La vigie
L’été, elle s’asseyait nue sur la balustrade de son balcon, une heure, jamais plus. Voir la vie d’en haut et imaginer un voyage à travers ce corps nu et pure ouvert à la brise, tel était son chemin.
Elle vivait au Portugal, pays où les azulejos donnent à la terre une couleur de ciel. L’équilibre de sa posture et la beauté de son corps ajoutaient à la ville de Porto une touche étonnante que des photographes avaient mis en scène sur la toile du monde.
Les après-midis se succédaient, tranquillement, jusqu’à ce jour où surgit d’en bas une voix forte, si forte que la vigie faillit en perdre l’équilibre.
- Eh, vous, la vigie connue dans le monde entier, est-ce que je peux avoir un entretien avec vous ?
La vigie ne répondit rien et l’homme réitéra.
- Vous qui pensez d’en haut plutôt que penser tout haut, je peux vous parler ?
La vigie l’observa puis lui dit.
- Je descends.
Sans doute n’aurait-elle pas dû descendre, elle qui, d’en haut, s’était séparée du monde. Tous deux s’assirent sur les marches de l’immeuble où elle vivait. Il se présenta.
- Je suis journaliste et photographe. Je viens de loin, du japon. Une amie vous a prise en photo, photo qu’elle a mise sur son site, alors j’ai eu envie de vous voir et de vous parler. J’ai fait le voyage rien que pour vous.
- Ah ! fut sa seule réponse.
- Vous surveillez l’horizon, là-haut, ou bien vous pensez à la vie ?
- Ni l'un ni l'autre.
- Vous vous moquez de moi, dit-il en souriant.
- Non.
- Et qu’avez-vous vu d’en haut ? demanda-t-il en prenant son stylo.
- J’ai vu que les hommes sont petits et que le ciel est haut. Que penser à rien est mieux que de penser à tout.
En parlant, elle ne le regardait pas par contre, lui observait son profil parfait, aussi parfait que certaines statues grecques qu’il avait photographiées lors de son dernier voyage à Athènes.
- D’où vous vient cette perfection ?
- De ma mère.
- Vous pouvez tourner votre regard vers moi ?
- Pourquoi ?
- Pour penser à tête reposée.
Elle le fit et la lumière de ses yeux l’éblouit.
- La pureté de vos yeux verts, d’où vous vient-elle ?
- De mon père. Vert à l’extérieur, noir à l’intérieur. Danger !
- Pourquoi ?
- Pour rien. Je ne pense jamais tout haut.
Il se virent un mois durant, d’en haut, d’en bas et à l’intérieur, les jours de pluie. Il n’oublia jamais la perfection de son visage. Elle n’oublia jamais l’imperfection de ses mots lorsque ceux-ci envahissaient sa chambre et son âme. Quant au corps de cette femme, s’il revint à la vie, lui n’en sut rien, car la vigie s’enferma dans un silence de pierre.
PS : photo de Mado et quelques expressions autour du verbe "penser" prises dans un tableau de « textes et intertextes » ( https://textes-et-intertextes.blogspot.com/)
PS 1 : prochain texte, dimanche.
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