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29 juillet 2020

Voyages…

22 V'LA GHISLAINE

 

Il lui avait dit.

- C'est comme ça que tu t'appelles ?

- Oui. Tu trouves pas que c’est moche, Ghislaine ?

- C’est vrai, c'est moche, avait-il ajouté sans hésiter. Moi c’est Théo.

- C’est beau Théo.

- Non, c’est moche aussi, comme Ghislaine.

L'harmonie, ou presque, d'une rencontre entre deux jeunes enfants. Elle habitait au numéro 22, lui au numéro 20. Un beau début sur cette terre qui éloignait tant de gens.

Le lendemain, elle l'attendait, assise sous l'auvent du 22 et il arriva du 20 à la même heure.

Il lui dit.

- Tu es prête ?

- Oui, mais à quoi ?

- A voyager. Je connais un endroit ou même les Ghislaine sont belles.

- Je te crois pas.

- Suis moi, tu verras.

Et elle le suivit, du CM2 jusqu'en terminale, mais là, il partit pour un nouveau voyage qui racontait une histoire où son personnage à elle n'existait pas. Elle pleura, un peu, beaucoup, passionnément. Puis un jour, elle sourit à nouveau et partit pour un nouveau voyage, mais là, elle avait 20 ans et non pas 9, comme la première fois.

Le héros, quant à lui, portait un prénom que jamais elle n’avait entendu, Noah, et il était beau comme le jour, alors qu’elle sortait de la nuit. Puis les voyages suivirent aux voyages et, aujourd'hui, elle est vieille, très vieille, mais le numéro 22 existe toujours, elle aussi...

 

PS : photo qui m'a été envoyée par Patrick Cassagnes. Merci à lui, car j'avais oublié que ce prénom, d'autres le portaient ;)

 

Prochain texte le 2 aout.

25 juillet 2020

Le père

Moi, je me regarde souvent dans la glace, et jamais je me reconnais. Parfois je ressemble à un robot - l’un de ces robots que nous promet l’intelligence artificielle - ou à un berger allemand, ou alors à mon père, et ça, c’est peut-être le pire. Y a-t-il quelque chose de pire que de ressembler à son père, surtout quand on l’a jamais vu pour de vrai ?

Ce n’est pas que mon père n’existe pas, mais il n’a jamais vécu avec ma mère et il n’a jamais cherché à me connaître, ni à me reconnaître. C’est ce qu’on appelle un père-absent, ou presque, car j’ai toujours vu sa photo trôner dans la chambre de ma mère.

J’ai un petit frère – il a 19 ans et moi 26 - qui lui non plus n’a pas connu son père, mais on n’a pas le même père.

 Les photos de nos pères sont sur le mur en face du lit de ma mère ; celle de mon père à gauche – il paraît qu’il était communiste – et celle du père de mon frère à droite - il paraît qu’il était UMP.

Ma mère dit souvent.

-           A quoi ça sert de connaître son père si on a une mère ?

Je ne lui réponds jamais rien, mais je sais que ça fait mal car l’absence est à l’intérieur de mon cœur et elle ne partira jamais.

Dimanche dernier, avant d’aller à la messe, mon frère – qui veut être curé - lui a dit cette phrase qui est en moi jour et nuit.

-          Tu te prends peut-être pour Marie madeleine, mais tu n’es rien de rien, et nous non plus nous ne sommes rien, rien du tout, que des enfants perdus qui cherchent un chemin dans l’ombre…

 

PS : prochain texte, mercredi 29 juillet

 

 

22 juillet 2020

Premier roman

 

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Pour l’été, il avait loué cette cabane sur la plage. Le petit rideau blanc et la couleur orange l’avait séduit. Cette couleur était liée à la créativité, le plaisir, l’optimisme, tout ce qui lui était étranger. Mais pouvait-on changer en passant plusieurs jours dans une cabane orange ?

Il l’avait louée pour un mois et il comptait bien s’atteler à la tâche le plus vite possible. L’intérieur était propret, il ne lui restait juste qu’à installer une petite table et un siège, le reste suivrait. Deux jours plus tard, tout était au rendez-vous, sauf le temps.

Il arrivait dès 9 heures, comme au travail – il était technicien en laboratoire - et il laissait la porte ouverte pour observer les familles qui arrivaient à la plage, les jours où le temps le permettait.

Ce vendredi-là, il avait laissé la porte fermée - il pleuvait – et, alors qu’il était arrivé péniblement à la fin de la première page de son premier roman, quelqu’un avait frappé.

Etonné il avait légèrement entrouvert le rideau et avait découvert une jeune femme aux cheveux roux et à la peau très blanche. Dans ces mains une pancarte tournée vers lui disait : « Je suis la propriétaire de la cabine, pouvez-vous ouvrir la porte SVP, j’ai quelque chose d’important à vous dire. »

Il accepta aussitôt – que risquait-il ? Si ce qu’elle lui dit l’effraya et transforma son visage en masque de cire, il passa de la première page de son roman au dernier chapitre à la vitesse de l’éclair.

L’histoire de la jeune femme aux cheveux roux commençait ainsi - « J’ai tué mon frère un soir de pleine lune. Les loups hurlaient en meute et mon esprit est entré en eux. Je suis moi- même devenue louve, mais de celles qui font disparaître ce qui les hante ... ». Elle termina ainsi son histoire « Maintenant je suis vivante. ». Mais lui, quand serait-il vivant ?

 

PS : photo prise sur la plage de Cabourg en juin 2020.

Prochain texte : samedi 25 juillet

19 juillet 2020

Les origines

C’était un couple mixte - lui noir, elle blanche - et leur vie suivait son très petit bonhomme de chemin. Ils vivaient en France et étaient égaux, ou presque, car souvent, lorsqu’ils rencontraient les connaissances de connaissances de Fanny, son amie blanche, on demandait toujours à Steve quelle était son origine ; elle, non, pourtant n’avait-il pas la même origine ?

 Steve était surpris car à St Denis, où il avait passé son enfance, on ne lui avait jamais posé cette question. Il est vrai qu’il était avec une blanche bourgeoise rencontrée par hasard dans un train de banlieue. Lui allait à St Denis, elle à Enghien-les-Bains, et ils avaient connu le fameux « coup de foudre », celui qui vous fait voyager dans un monde étoilé où vos cinq sens n'ont pas le même sens que pour le reste du monde.

Si lui s’énervait de cette question permanente, elle s’en amusait. Souvent il lui disait.

-          Tu ris parce qu’on ne te reproche rien.

Et elle répondait.

-          Tu es parano.

Jusqu’au jour où, à cette question unique, il décida de répondre.

-          Et toi tu viens d’où ?

Souvent il recevait un sourire. Sauf le jour où ils rencontrèrent l’ex de Fanny. Même question posée, même réponse donnée, mais l’ex continua.

-          Répondre aux questions fait partie des règles de  politesse.

Et Steve répondit.

-          La politesse c’est de ne pas enfermer l’autre dans une couleur.  Blanc ou noir, qu’est-ce que ça change ?

Fanny ne dit rien ni à l’un ni à l’autre, mais elle partit immédiatement. L'ex aussi, mais pas dans le même sens. Et lui resta seul.

 

PS : prochain texte le 22 juillet.

16 juillet 2020

huis-clos

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Elle vivait dans un monde de carton-pâte. Un huis clos où, dès sa dixième année, elle avait commencé à construire sa forteresse vide. C’est là qu’elle signait ses arrêts de mort, et elle ne s’en était pas privée car les astres avaient toujours suivi sa route.

A quatre-vingts ans, elle s’estimait toujours jeune et séduisante. Qui aurait pu ne pas l’aimer, elle qui n'avait pas vieilli ?

Un étrange chevalier à la triste figure s'était invité chez elle le jour de son anniversaire. Le croyant amoureux, elle l'avait fait entrer. Hélas, son armure l’avait terrassée et elle était arrivée au ciel sans jamais avoir pensé qu'elle aussi, un jour, aurait rencontré la mort.

Une fois au ciel, Saint Pierre lui avait posé une question, une seule.

-          Qui es-tu ?

-          Et toi ? lui avait-elle répondu, agacée.

Sans hésiter, Saint Pierre l’avait envoyée au purgatoire, et elle n'en était jamais revenue.

 

 

PS  : Photo prise dans le parc du lycée. Prochain texte, dimanche prochain.

 

12 juillet 2020

Le coach

L’entraînement avait commencé ainsi : « Allez les gars, faut y croire : l’entreprise est en déficit, , les chinois nous sautent à la gorge, des postes vont fermer, mais on est les meilleurs !

Le type qui les coachait pour la semaine était grand, musclé, et il travaillait aux ressources humaines. Son visage aux mâchoires larges ne lui plaisait nullement, sans parler de son discours, mais la séance était obligatoire.

Il jeta un coup d’œil vers Juliette dont les yeux étaient fixés sur « l’éphèbe » qui leur annonçait le programme de la journée. Elle avait l’air d’y croire. Pauvre Juliette, elle serait pourtant la première à franchir le pas de la porte car elle était la dernière arrivée.

Enervé par le discours du coach, il finit par dire.

-          Euh, votre « les gars » est déplacé, il y a une femme.

Aussitôt, la voix de Juliette retentit et il en fit dépité.

-          D’accord, il y a une femme, moi. Mais n’est-on pas prêt à faire des sacrifices pour l’entreprise ?

« Encore une qui est conne et aveugle ! » pensa-t-il. Il se demandait s’il ne devenait pas misogyne…

 

PS : Prochain texte le 16 juillet

 

10 juillet 2020

La fenêtre

 

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Elle cancanait toujours, que ce soit à la fenêtre ou ailleurs, et moi je l’observais, sans qu’elle le sache. Je finissais par la connaître mieux qu’elle ne se connaissait elle-même. C’est comme ça qu’un jour, je lui ai proposé une séance de tarot. Mais en fait de tarot, on est passé à autre chose, et cette autre chose lui a permis, au fil des semaines – et pour une somme modique, je dois dire – d’être en relation avec un pays lointain où elle n’avait jamais voyagé…

 

PS : photo prise à Honfleur, en juin 2020

 

8 juillet 2020

Duo de juillet

Nouveau duo avec Caro du blog lesheuresdecoton. Nous utiliserons dans ce texte, à l'endroit de notre choix, une phrase de Mado :


"Au plus tendre du poignet, à la plume, elle avait signé son envol d'un trait d'encre".

Aujourd'hui, voici mon texte :

 

Le Mont Fuji

 

Comment un tel corps pouvait-il exister ? Lourd, lourd, si lourd, que le monde n’avait plus de place pour lui. Elle ouvrit la fenêtre et  regarda - tout comme son frère jumeau avait l'habitude de le faire -  le ciel où les nuages traçaient des paysages imaginaires.

Au plus tendre du poignet, à la plume, elle avait signé son envol d'un trait d'encre. Puis, le sang avait semé d’infimes gouttes sur le papier blanc qu’elle avait placé à ses pieds et le Mont Fuji était apparu. Elle commencerait l’ascension entre chien et loup et, au sommet, elle contemplerait le ciel étoilé avant de s’endormir.

« Marion, Marion », entendit-elle. Comme souvent, il avait poussé la porte de sa chambre. Ce soir-là, elle n’osa pas le regarder mais elle lui dit.

-          Tu sais que tu ne peux pas rester ici, personne ne doit te voir.

Il ne répondit rien.

-          Ce soir je fais l’ascension du Mont Fuji. Tu viens ?

Il rit. La même fraîcheur que celle des jours heureux.

-          Je n’aime plus les montagnes.

-          Tu as peur ? demanda-t-elle.

-          Je n’ai plus peur, mais toi tu trembles.

Elle toucha sa peau moite où la peur dessinait un long chemin. Elle n’ignorait pas que pour monter au Mont Fuji elle serait seule ; seule dans la musique blanche de son corps déserté mais lourd, si lourd, qu’elle mettrait longtemps à arriver au sommet…  

 

 

6 juillet 2020

Duo de juillet

Nouveau duo avec Caro du blog lesheuresdecoton. Nous utiliserons dans ce texte, à l'endroit de notre choix, une phrase de Mado :


"Au plus tendre du poignet, à la plume, elle avait signé son envol d'un trait d'encre".

Voici le texte de Caro, le mien sera publié Mercredi prochain.

 

 

Cet été-là

 

Léane regarde les cinq colis que le livreur a déposés. Ils sont maintenant coincés entre le comptoir et l’armoire jusqu’à ce soir. D’ordinaire, avec ses cafés à tout heure et ses drinks au pied de la mer, la cahutte est bondée. D’ordinaire, tante Phyléa est la maîtresse des lieux. Cet été-là, cette dernière erre chez elle, abîmée par un virus qui a envahi le monde. D’ordinaire, les serviettes et les châteaux de sable redessinent la plumeplage. Cet été-là, la moitié des vacanciers espérés sont restés chez eux.

D’ordinaire, Léane vient aider sa tante pendant la haute saison : à la rentrée elle retrouve Lille, les petits boulots, Matthias son compagnon et Chevron, le chat. Elle connaît la cahutte depuis ses 15 ans ; elle venait y faire le coup de main. A défaut des vacances que ses parents ne lui payaient pas, les soirs à longer l’océan l’emportaient ailleurs. Ici rien n’est tout à fait réel, l’été est entre parenthèses. Il a cette odeur douce des peaux gorgées de crème solaire et de sel. Ici, elle a appris à surfer correctement et a engrangé les veillées avec braseros sur la plage et les amours faciles. Ici, elle a su le goût inégalable de certaines enfances.

Un groupe de touristes luxembourgeois vient de quitter la paillotte. Il est 10 h, seul en terrasse, l’homme au polo rêve devant son café. Il se lève et laisse quelques pièces. Il vient chaque jour, le matin et avant la fermeture. Il est chic et sobre, sans ostentation. Un soir, alors que la nièce et la tante prenaient l’apéritif une fois le rideau de la devanture baissé, Phyléa s’était imaginée lire les lignes de la main de ce client dont le prénom leur était inconnu. La cocasserie du curriculum qu’elle avait alors improvisé les avaient amusées toutes deux jusque tard dans la nuit.

Cet été-là, Léane a posé ses bagages dans la chambre minuscule qui l’accueille pour la saison depuis ses 15 ans. Elle a laissé derrière elle, Lille, Chevron, le chat, et Matthias.

Léane sait que rien n’est sûr dans les plis hasardeux d’une paume, mais lire un visage… De l’homme au polo, elle discerne les lignes de vie majeures : pas d’amertume au coin des lèvres, le pli de celui qui rêve et réfléchit, le réseau infime au coin des yeux qui marque le rire. Alors que Léane débarrasse la table, elle trouve un papier froissé : "Au plus tendre du poignet, à la plume, elle avait signé son envol d'un trait d'encre". La jeune femme regarde le minuscule tatouage qui orne, depuis son arrivée, son poignet droit, une plume d’où s’envolent de minuscules oiseaux. Elle observe l’homme qui s’éloigne, il faudrait qu’elle ose lui parler. Il faudrait quelle lui rende le papier qu’elle tient dans sa main.

 

 

 

 

 

 

4 juillet 2020

La digestion

7 ans qu’ils étaient mariés et depuis 1 an, à chaque fois qu’elle lui adressait la parole, c’était pour des problèmes de digestion : ballonnements, nausées, vomissements, renvois, et tant d’autres tourments encore.

Jusqu’au jour où il lui dit.

-          Au chiotte la digestion !

Elle en resta bouche bée et son ventre gonfla immédiatement. Cinq minutes plus tard elle lui répondit.

-          Tu as vu mon ventre ?

-          Consulte ! Tu  me parles que de ça, à croire que tu n’as pas d’esprit !

Il regretta de lui avoir parler de son esprit, car sa femme pensait - elle était professeur de philosophie au lycée Prévert - mais pas avec lui.

Elle finit par lui avouer.

-          Peut-être qu’on devrait consulter tous les deux, tu ne crois pas ?

Il répondit aussitôt.

-          Moi, je vais bien, pas de problèmes de digestion. Par ailleurs, j’aurai sans doute pas les mots pour le dire, je suis charpentier, tu sais.

Sa bouche se marqua d’un léger rictus. Et, cinq minutes plus tard, elle conclut.

-          Tu ne t’appellerais pas Joseph, aussi ? Ça m’arrangerait tu vois, parce que là, je saurais vraiment que je vais être enceinte !

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