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29 décembre 2025

Les huitres

Chez le poissonnier, la cliente – une dame d’une cinquantaine d’années grande et d’allure sportive - demande au vendeur.

  • Mon mari voudrait des huitres bonnet C
  • Bonnet C ?
  • Oui, c’est ce qu’il m’a dit, mais il s'est peut-être trompé.
  • Sans doute. Enfin il a peut-être voulu comparer les huitres à des soutien-gorge ?
  • Oui, c’est ça. Mon mari a de l’humour, parfois.
  • Si vous le dites, répond le poissonnier, l’air étonné.
  • Alors, pour les soutien-gorge ça va de A à E. Et pour les huitres ?
  • La catégorie du milieu c’est 3 pour les huitres.
  • Alors 32 huîtres bonnet 3.
  • Parfait, je vous fais ça. Et dites à votre mari qu’il a de la chance que je connaisse le bonnet C.
  • Si je peux me permettre, comment le connaissez-vous ?
  • Ma femme met des bonnets C et c’est moi qui lui achète ses soutien-gorge.

La cliente regarde le poissonnier, surprise, et finit par dire.

  • C’est rare qu’un homme achète les soutien-gorge de son épouse ?
  • Oui, mais moi, je préfère que ça ne déborde pas, elle aussi d’ailleurs, alors c’est moi qui me mets les mains à la tâche, si je puis dire.

La cliente sourit et ajoute.

  • J’en parlerai à mon mari. Peut-être viendra-t-il vous voir car il y a bien longtemps qu’il ne met pas les mains à la tâche, lui. Je plaisante, bien sûr.
  • Bien sûr, bien sûr. Votre mari est peut-être de ces hommes qui ne peuvent pas faire plusieurs tâches à la fois.
  • C’est exactement ça. Comment avez-vous deviné ?
  • L’habitude madame, l’habitude.

La conversation s’arrête là car un nouveau client arrive, la dame sourit au poissonnier et conclut.

  • Mon mari mesure 1 mètre 95 pour 95 kilos, vous le reconnaîtrez sûrement s’il passe dans votre poissonnerie pour acheter des huitres. N’oubliez pas alors de lui parler du bonnet C ! Au revoir monsieur.

 

PS : prochain texte, vendredi.

 

 

 

24 décembre 2025

Le réveillon du 24 décembre

 

On était le 23 décembre. Elle venait de se faire quitter trois semaines plus tôt par son petit ami. L’appartement avait été décoré malgré le drame - elle tenait aux traditions – et boules, guirlandes argentées, fils dorés aux ampoules clignotantes projetaient leurs lumières sur la pièce désertée par les objets de l’homme aimé. Il ne restait de lui qu’un vieux fauteuil à bascule où elle était en train d’énumérer les différents scénarios que Noël lui réserverait. A vrai dire, elle n’en voyait que deux. La sonnerie du téléphone interrompit ses pensées. Elle décrocha.

 

  • Allô ?
  • Lise ? c’est moi.
  • Bonjour maman.
  • Tu vas bien ? Je téléphonais à tout hasard pour savoir si tu voulais venir demain pour le réveillon ?
  • Demain, non, je ne peux pas, j’ai rendez-vous avec le père Noël.
  • Tu te moques de moi ?
  • Mais non maman. Je te téléphonerai le 25, embrasse papa, puis elle raccrocha.

Elle n’était pas douée pour le bonheur. Depuis deux semaines elle avait une sensibilité à fleur de peau ; les allées et venues quotidiennes de son ex pour retirer de son appartement livres, disques, vêtements, meubles, sans compter les cadeaux – peu nombreux, il est vrai – qu’il lui avait offerts pendant leurs deux années de vie commune y étaient certainement pour beaucoup. Voulait-il les offrir à celle qui lui succédait ? Comment était-elle ? Elle préféra oublier l’autre femme pour repenser au coup de téléphone mystérieux, reçu la veille, et qui lui trottait encore dans la tête. l’homme avait dit.

 

  • Lise ?
  • Oui.
  • Le Père Noël.
  • Pardon ?
  • C’est le père Noël qui vous appelle.
  • C’est une blague de mauvais goût, vous mériteriez que je vous raccroche au nez.
  • Surtout ne raccrochez pas ! J’ai un cadeau pour vous. Le 24 décembre, mes rennes me déposeront devant ront chez vous à 21 heures, au 26 rue des framboisiers, premier étage gauche, pour que je puisse vous donner un cadeau que vous avez bien mérité.
  • Vous vous trouvez drôle ?
  • Alors, c’est oui ?
  • Ne vous fatiguez pas, j’ai reconnu votre voix. Vous êtes...
  • Ça m’étonnerait que vous m’ayez reconnu, on ne s’est jamais rencontré.  A demain. 

 

Elle contemplait son appartement vide et se demandait, tout en se balançant, qui s’invitait chez elle le soir de Noël. Elle pensa soudain à ses six années de laborieuses études universitaires, six années de formules alambiquées, de laboratoires anonymes, pour finir sa vie à jouer la vendeuse en enregistrant les plaintes de vieux clients anesthésiés de solitude ou de mères de famille déprimées, dans une pharmacie parisienne du 18ème arrondissement, éclairée par des néons blafards. Et c’est bien pour ça, pour oublier cette grisaille et cet ennui, que le 24 décembre elle ouvrirait sa porte au père Noël.  La vie se déciderait peut-être enfin à l’aimer. Elle pourrait peut-être s’habiller pour lui ? Mettre sa robe achetée un mois plus tôt chez Renata et qu’elle n’avait encore jamais portée ? 

      La matinée du 24 décembre fut passée à ranger l’appartement où, à vrai dire, il n’y avait plus grand chose à ranger. L’après-midi fut réservée à une déambulation dans la supérette du quartier afin de trouver les ingrédients nécessaires à la préparation de son repas en tête à tête avec le père Noël : huîtres et dindes seraient au menu, peut-être arriverait-il affamé de sa course en traîneau ? La robe fut sortie, déposée sur le lit et longuement observée. Elle était noire avec un large décolleté carré ; il lui sembla qu’elle devrait jeter un châle sur ses épaules afin que le père Noël ne pensât pas qu’elle essayait de le séduire. Le maquillage, lui, serait discret. Elle mettrait ses chaussures noires à talons plats au cas où le père Noël serait plus petit qu’elle.

      A 20 h 30, elle l’attendait assise dans son fauteuil à bascule. La dinde était au four, les huîtres ouvertes et la bûche se glaçait tranquillement au réfrigérateur. Elle alluma la radio, le vide de la pièce s’emplit et elle put s’assoupir peu à peu ; le léger porto qu’elle venait de prendre lui donnerait l’assurance dont elle avait besoin. Elle se réveilla à 20 h 57, au moment où la radio annonçait dans un spot spécial « Hier, un prisonnier s’est échappé du quartier de sécurité de la prison ... ». Mais la sonnerie de la porte d’entrée retentit.

­      -  Oui ?

  • Le Père Noël !
  • Montez, je vous attendais !

 

     Lorsqu’il sonna, le rouge lui vint aux joues. Elle colla sa pupille contre l’œilleton et vit la barbe blanche sous le bonnet rouge et blanc : c’était lui ! Elle ouvrit. Le père Noël la dévisagea l’air satisfait et la complimenta sur sa robe. Elle sentit que le père Noël n’était pas un saint ; cela se voyait dans son regard. Dans ses mains, il tenait le cadeau promis. Il ne fit aucune difficulté à rester dîner et assura même qu’il l’avait envisagé sans oser le lui demander. Lorsqu’en entrant, il entendit le flot continu d’informations déversées par la radio, il courut l’éteindre d’une façon brutale dont il s’excusa immédiatement.

  • Oublions le monde et pensons à nous, c’est Noël !

     Elle obtempéra et lui proposa de s’installer dans l’unique fauteuil de l’appartement pour prendre l’apéritif. Il s’étonna de l’absence de mobilier, mais quand elle lui en eut expliqué la raison, il eut le tact de s’excuser de sa curiosité. Elle voulut ouvrir son cadeau, il lui assura que le mieux était de respecter la tradition et d’attendre les douze coups de minuit. D’ici là, ils auraient amplement fait connaissance ; son coup d’œil bizarrement familier la mit mal à l’aise, mais elle l’oublia aussitôt et se résigna à attendre comme elle l’avait toujours fait.

 

  • Vous vous invitez souvent chez les gens ? Lui demanda-t-elle enfin pour rompre un silence gênant.
  • A vrai dire vous êtes la première. D’habitude je viens mais on ne m’attend pas !
  • Et pourquoi avoir changé vos habitudes ?
  • Parce que c’est Noël.
  • Vous êtes donc père Noël à plein temps ?
  • Oui, mais ces derniers temps je ne suis pas beaucoup sorti.
  • La préparation des cadeaux peut-être ?
  • En partie… à vrai dire j’ai été renvoyé de mes fonctions pour un temps.
  • Ah bon, pourquoi ?
  • On pensait que j’allais trop loin dans mes attributions. Désolé je ne peux pas...

 

      Il l’observa attentivement, laissant sa phrase en suspens. Elle remarqua l’étrangeté de son regard, mais comme elle pensait au champagne, aux gâteaux à apéritif et à sa dinde qui cuisait sereinement au four, elle oublia aussitôt la petite lueur mauvaise qui n’avait fait que glisser dans ses yeux et courut vers la cuisine.

     Une heure plus tard, il la trainait hors de la cuisine, sa robe noire tâchée de rouge. Le père Noël n’avait pu attendre que minuit sonne.

     Il se dit en lui-même : « Pauvre fille, ça me fait un peu de peine quand même, elle avait l’air si contente, mais bon, elle attendait trop de moi ! ». Puis il conclut : « Pour une fois, ce n’est pas moi qui serai le dindon de la farce ! »

 

PS : prochain texte, lundi.

 

 

 

22 décembre 2025

Dialogue au café : deux hommes âgés assis face à face

 

  • Encore une journée « d’écroulée » !
  • Oh, tant que ça va !
  • Oui, quand ça va, ça va.
  • Et puis on  se rapproche de Noël.
  • Ben oui, mine de rien.
  • Bizarre quand même, ce temps.
  • Y fait même pas froid. Ya plus de saisons.
  • C’est ça le réchauffement.
  • Oui t’as raison. Un drôle de réchauffement.
  • Tu veux un autre café.
  • Non merci. Un ça suffit.
  • Ah, Noël, ça change l’ambiance.
  • C’est sûr mais ya trop de monde partout.
  • T’as raison, mais ça change quand même.
  • Ah ça, pour changer ça change.
  • Tu fais quoi à Noël ?
  • Pas grand-chose. Ma fille vient avec les enfants
  • Et toi ?
  • Rien. Enfin si, télé avec ma femme.
  • Alors, Joyeux Noël.
  • Ouais et puis après y aura le jour de l’an.
  • Ben oui, mine de rien.
  • Bon, j’y vais ma femme m’attend.
  • Moi aussi. bonne journée.

 

PS : prochain texte, mercredi.

19 décembre 2025

De la guerre aux voeux

 

« Nous sommes en guerre », telle est la phrase clé de notre président de la République. En 2020, la guerre était contre le COVID et maintenant, en alternance, M. Macron évoque la guerre à venir contre la Russie ou la guerre contre le narcotrafic.

Emmanuel, est le prénom qui a été donné à notre président et qui signifie « Dieu est avec nous », N’y aurait-il pas eu une erreur de casting en ce qui concerne M. Macron qui se pétrifie dans les ténèbres de son inconscient en proie à une guerre entre lui et lui ? 

Je pense que pour en finir avec cette guerre, notre président devrait quitter le merveilleux palais de l’Élysée où il s’enlise depuis 2018. Sans parler de la descente aux enfers qu’il nous impose à nous pauvres citoyens !

Monsieur Macron, dont la force d’âme semble être extrêmement limitée, préfère choisir la force des armes.

Je me permets de souhaiter à notre président un joyeux Noël 2025. J’ai demandé au père Noël de lui apporter au pied de son sapin  « Le livre rouge »… de Jung.

Par ailleurs, avec une légère avance, je lui souhaite aussi  mes meilleurs vœux de  bordel  pour 2026 !

 

PS : prochain texte, lundi.

 

17 décembre 2025

Le roi du ON

Paul parlait toujours de lui en disant « on », pourtant il ne parlait que de lui, de lui tout seul. Par exemple il annonçait à la cantonade :  demain on ne va pas au travail tant mieux ou, cet été on va faire du vélo ou, on aime aller au ciné pour passer un bon moment ou, on aime les gens qui ont de l’humour.

« Pourquoi ce on perpétuel alors que tu ne vis avec personne ? », lui avait demandé Jean. Paul fut surpris, il s’interrogea un instant puis il demanda.

  • Et toi ?
  • Ben moi je dis Je si je ne parle que de moi. Essaie, tu verras, ça va marcher.
  • On ne va pas y arriver, enfin je ne vais pas y arriver. Tu vois, c’est impossible dès le premier essai on se trompe
  • Essaie encore.
  • S’il te plait, arrête de me parler comme si j’étais un enfant !

 Jean sourit et conclut en disant.

  • Oui, l’homme est à lui-même une énigme. On le sait.

 

PS : prochain texte, vendredi.

13 décembre 2025

A chacun son Christ

 

En voyant sa position, j’ai tout de suite compris pourquoi il était arrivé en retard à notre rendez-vous : cet idiot se prenait pour le Christ. Sans doute parce qu’il s’appelait Christian, allez savoir ?

D’abord, j’ai essayé de lui dire qu’une telle tenue me paraissait déplacée, même en plein soleil, mais il ne m’a pas écoutée. C’est à ce moment exact qu’il m’a signalé qu’il avait une mission.

  • Te prendrais-tu pour le messie ? Ai-je demandé.

Il n’a jamais voulu répondre à ma question et c’est pour cette raison que je l’ai quitté.

Certes, mon attitude vous semblera rigide, mais peut-on passer sa vie avec un homme qui se prend pour le sauveur de l’humanité ?

Je dois dire qu’une semaine après notre séparation, Christian m’a envoyé un extrait de l’évangile dans une enveloppe de la couleur du ciel.

Je ne me souviens que d’une phrase pour l’avoir notée sur mon carnet :

« Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »

Quand j’ai revu Christian, cinq ans plus tard, je n’ai pu m’empêcher d’être triste. Il faisait la manche devant un distributeur automatique dans une tenue non plus christique mais d’une saleté repoussante, et sa barbe était d'une longueur étonnante.  Son chemin avait dû le conduire dans les ténèbres, car ses rides lui donnaient le visage d’un homme de soixante ans alors qu’il n’en avait que quarante.

J’ai cherché un billet de vingt euros que j’ai placé dans sa sébile et je l’ai salué. Il ne m’a semble-t-il pas reconnue.  Merci ma sœur, m’a-t-il dit, Dieu vous le rendra un jour, le seigneur est juste et bon

Je n’ai pas osé lui dire qu’un jour, il avait été mon amant, et je n’ai pas non plus osé lui dire qu’il n’était pas le Christ. M’aurait-il cru ?

 

PS : prochain texte, mercredi.

10 décembre 2025

Le roi de l’excuse

Encore un jour passé à me chercher des excuses. Y-a-t-il eu un jour, un seul, où je n’en ai pas cherché ? Je crois qu’il y a 40 ans, si j’avais pu me trouver une excuse, je ne serai jamais sorti du ventre de ma mère.

J’ai les excuses dans ma peau.  Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu une excuse à la bouche : pour ne pas rentrer à l’heure, ne pas faire mes devoirs, ne pas aller prendre ma douche, ne pas aller au piano, ne pas me coucher… J’étais très doué en excuses. Je me rappelle même qu’au collège, comme j’avais séché les cours toute une matinée, je leur avais dit que ma grand-mère était morte et que j’avais dû aller à son enterrement.

40 ans à me chercher des excuses. Il n’y a pas à dire, je suis presque passé Maître en la matière. Mon problème aujourd’hui, c’est que je cherche une excuse que je ne trouve pas. Vous me direz certainement : ce n’est pas possible, avec le bagage qui est le tien, tu ne peux pas ne pas te trouver une excuse ! Hélas, si ! Aujourd’hui, je cale. Il faut dire que c’est un peu délicat. Je vous explique en deux mots : je veux me suicider et je ne sais pas quoi dire pour excuser ce geste.

Vous me direz peu importe, quand c’est fini, c’est fini. Oui, peut-être mais si après on m’accuse, devrai-je revenir sur terre pour me trouver une excuse ?

 

PS : prochain texte, samedi.

6 décembre 2025

L'hôpital psychiatrique

 

Trois personnages : Solène, Jérémy, le psychiatre

 

Jérémy : Bientôt le Nouvel an, qu’est-ce que tu dirais d’un costume de nonne pour les fêtes ?

Solène : J’attends mon casse-croûte médical, alors j’ai pas le temps de penser à ça. Et puis pour ma rencontre avec Dieu, bof ! D’abord il faut que j’aille à France Travail pour un emploi.

Jérémy : AH AH AH, t’es drôle. Tu les mets où tes blagues ?

Solène : Dans un tiroir à bordel. T’en as un, toi ?

Jérémy : J’en avais un, avant, et c’est pour ça qu’on m’a mis à l’hôpital quatre étoiles.

Solène : T’y mettais quoi dans ce tiroir ? Des blagues aussi ?

Jérémy : Non, mes trous noirs.

Solène : Etrange ça, non ?  Moi, j’ai pas de trous noirs, mais parfois, je suis tellement pareille que ça me fatigue.

(Une voix grave résonne dans la salle.)

Psychiatre : Solène, c’est l’heure de ta consultation, tu viens ?

Jérémy :  Tu vois, il va te donner la solution, mais pas la solution finale j’espère.

Solène : Toi t’es cynique et tu me fous le bourdon.

(Le psychiatre part avec elle jusqu’au cabinet de consultation.)

Psychiatre :  Comment tu vas Solène ?

Solène : Je vais sur deux ondes et il y en a une qui n’est pas bonne du tout.

Psychiatre : Assieds-toi, je t’en prie, et, si tu veux, tu peux en parler de cette onde qui n'est pas bonne.

Solène : Je sais pas, c’est confidentiel et je sais qu’ici on nous surveille.

Psychiatre : Je te laisse le temps de réfléchir Solène. En attendant je consulte mon portable si ça ne te dérange pas.

Solène : Non, prenez votre temps. La séance passera plus vite dans le silence.

 

PS : prochain texte, mercredi.

 

3 décembre 2025

Le parano

 

Elle l’avait rencontré dans un café du centre-ville. Quinze  minutes avaient suffi pour qu’elle se rende compte de son état de paranoïa avancé.

La conversation avait commencé autour de la littérature - elle avait un livre de  Yasmina Khadra sur sa table - puis soudain il lui avait dit.

  • En général je ne regarde personne mais on me regarde.

Elle s’était contentée de lui répondre.

  • Oui, là c’est moi qui vous regarde.

Il avait souri. Puis, le regard tourné vers l’extérieur, il avait remarqué.

  • Les nuages attendent que je sorte pour balayer leurs dernières giclées.
  • Vous croyez ?
  • Oui, j’ai pas de bol dans la vie.

C’est à ce moment-là qu’elle s’était dit que la conversation pénétrait dans un monde inconnu et elle avait commencé à ranger son livre dans son sac.

  • Vous êtes pressée ? lui avait-il demandé.
  • Oui, j’ai un rendez-vous à la banque.
  • Moi aussi, j’ai un rendez-vous.

 Il s’était immédiatement levé, puis rassis aussitôt après avoir regardé à l’extérieur.

  • Un problème ? s’est-elle étonnée.
  • Oui, vous voyez à l’extérieur le panneau CRÊPES.
  • Oui, et alors ?
  • C’est une insulte à mon égard. On sait où je vais et quand !

Ne sachant quoi répondre, elle réfléchit un instant et finit par dire.

  • Ça doit être une spécialité du café, l’hiver.
  • Drôle de spécialité, répondit-il le regard méfiant.

Dix minutes plus tard, elle marchait dans la rue en se demandant si la noirceur des êtres qu’elle rencontrait n’était pas un coup du destin. Mais non, pas du tout, Elle ne serait pas parano elle-même, impossible. Elle ouvrit son parapluie pour se protéger de la pluie, et s’aperçut que l’homme du café semblait la suivre. Voulait-il savoir si elle allait vraiment à la banque ?

 

PS : prochain texte, samedi.

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