Quand adolescent, Paul avait décidé d’entrer dans l’armée, ses parents l’en avaient dissuadé. « Attends d’avoir le bac, tu verras après », avaient-ils dit. Et Paul avait attendu, jetant de temps en temps un œil sur le site de recrutement de l’armée. Il y voyait des spécialités qui le faisaient rêver : moniteur de conduite, chef de groupe sécurité civile, chef de groupe mécanicien, chef de groupe maintenance thermique. Ah, tous ces chefs, c’était autre chose que l’école et ses notes qui le situaient au bas de l’échelle.
A 20 ans, l’armée lui a ouvert ses portes. A 24 ans il a laborieusement grimpé un échelon, mais il faut dire que l’exaltation du départ s’était très vite tarie. « Tu n’es pas fait pour ça, démissionne ! », lui avait dit son père. Mais Paul ne voulait pas tuer son rêve.
Un jour son supérieur lui a demandé de venir dans son bureau pour lui dire.
- Ici, on veut des mecs droits, durs, forts, on n’a pas besoin de types qui n’ont pas de cran. T’es tout de même pas pédé ?
Paul, plutôt grand, la voix calme, discipliné et souriant devenait un pédé pour ce capitaine qui l’avait pris en grippe. Il n’a pas compris, mais il s’est tu.
Une semaine plus tard, le même capitaine – homme grand, musclé, au visage émacié - a réitéré, en lui touchant l’épaule d'une étrange façon. Que voulait dire ce geste ? S’est demandé Paul.
Son copain de chambrée lui a dit de se méfier du capitaine. Un pédé qui s’ignore, lui a-t-il dit. Paul a eu du mal à y croire, mais peut-être que, finalement, sous ses dehors violents et durs l’était-il ?
Le harcèlement a continué des semaines. Le silence de la grande muette était à la hauteur du silence de Paul, jusqu’au jour où, après avoir à nouveau entendu le mot pédé, il a crié au capitaine.
- Mais qui est le plus pédé des deux ?
Jamais il n’aurait dû. Un mois plus tard, Paul se suicidait dans l’indifférence générale, et le capitaine a dit aux soldats réunis.
- Il n’était pas fait pour l’armée. Une balle dans la tête, sachez-le, ça peut arriver à tout le monde. J’espère que vous saurez tenir votre place.
Personne n’a rien dit, et la vie a continué. Mais certains se demandaient qui serait le prochain du capitaine ?
PS : prochain texte, jeudi.