On était le 23 décembre. Elle venait de se faire quitter trois semaines plus tôt par son petit ami. L’appartement avait été décoré malgré le drame - elle tenait aux traditions – et boules, guirlandes argentées, fils dorés aux ampoules clignotantes projetaient leurs lumières sur la pièce désertée par les objets de l’homme aimé. Il ne restait de lui qu’un vieux fauteuil à bascule où elle était en train d’énumérer les différents scénarios que Noël lui réserverait. A vrai dire, elle n’en voyait que deux. La sonnerie du téléphone interrompit ses pensées. Elle décrocha.
- Allô ?
- Lise ? c’est moi.
- Bonjour maman.
- Tu vas bien ? Je téléphonais à tout hasard pour savoir si tu voulais venir demain pour le réveillon ?
- Demain, non, je ne peux pas, j’ai rendez-vous avec le père Noël.
- Tu te moques de moi ?
- Mais non maman. Je te téléphonerai le 25, embrasse papa, puis elle raccrocha.
Elle n’était pas douée pour le bonheur. Depuis deux semaines elle avait une sensibilité à fleur de peau ; les allées et venues quotidiennes de son ex pour retirer de son appartement livres, disques, vêtements, meubles, sans compter les cadeaux – peu nombreux, il est vrai – qu’il lui avait offerts pendant leurs deux années de vie commune y étaient certainement pour beaucoup. Voulait-il les offrir à celle qui lui succédait ? Comment était-elle ? Elle préféra oublier l’autre femme pour repenser au coup de téléphone mystérieux, reçu la veille, et qui lui trottait encore dans la tête. l’homme avait dit.
- Lise ?
- Oui.
- Le Père Noël.
- Pardon ?
- C’est le père Noël qui vous appelle.
- C’est une blague de mauvais goût, vous mériteriez que je vous raccroche au nez.
- Surtout ne raccrochez pas ! J’ai un cadeau pour vous. Le 24 décembre, mes rennes me déposeront devant ront chez vous à 21 heures, au 26 rue des framboisiers, premier étage gauche, pour que je puisse vous donner un cadeau que vous avez bien mérité.
- Vous vous trouvez drôle ?
- Alors, c’est oui ?
- Ne vous fatiguez pas, j’ai reconnu votre voix. Vous êtes...
- Ça m’étonnerait que vous m’ayez reconnu, on ne s’est jamais rencontré. A demain.
Elle contemplait son appartement vide et se demandait, tout en se balançant, qui s’invitait chez elle le soir de Noël. Elle pensa soudain à ses six années de laborieuses études universitaires, six années de formules alambiquées, de laboratoires anonymes, pour finir sa vie à jouer la vendeuse en enregistrant les plaintes de vieux clients anesthésiés de solitude ou de mères de famille déprimées, dans une pharmacie parisienne du 18ème arrondissement, éclairée par des néons blafards. Et c’est bien pour ça, pour oublier cette grisaille et cet ennui, que le 24 décembre elle ouvrirait sa porte au père Noël. La vie se déciderait peut-être enfin à l’aimer. Elle pourrait peut-être s’habiller pour lui ? Mettre sa robe achetée un mois plus tôt chez Renata et qu’elle n’avait encore jamais portée ?
La matinée du 24 décembre fut passée à ranger l’appartement où, à vrai dire, il n’y avait plus grand chose à ranger. L’après-midi fut réservée à une déambulation dans la supérette du quartier afin de trouver les ingrédients nécessaires à la préparation de son repas en tête à tête avec le père Noël : huîtres et dindes seraient au menu, peut-être arriverait-il affamé de sa course en traîneau ? La robe fut sortie, déposée sur le lit et longuement observée. Elle était noire avec un large décolleté carré ; il lui sembla qu’elle devrait jeter un châle sur ses épaules afin que le père Noël ne pensât pas qu’elle essayait de le séduire. Le maquillage, lui, serait discret. Elle mettrait ses chaussures noires à talons plats au cas où le père Noël serait plus petit qu’elle.
A 20 h 30, elle l’attendait assise dans son fauteuil à bascule. La dinde était au four, les huîtres ouvertes et la bûche se glaçait tranquillement au réfrigérateur. Elle alluma la radio, le vide de la pièce s’emplit et elle put s’assoupir peu à peu ; le léger porto qu’elle venait de prendre lui donnerait l’assurance dont elle avait besoin. Elle se réveilla à 20 h 57, au moment où la radio annonçait dans un spot spécial « Hier, un prisonnier s’est échappé du quartier de sécurité de la prison ... ». Mais la sonnerie de la porte d’entrée retentit.
- Oui ?
- Le Père Noël !
- Montez, je vous attendais !
Lorsqu’il sonna, le rouge lui vint aux joues. Elle colla sa pupille contre l’œilleton et vit la barbe blanche sous le bonnet rouge et blanc : c’était lui ! Elle ouvrit. Le père Noël la dévisagea l’air satisfait et la complimenta sur sa robe. Elle sentit que le père Noël n’était pas un saint ; cela se voyait dans son regard. Dans ses mains, il tenait le cadeau promis. Il ne fit aucune difficulté à rester dîner et assura même qu’il l’avait envisagé sans oser le lui demander. Lorsqu’en entrant, il entendit le flot continu d’informations déversées par la radio, il courut l’éteindre d’une façon brutale dont il s’excusa immédiatement.
- Oublions le monde et pensons à nous, c’est Noël !
Elle obtempéra et lui proposa de s’installer dans l’unique fauteuil de l’appartement pour prendre l’apéritif. Il s’étonna de l’absence de mobilier, mais quand elle lui en eut expliqué la raison, il eut le tact de s’excuser de sa curiosité. Elle voulut ouvrir son cadeau, il lui assura que le mieux était de respecter la tradition et d’attendre les douze coups de minuit. D’ici là, ils auraient amplement fait connaissance ; son coup d’œil bizarrement familier la mit mal à l’aise, mais elle l’oublia aussitôt et se résigna à attendre comme elle l’avait toujours fait.
- Vous vous invitez souvent chez les gens ? Lui demanda-t-elle enfin pour rompre un silence gênant.
- A vrai dire vous êtes la première. D’habitude je viens mais on ne m’attend pas !
- Et pourquoi avoir changé vos habitudes ?
- Parce que c’est Noël.
- Vous êtes donc père Noël à plein temps ?
- Oui, mais ces derniers temps je ne suis pas beaucoup sorti.
- La préparation des cadeaux peut-être ?
- En partie… à vrai dire j’ai été renvoyé de mes fonctions pour un temps.
- Ah bon, pourquoi ?
- On pensait que j’allais trop loin dans mes attributions. Désolé je ne peux pas...
Il l’observa attentivement, laissant sa phrase en suspens. Elle remarqua l’étrangeté de son regard, mais comme elle pensait au champagne, aux gâteaux à apéritif et à sa dinde qui cuisait sereinement au four, elle oublia aussitôt la petite lueur mauvaise qui n’avait fait que glisser dans ses yeux et courut vers la cuisine.
Une heure plus tard, il la trainait hors de la cuisine, sa robe noire tâchée de rouge. Le père Noël n’avait pu attendre que minuit sonne.
Il se dit en lui-même : « Pauvre fille, ça me fait un peu de peine quand même, elle avait l’air si contente, mais bon, elle attendait trop de moi ! ». Puis il conclut : « Pour une fois, ce n’est pas moi qui serai le dindon de la farce ! »
PS : prochain texte, lundi.