle s’était achetée un super « soutif », 95 E - alors qu’elle-même atteignait à peine le 85 b - et elle avait plaisir à le faire sécher sur un fil à linge qui traversait la rue, en accord avec sa voisine d’en face, une vieille dame de 90 ans qui sortait rarement de chez elle, mais avec qui elle entretenait des conversations de fenêtre à fenêtre.

Nombreux étaient les hommes qui fixait la « chose », il faut dire que la taille était avantageuse.

Souvent, le week-end, si Isabelle restait à sa fenêtre, les hommes de passage la fixaient. Elle leur tendait alors sa pancarte qui annonçait : « Je vous encule tous ! ».

Marguerite, sa voisine d’en face, avait essayé de l’interroger.

 

  • Pourquoi ce truc grossier sur votre pancarte ? Vous leur en voulez de quoi, aux hommes ?
  • J’en veux déjà à Dieu – que l’on nous exhibe en homme - parce que le jour où je suis née, les planètes se sont alignées pour me faire chier, et ça n’a jamais arrêté. Dieu, mon père, mes frères, mes amants…
  • Je n’y comprends rien à votre histoire mais ma petite fille je vous trouve bien pessimiste à votre âge.
  • Vous avez été mariée Marguerite ? répliqua Isabelle.
  • Oui, mais pas d’enfants. Et mon mari est mort il y a bien longtemps, alors...
  • Eh bien moi, beaucoup d’hommes, pas d’enfants, et le vide abyssal.

 

Marguerite sourit en lui conseillant de patienter ; qui sait, peut-être que Dieu l’aiderait, un jour ?

Un samedi matin, jour de marché, Isabelle était plantée à sa fenêtre en train de fumer une cigarette quand un type en bas l’a regardée et lui a montré une pancarte où il avait écrit en grosses lettres rouges : « M’enculer ? Vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère ! ». Et puis il partit.

Le lendemain matin, le même homme, avec la même pancarte est passé sous le fil à linge, mais il en tenait une deuxième dans la main droite où il avait écrit « Mea CUL – PA, en ce dimanche pascal je vais me confesser à l’église ! ». Puis il en sortit une troisième qui disait : « Vous n’avez pas besoin de vous faire confesser, vous ? »

Isabelle hocha de la tête en criant un « Sans doute ! » et descendit rapidement les marches pour le rejoindre. Marguerite sourit en observant la scène et se dit que certes, Isabelle souhaitait se délivrer du Mâle, mais était-ce si simple, d’autant plus que là, le « mâle » avait de l’humour.

 

 

PS : Photo prêtée par Mado.

PS1 : prochain texte, jeudi.

 

31 juillet 2024

Cette année-là !

Son occupation quotidienne, après la lecture de Paris Normandie, c’était de regarder le site « décès en France », uniquement pour voir si son ancien patron était au « programme » des décès du jour. Il se demandait d’ailleurs s’il détestait plus son patron que son père, qu’il détestait toujours, bien que mort.

 

Son ancien patron avait son âge, tout juste cinquante ans – encore fringant donc -  et il espérait bien qu’il allait disparaître cette année ! De temps en temps, pour se faire plaisir, il chantonnait une adaptation – écrite spécialement pour l’enterrement de celui-ci - de « cette année-là » de Claude François :

 

« Cette année-là

Tu es né sûrement pour me faire chier.

Dans mon coin je naissais moi aussi

Et nous étions tous deux voisins. 

 

Cette année-là

Au Portugal,  la fin d’la dictature

Mais en France nous on a eu Giscard

Et au square tu me poussais…

 

Déjà ah ah ah

Tu m’insultais en faisant Areu areu areu

Et moi

J’fermais ma gueule et j' te souriais ais ais ais »

 

PS : prochain texte, samedi.

25 juillet 2024

Le protocole des petites blessures

Le protocole des petites blessures

Moi, je vais prendre la route des coquelicots, et comme ça, les petites blessures disparaîtront peu à peu. Sur cette route, il y aura peut-être des murs à franchir avec d’étranges inscriptions, des chemins irréguliers ou des voyageurs qui m’effraieront mais je marcherai sans m’arrêter. Certains m’ont souvent dit « Une vie de malheur c’est au moins une vie ! » ou « Je souffre donc j’existe », ou « Oublie-toi toi-même et le ciel t’aidera. » C’est fou ce que les gens peuvent dire pour vous rassurer ou pour que vous parcouriez le même chemin que le leur, celui de la soumission, celui de ceux qui se disent que rien ne pourrait changer car ils ont peur.

J’ai toujours vécu en ville, dans des ZFE – Zone à faibles Émotions – ces zones où les voisins se ressemblent, où ils ont des chiens ou des chats qu’ils aiment ou qu’ils font souffrir, ces zones où on se dit bonjour ou au revoir sans savoir qui vous êtes, ces zones où l’on fait semblant d’être dans la Norme, ces zones qui vous font mourir sans jamais rien avoir appris.  La ville ne peut pas être la vie et la vie n’est pas un protocole de petites blessures du début jusqu’à la fin. Moi je veux la vie avec un grand V, celle qui nous fait sortir de l’ombre pour aller vers la lumière. Pas celle de la Foi, bien sûr, mais celle qui nous fait ouvrir les yeux afin de découvrir ce qui est en nous mais n’est pas encore né. Hegel disait que c’est l’habitude de la vie qui cause la mort. Pourquoi le disait-il ? Je n’en sais rien car je ne l’ai pas lu, mais cette phrase m’accompagnera sur la route des coquelicots. Vous savez tous qu’il suffit de dire « il est écrit que » pour que tout le monde nous croie. Eh bien moi, sur la lettre que je vais laisser sur la porte de chez moi, et que tout le monde pourra lire, s’il le souhaite, j’écrirai :

« Il est écrit que je serai heureuse car désormais,

je vais suivre la route des coquelicots.  »

 

 

PS : prochain texte, dimanche.

13 juillet 2024

La Manif de droite

Carole – danseuse, musicienne et intermittente du spectacle -  avait organisé dans sa petite ville de province - 55 % des votes pour le RN aux élections législatives - une « manif de droite », caricaturale, s’il en est.

 

Devant la mairie, ils tenaient une grande banderole où était écrit :

 

« Venez participez au grand Carnaval des Casseroles de Droite ! »

 

Autour de la banderole, ils étaient 10 à chanter - avec cinq tambourins, cinq casseroles et cinq maracas - et à danser, revêtus de Bleu, Blanc, Rouge, sur l’air de la chanson « Si tu vas à Rio » dont le nouveau titre était transformé en : « Si tu vas au RN »

 

 

Si tu vas au RN
N'oublie pas d’passer par la droite

On attend une vague
Qui court sur la droite et drague
Les eaux brunes de la Patrie.

 

C'est au gouvernement

Qu’ tu verras le revirement
Des pantins hors des boîtes

Pour cette samba adroite
A la fête du RN.

 

Et tu verras dans tous les partis de droite
Hommes et Femmes danser la samba, à petits pas
Et les fanfares dans ce joyeux tinta marre
Emmener le flot bizarre des écoles du RN !

 

 

Devant eux, tenu par une seule personne au visage blanc et noir, un épouvantail où on lisait « Attention à l’Extrême Gauche !»

 

Les slogans martelés étaient  : «  Vive la Peur ! » « Vive l’Instabilité ! » « Vive la Vague Brune ! » « Vive le RNM (Rassemblement National Macroniste) » « Vive les SS-D (slogans subversifs de droite), « Vive l’Exclusion ! », « Vive les femmes aux foyers ! » « Oui aux inégalités ! » « Oui au Capital ! » , « Oui au patrimoine, non aux HLM ! » « Plus d’actionnaires, moins de chômeurs ! »

Une vingtaine de nouveaux manifestants sont venus les rejoindre, mais trente minutes plus tard, la gendarmerie arrivait en grand peloton.

Pourquoi, me direz-vous, y a-t-il eu une intervention de l’autorité face à une manifestation si pacifique qui prônait les valeurs de la droite renforcée ?

Carole a demandé aux gendarmes, en souriant, s’ils avaient tous voté Front populaire pour les élections législatives, mais sa question ne les a pas fait rire. Pourquoi ?

 

 

PS : prochain texte, jeudi.

 

 

21 novembre 2024

Les oiseaux

Les oiseaux

 

L’enfant observait les oiseaux assis sur l’herbe épaisse du vieux château que certains disaient hanté. Soudain, il demanda à sa mère.

 

  • Est-ce que les oiseaux convolent avant de recevoir du plomb dans l’aile ?
  • Quelle drôle de question mon chéri ! A ton âge on pense à autre chose.

 

L’enfant avait 9 ans et détestait ce regard condescendant que sa mère portait sur lui. Pourquoi le considérait-on comme un enfant stupide alors qu’il ne l’était pas ?

 

  • Tu  me réponds pas maman !
  • Pense à autre chose et ça ira mieux.

 

Autre chose ? Mais quelle chose quand la vie était pâle, sombre, et qu’aucune couleur n’éclairait l’horizon.

 

  • Et papa ?
  • Quoi papa ?
  • Qu’est-ce qu’il en pense papa ?
  • Je n’en sais rien, il habite loin.

 

Son père avait disparu trois ans plus tôt, par une belle matinée d’automne et il n’était jamais revenu. Comme l’univers était gris, il osa lui dire.

 

  • Loin mais où ?
  • Dans un pays que tu ne connais pas.
  • Qui s’appelle comment ?

 

Elle se tourna vers lui, le prit dans ses bras et lui chuchota à l’oreille.

 

  • Le pays où les enfants sont interdits.
  • Pourquoi ?
  • Parce que les pères ne veulent plus les voir.

 

Disait-elle la vérité ou lui mentait-elle, comme souvent ? Il opta pour le mensonge car sa grand-mère lui avait dit : « Ta mère est mythomane ». Mais était-elle mythomane tout le temps ? Il se rassura en se disant que tant que les oiseaux ne se cachaient pas, son père ne mourrait pas.

 

PS1 : photo empruntée à « l’œil du krop », http://loeildukrop.eklablog.com/ , avec son accord.

 

PS2 : prochain texte, dimanche.

 

27 janvier 2026

Les Idées à coudre

Les Idées à coudre

 

Avant de sonner chez elle, il remarqua la nouvelle affiche sur sa porte. Quand elle ouvrit il lui dit immédiatement.

  • Pourquoi tu mets ça devant la porte de chez toi, tu manques d’idées ?
  • Au contraire, j’en ai trop et ça fait des jaloux.
  • Euh, dans ton quartier tout de même, ça m’étonnerait.
  • Ben qu’est-ce qu’il a mon quartier ?

Là, il s’arrêta net car il savait qu’elle allait immédiatement débuter ce vieux problème de la lutte des classes. Lui venait d’une famille bourgeoise, et elle d’une famille ouvrière qu’elle glorifiait. Il dévia la conversation de la façon suivante.

  • Donc, dans ta mercerie de romancière, les idées affluent
  • Comme tu le vois. Le titre de mon prochain roman est : « Au bonheur des idées à coudre ».
  • Ah, génial !
  • Pourquoi tu dis génial, je n’ai pas encore fini de l’écrire alors ça m’étonnerait que tu l’aies déjà lu, à moins que tu ne sois voyant ?
  • Je disais géniale, l’idée que tu as eue pour le titre.

Elle le regarda d’un œil noir et se tut. Une fois qu’il fut rentré dans son appartement, elle lui dit.

  • Tiens, je vais te donner un  « dé » de porto et une aiguille à coudre, pour t’éclaircir les idées car je pense que toi, tes idées, elles sont encore dans la doublure de ton cerveau, donc, dans ton cas, il va falloir découdre !

Il ne répondit rien et prit sa place habituelle sur le fauteuil rouge de son vieux salon empire sur lequel il disait parfois  : « C’est bien le prolétariat, mais ensuite on veut vivre dans un salon empire ! »

 

PS : prochain texte, jeudi.

9 février 2026

Les classes dangereuses

Les classes dangereuses

Les classes dangereuses

Quand elle lui avait dit que son cœur penchait vers les classes dangereuses, cela l’avait un peu effrayé mais il avait foncé malgré tout.

Il la connaissait à peine, mais son prénom – Marie – et sa longue robe mauve, qu’elle ajoutait au-dessus d’une jupe bien plus longue, le faisaient rêver. Oui, c’était elle qu’il devait aimer, sa jeune âme en était sûre.

Elle devait avoir 23 ans, comme lui, et déambulait dans les rues la guitare à l’épaule. Elle jouait mal mais  chantait d’une voix douce qui l’avait presque séduit. Après l’avoir observée de loin, trois jours durant, il s’était approché d’elle et lui avait dit.

  • Si tu veux, je joue et toi tu chantes. Je suis assez « expérimenté » question guitare. Pour le reste, bof.

Elle avait souri en ajoutant.

  • Et les classes dangereuses ?
  • Je m’en fous, avait-il menti.
  • Alors d’accord. J’ai mon répertoire. Tu le connais puisque c’est le troisième jour que tu viens m’écouter. Mais on peut en changer si tu veux, et toi, tu peux chanter aussi.
  • Je préfère jouer, c’est mieux pour la manche, ma voix n’a aucun intérêt.

Et leur duo avait bien fonctionné pendant neuf mois, entre amour et chansons. Il l’aimait, elle peut-être pas, sa voix lui plaisait ; parfois il jouait seul car l’herbe était sa seconde compagne. Elle avait essayé de l’initier à la marijuana mais il avait dit.

  • Je n’ai pas besoin de ça.
  • Tu as de la chance. Il y a ceux qui ont été heureux, et les autres.

Il ne répondait rien et l’embrassait, pour qu’elle oublie. Sauf ce jour-là, où elle a hurlé dans la rue un « TU M’EMMERDES » en cassant sa guitare. Sa guitare et sa voix cassées, il ne lui restait plus rien, alors elle partit.

Mais avant de s’éloigner, elle cria.

  • Quand l’ombre embrase la lumière, il vaut mieux se quitter.

Jamais il ne la revit, sauf dix ans plus tard, après un concert dont il avait fait la première partie.

Elle était  de noir vêtue, une veste et un jean moulant, des rides s’étaient glissées au coin de ses yeux et sa voix était si grave qu’il l’avait à peine reconnue. Elle lui dit.

  • Bravo. C’était très bien. J’ai eu raison de te quitter, comme ça tu as commencé une carrière. Il faut toujours écouter l’herbe en soi.
  • Et toi ? Tu fais quoi, Marie ?
  • Eh bien mon cœur penche de plus en plus vers les classes dangereuses.

 Et elle avait sorti de sa poche son minuscule sachet transparent où le blanc de la cocaïne semblait avoir trouvé refuge.

  • Et pourquoi Marie ?
  • « Pour le plaisir », chantonna-t-elle. Allez, je pars, on n’a pas les mêmes amis tous les deux, moi je suis coke and in, hors la vie, et toi tu es dans la vie. Contente de t’avoir rencontré. A bientôt, peut-être ou…

Et elle partit avant d’avoir terminé sa phrase.

 

PS : prochain texte, mercredi

17 février 2026

Le dentiste

Le dentiste

 

Mon dentiste, Monsieur DUREX, est un homme étonnant. Vous me direz, avec un nom pareil !

Quand son nom me vient à l’esprit, je ne pense ni à mes dents, ni aux préservatifs, mais à la locution latine « Dura lex sed lex », qui peut se traduire par « dure est la loi mais c’est la loi ». Et je n’ai pas tort de penser à ça, car la dernière fois que je suis arrivée devant son cabinet, j’ai vu l’affiche que vous pouvez lire ci-dessus.

Monsieur DUREX a, il est vrai, un certain humour et il n’est plus très jeune. Alors que j’étais assise sur ce fauteuil que je déteste tant et que ma bouche était ouverte, il m’a dit.

  • Cela fait 30 ans que je surveille des dentitions et que je travaille dans l’intimité buccale de mes clients. Un métier pas simple, je ne sais pas ce que vous en pensez ?

J’ai juste fait un hein hein, car évidemment, je ne pouvais pas ouvrir la bouche. Ensuite il a continué en disant.

  • Mon père était garagiste, alors c’est normal que je sois devenu dentiste, chacun son garage ! Ceux que je charcute sont beaucoup plus petits que celui de mon père et moi, je n’ai pas les mains dans le cambouis, mais presque !

Avant que je ne parte de son cabinet, je lui ai dit que le papier qu’il avait scotché sur sa porte m’avait fait sourire et il m’a répondu.

  • Oui, ça m’arrive d’avoir de l’humour. Je m’appelle Durex, alors Dura lex sed lex ; « Ma non bisogna abusare della legge ». Je vous parle italien car les vacances prochaines, on va à Venise avec ma femme. Trente ans de mariage, alors ça se fête ! Allez, je vous souhaite une bonne journée et à dans quinze jours pour le meilleur : Le couronnement. La couronne que vous avez choisie est très belle !

 

PS : Photo prêtée par Mado. Prochain texte, jeudi.

4 mars 2026

L’enfant

L’enfant

 

La mère avait dit.

  • Il tient ses certitudes pour des paroles d’Évangile et les paroles d’Évangile pour des incertitudes.

Et le père, Victor, avait répondu.

  • En ce qui concerne les paroles d’Évangile, je  lui donnerais pas tort, mais ses conneries de certitude, à l’âge qui est le sien !

Il faut dire que l’enfant qui avait pour prénom Emmanuel n’était plus adolescent. Il avait 25 ans, avait arrêté le lycée à 16 ans et vivait toujours chez ses parents. 

Le père, énervé, disait parfois

  • Je me demande si bientôt, il va pas entrer dans un groupe d’extrême droite. Quand je pense que tu as voulu l’appeler Emmanuel ! C’est pas Dieu qui est avec nous, c’est la paresse et la connerie !
  • Tu exagères toujours, répliquait la mère.

Quant au père il ressentait profondément que son fils filait un très mauvais coton et qu’il fallait agir.

Au café de la gare, Victor allait se rasséréner tous les matins avec un calva. Et là, la question habituelle l'accueillait au comptoir. Georges  disait.

  • Alors, quoi de neuf ?
  • Que du vieux, , que du vieux mon vieux !

Sauf le jour où  après cet habituel « Quoi de neuf » de George, Victor avait dit.

  • Aujourd’hui j’ai tué mon fils, et maintenant, ça va mieux !

 

PS : prochain texte, vendredi.

 

 

17 avril 2026

La vigie

La vigie

 

 

L’été, elle s’asseyait nue sur la balustrade de son balcon, une heure, jamais plus. Voir la vie d’en haut et imaginer un voyage à travers ce corps nu et pure ouvert à la brise, tel était son chemin.

Elle vivait au Portugal, pays où les azulejos donnent à la terre une couleur de ciel. L’équilibre de sa posture et la beauté de son corps ajoutaient à la ville de Porto une touche étonnante que des photographes  avaient mis en scène sur la toile du monde.

Les après-midis se succédaient, tranquillement, jusqu’à ce jour où surgit d’en bas une voix forte, si forte que la vigie faillit en perdre l’équilibre.

  • Eh, vous, la vigie connue dans le monde entier, est-ce que je peux avoir un entretien avec vous ?

La vigie ne répondit rien et l’homme réitéra.

  • Vous qui pensez d’en haut plutôt que penser tout haut, je peux vous parler ?

La vigie l’observa puis lui dit.

  • Je descends.

Sans doute n’aurait-elle pas dû descendre, elle qui, d’en haut, s’était séparée du monde. Tous deux s’assirent sur les marches de l’immeuble où elle vivait. Il se présenta.

  • Je suis journaliste et photographe. Je viens de loin, du japon. Une amie vous a prise en photo, photo qu’elle a mise sur son site, alors j’ai eu envie de vous voir et de vous parler. J’ai fait le voyage rien que pour vous.
  • Ah ! fut sa seule réponse.
  • Vous surveillez l’horizon, là-haut, ou bien vous pensez à la vie ?
  • Ni l'un ni l'autre.
  • Vous vous moquez de moi, dit-il en souriant.
  • Non.
  • Et qu’avez-vous vu d’en haut ? demanda-t-il en prenant son stylo.
  • J’ai vu que les hommes sont petits et que le ciel est haut. Que penser à rien est mieux que de penser à tout.

En parlant, elle ne le regardait pas par contre, lui observait son profil parfait, aussi parfait que certaines statues grecques qu’il avait photographiées lors de son dernier voyage à Athènes.

  • D’où vous vient cette perfection ?
  • De ma mère.
  • Vous pouvez tourner votre regard vers moi ?
  • Pourquoi ?
  • Pour penser à tête reposée.

Elle le fit et la lumière de ses yeux l’éblouit.

  • La pureté de vos yeux verts, d’où vous vient-elle ?
  • De mon père. Vert à l’extérieur, noir à l’intérieur. Danger !
  • Pourquoi ?
  • Pour rien. Je ne pense jamais tout haut.

Il se virent un mois durant, d’en haut, d’en bas et à l’intérieur, les jours de pluie. Il n’oublia jamais la perfection de son visage. Elle n’oublia jamais l’imperfection de ses mots lorsque ceux-ci envahissaient sa chambre et son âme. Quant au corps de cette femme, s’il revint à la vie, lui n’en sut rien, car la vigie s’enferma dans un silence de pierre.

 

PS : photo de Mado et quelques expressions autour du verbe "penser" prises dans un tableau de «  textes et intertextes » ( https://textes-et-intertextes.blogspot.com/

PS 1 : prochain texte, dimanche.

1 mai 2026

La croix

La croix

 

Elle entra dans l’église car la chaleur, à l'extérieur, était insupportable. Assise sur une chaise du chœur, c’est là qu’elle le vit, en génuflexion devant une croix bizarroïde, toute en rondeur, inclinée à gauche, et qui semblait suivre un chemin lent vers le sol. Priait-il ? Implorait-il le Christ ? Parlait-il à un être disparu ?

Soudain l’homme se releva et tourna ses yeux vers elle. Elle les baissa immédiatement, de peur de le voir s’avancer. Elle se mit donc elle-même en génuflexion, la tête dans ses mains.

Hélas, il eut l’audace de s’asseoir à ses côtés. Elle entama alors l’une des vieilles prières de son enfance.

L’homme ne bougeait pas, et la douleur qu’elle ressentit dans son genou droit l’obligea à se relever, puis à s’asseoir. Soudain il lui dit.

  • Vous pourriez m’aider ?
  • A quoi ?
  • A remonter la croix qui est tordue.

Elle regarda la croix, puis répondit.

  • C’est impossible, elle est en bois, aucune souplesse donc.
  • Essayons tout de même et si Dieu nous aide….

Elle le regarda et constata que ses yeux gris exigeaient d’elle une aide vitale. Il n’avait pas l’air dangereux, juste triste. Elle se leva donc et l’accompagna jusqu’à la croix.

  • Mettons-nous du côté gauche et nous allons la pousser ensemble.
  • Très bien, acquiesça-t-elle.

Au bout de trente secondes, la croix revint à sa position première.

  • Vous voyez, vous voyez, on l’a fait. Merci mon Dieu. Il suffit d’être deux pour être exaucé !

Il lui mit la main sur son bras et la remercia. Elle eut peur qu’il aille plus loin – qui sait avec ces fous de Dieu ? – mais non. Il se contenta de lui sourire et d’ajouter.

  • Dieu vous remerciera un jour.

Elle lui dit rapidement.

  • J’espère car il y a bien longtemps qu’il est aux abonnés absents.

Puis elle se leva et retourna à l’hôtel où son mari l’attendait.

  • Alors, ta visite de la ville lui demanda-t-il ?
  • J’ai visité l’église et j’ai aidé un type à remonter une croix.
  • Tu es sérieuse ?
  • Oui et il m’a dit que Dieu me remercierait un jour.

Son mari sourit, mais ne répondit rien. Quant à elle, elle se dit que le hasard faisait peut-être bien les choses. Qui sait si elle ne guérirait pas un jour de ce nuage de dépression qui parfois assombrissait ses journées ?

 

PS : prochain texte, dimanche

 

5 mai 2026

Les cigognes

Les cigognes

 

Ils roulaient sur une route qui les menait à Mertola quand soudain elle lui dit.

  • Arrête la voiture, elles sont là.

Ils sortirent. Seuls sur le bord de cette route quasiment déserte, ils les contemplèrent. Le vent, le ciel, la tour des « migrantes », un instant divin. Presque en larmes, elle chuchota.

  • Tu vois, elles, elles ne vivent pas dans le gîte inhospitalier de la société. Elles sont là, elles attendent jusqu’au jour où elles partent et…

Elle s’arrêta avant la fin de la phrase, comme souvent elle le faisait, puis ils continuèrent à observer les cigognes en silence.

  • Le sens exquis de leur vie, c’est touchant, ajouta-t-il.
  • Moi je suis comme les cigognes, j’aime partir, et je reviens, forcée par la vie, puis je repars encore.

Ils remontèrent dans leur voiture et repartirent sur la route tranquille. Dans deux jours, pensa-t-elle, retour au tombeau : le même bureau dans la même entreprise, la même collègue avec les photos de ses enfants qui défilaient en fond d’écran, les mêmes sourires convenus, les mêmes mots d’un quotidien dont le fil l’étranglait.

Pourrait-elle tenir jusqu’à la retraite ou devrait-elle – afin de revivre - se transformer en cigogne ?

 

PS : photo prêtée par Mado. Lieu de prise de photo : le Portugal.

PS' : prochain texte, jeudi.

8 mars 2009

Quand « l’amour » tue (gballand)

Quand  « l’amour »  tue (gballand)
Valparaiso (Chili) : en janvier dernier, Priscilla Solari et Cristian Rojas ont mis en place un projet artistique permettant de rendre visible, dans l’espace urbain, la violence qui s’exerce quotidiennement contre les femmes. A ces robes de mariées, sans...
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