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Presquevoix...
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29 juin 2026

La gangrène

 

« J’affadis leurs âmes et j’introduis le poison ! » Telle était la technique de cet homme politique dont je tairai le nom. Certains auraient pu dire qu’il gangrénait les âmes, et ils auraient eu raison.

Il introduisait le corpus doctrinal avec sa liste de machisme, sexisme, homophobie, déclinisme, méritocratie, allègement du coût du travail, préférence nationale, péril migratoire, lutte contre la corruption - et le tour était joué.

Avec un tel inventaire virulent de mots ou d’expressions, aucune ventouse de gauche ne pouvait plus aspirer quoi que ce soit. Les faits étaient dans les tuyaux et n’en sortiraient plus. C’était la RRR : Renaissance du Rationalisme Réactionnaire.

« Bientôt la victoire », pensait cet homme en observant dans le miroir son visage souriant où les rides commençaient à tracer leurs sillons de haine.

 

PS : prochain texte, mercredi.

27 juin 2026

Le nom de famille

 

Cet homme s’appelait Duplomb. Âgé de 30 ans, il se rendait compte que ce nom avait plombé sa vie, tout comme il avait plombé celle des autres membres de sa famille. On lui avait tant de fois dit : Duplomb, tu as du plomb dans l’aile ou Duplomb, tu as un sommeil de plomb et tu n’écoutes rien, ou Duplomb, tu plombes toujours l’ambiance ! Comment sortir de l’impasse ?

Il ne voyait que deux solutions. La première, le mariage et prendre le nom de son compagnon, mais il était hostile au couple. La deuxième, changer de nom, mais les étapes à suivre dans cette procédure, dite simplifiée, étaient si complexes qu’il décida de garder son nom. On ne change pas de nom comme de literie au pays du patriarcat.

Il décida donc de garder son nom et de passer sa vie à plomber celle des autres. Il y réussit brillamment et en eut de nombreuses satisfactions !

 

PS : prochain texte, lundi.

25 juin 2026

L’artiste ?

 

Elle visita à Paris, par hasard, la galerie où exposait un ancien homme politique reconvertit en peintre après une longue carrière grâce à laquelle il cumulait trois retraites ou plus.

En déambulant rapidement en ce lieu, elle dit à son compagnon.

  • Encore un qui veut continuer à être reconnu « croûte que croûte ».

Il sourit et lui dit.

  • Ce n’est pas si mal. Tu ne serais pas jalouse par hasard ?
  • Sans doute, je le reconnais. Mais moi c’est mon boulot, peintre, je suis une artiste, et il y a vingt ans que j’expose – avec des hauts et des bas -  et en vingt ans, j’en ai vu des croûtes !  Tu as vu le nom qu’il donne à ses dites œuvres, c’est d’une prétention ! Enfin bref. J’arrête mes sarcasmes. Vas-y, regarde, moi je t’attends assise sur la chaise là-bas et j’observe passer les huiles.

Elle resta assise une demi-heure et examina le « beau monde » qui déambulait dans la galerie. Elle pensa que ce pseudo-peintre, grâce à son « entrejambe » allait au moins vendre 20 toiles, ce qu’elle-même n’avait bien sûr jamais fait en une seule exposition. Elle finit par sourire, prit un papier et écrivit : « l’essentiel n’est pas d’être reconnue, mais de se reconnaître soi-même. » Puis elle ajouta : « l’art de la croûte, n’est pas l’art ! ». 

Un homme au visage connu s’approcha d’elle et lui dit.

  • Vous notez les œuvres que vous souhaitez acheter ?

Et elle répondit.

  • Non, je note le nom des croûtes.

Il partit immédiatement, et elle se rendit compte qu’elle avait parlé à « l’artiste ».

 

PS : prochain texte, samedi.

 

23 juin 2026

La grande Muette

 

Quand adolescent, Paul avait décidé d’entrer dans l’armée, ses parents l’en avaient dissuadé. « Attends d’avoir le bac, tu verras après », avaient-ils dit. Et Paul avait attendu, jetant de temps en temps un œil sur le site de recrutement de l’armée. Il y voyait des spécialités qui le faisaient rêver : moniteur de conduite, chef de groupe sécurité civile, chef de groupe mécanicien, chef de groupe maintenance thermique. Ah, tous ces chefs, c’était autre chose que l’école et ses notes qui le situaient au bas de l’échelle.

A 20 ans, l’armée lui a ouvert ses portes. A 24 ans il a laborieusement grimpé un échelon, mais il faut dire que l’exaltation du départ s’était très vite tarie. « Tu n’es pas fait pour ça, démissionne ! », lui avait dit son père. Mais Paul ne voulait pas tuer son rêve.

Un jour son supérieur lui a demandé de venir dans son bureau pour lui dire.

  • Ici, on veut des mecs droits, durs, forts, on n’a pas besoin de types qui n’ont pas de cran. T’es tout de même pas pédé ?

Paul, plutôt grand, la voix calme, discipliné et souriant devenait un pédé pour ce capitaine qui l’avait pris en grippe. Il n’a pas compris, mais il s’est tu.

Une semaine plus tard, le même capitaine – homme grand, musclé, au visage émacié - a réitéré, en lui touchant  l’épaule d'une étrange façon. Que voulait dire ce geste ?  S’est demandé Paul.

Son copain de chambrée lui a dit de se méfier du capitaine. Un pédé qui s’ignore, lui a-t-il dit. Paul a eu du mal à y croire, mais peut-être que, finalement, sous ses dehors violents et durs l’était-il ?

Le harcèlement a continué des semaines. Le silence de la grande muette était à la hauteur du silence de Paul, jusqu’au jour où, après avoir à nouveau entendu le mot pédé, il a crié au capitaine.

  • Mais qui est le plus pédé des deux ?

Jamais il n’aurait dû. Un mois plus tard, Paul se suicidait dans l’indifférence générale, et le capitaine a dit aux soldats réunis.

  • Il n’était pas fait pour l’armée. Une balle dans la tête, sachez-le, ça peut arriver à tout le monde. J’espère que vous saurez tenir votre place.

Personne n’a rien dit, et la vie a continué. Mais certains se demandaient qui serait le prochain du capitaine ?

 

PS : prochain texte, jeudi.

21 juin 2026

Quand le « ion » entre en scène

 

La dérision, c’est une mini-diffusion d’infimes distractions sur la petite scène ouverte du quotidien. A travers elle, les yeux du public sont ouverts sur notre monde où règnent affabulation, mystification, déception et dénégation.

 

PS : prochain texte, mardi.

 

19 juin 2026

Des petites routes

Des petites routes

 

Ils étaient mariés depuis cinq ans et, pour elle, leurs « relations sexuelles » étaient devenues synonyme de corvée ou presque. Elle s’y résignait pourtant, respectant en cela ce qu’elle pensait être les préceptes de la classe sociale qui était la sienne.

La servitude des échéances régulières ressemblait à une petite pièce de théâtre : deux ou trois répliques, un rituel gestuel bien rodé, un peu d’extase feinte, une passivité souriante, et l’oubli.

Cette routine qui oscillait entre une fois tous les quinze jours ou une fois par mois avait le mérite de la simplicité, jusqu’au jour où – avait-il utilisé l’IA, avait-il suivi un stage ou avait-il une amante qui exigeait plus et surtout mieux ? -  son conjoint se transforma en explorateur de l’intime, en suivant de petites routes qui menaient vers des collines, des prés verdoyants, ou des cours d’eau inattendus. Les forêts du paysage sexuel s’éveillèrent donc.

Elle se demanda néanmoins jusqu’à quand durerait ce voyage et surtout, ce qu’il y aurait au bout…

 

PS : prochain texte, dimanche

 

17 juin 2026

La pancarte

Avant de partir au café, ce matin-là, elle a remarqué que son mari faisait une petite pancarte où il inscrivait en caractères gras. : «  Stop ! Votre temps de parole est écoulé ! ».

Curieuse, elle lui a demandé quelle en était la raison, mais il a juste répondu.

  • C’est une surprise, tu verras au café !

Elle n’a pas insisté. Arrivée au café bien avant lui – comme à l’habitude - elle s’est assise à leur place préférée, à gauche, près de la fenêtre. Dix minutes plus tard, deux femmes d’un certain âge – deux habituées - ont pris place près de la fenêtre à deux tables de la leur.

Quand son mari est arrivé, elle lisait tranquillement son journal. Il lui a immédiatement dit.

  • Le carton, c’est pour elles.
  • Quoi ? Mais tu es fou ?
  • Pas du tout. J’attends 15 minutes et si elles jacassent encore ces deux pies, je leur montre ma carte éteignoir.

Ce qu’il a fait 15 minutes plus tard, sans aucune gêne, en se postant à côté de leur table. Silencieux, il a mis le petit carton devant elles, jusqu’à ce que l’une – la plus bavarde – lui dise.

  • Mais Monsieur, la liberté d’expression, vous en faites quoi ?

Et son mari, excédé, a répondu.

  • Liberté d’expression, certes, mais vous parlez tellement fort que je profite de vos conversations qui ne m’intéressent nullement !

Il est parti, a repris sa place en face d'elle et a conclu.

  • Le monde va mal. La connerie  nous a tous atteints !
  • Peut-être, mais tout de même, ce n’est pas le café du silence ici !
  • Dommage. Celui-là, il faudrait l’inventer.
  • Eh bien, va dans un café pour sourds alors !

Son mari a souri et il a écrit sur sa pancarte : « Bonne idée. Je vais voir s’il y en a un à Rouen ! »

 

PS : prochain texte, vendredi.

 

15 juin 2026

Le couvent des Clarisses

 

Voici ce que Dieu m’a dit dans un rêve. Je n’ai jamais cru en lui et jamais je n’ai pensé qu’un jour j’aurais pu croire en lui :

« Partout où l’homme touche la terre il met une plaie, mais comment soigner ces plaies ? Les hommes pourraient plaider coupables, certes, si jugeote ils avaient - mais les tribunaux ont été créés par les hommes et pour les hommes. Pourrait-il exister, en ce bas monde, une justice de la terre où arbres, fleurs, animaux, oiseaux, rivières, fleuves, mer – et j’en passe - pourraient condamner l’homme pour le mal qu’il fait à la terre et aux hommes eux-mêmes ?

Regardez Trump – un mâle dominant malade – croyant, dit-il - qui pilonne l’Iran et kidnappe un chef d’état ; voyez Netanyahu – un cinglé qui utilise sa religion comme porte étendard pour faire disparaître un peuple ! L’homme dans sa supposé toute puissance ne sait que détruire, encore détruire, sans que jamais il ne puisse s’arrêter.  Faible il est, faible il restera, et j’en suis en grande partie responsable. »

Après ce rêve, je suis allée au couvent des Clarisses afin de leur demander comment je pouvais faire pour entrer dans les ordres.  Elles me l’ont expliqué et voilà, c’est fait. J’appartiens à l’ordre des Clarisses depuis neuf mois et vous ne pouvez imaginer comment cela a clarifié ma vie.

 

PS : prochain texte, mercredi.

13 juin 2026

Nuages

 

 J’ai toujours voyagé en nuage de seconde classe*. J’aurais pu – une fois ou deux dans ma vie d’avant – voyager en nuage de première classe, mais désormais,  je ne voyage plus sur les mêmes nuages que les autres.

Je suis un voyageur errant qui, au fil des saisons et au gré du vent et de la pluie, vagabonde en tout lieu sans que personne n’imagine son existence. Quand j’étais jeune – il y a bien longtemps – j’ai fait ce que vous tous faites : j’ai eu un métier, et des ennuis.

J’ai arrêté cette vie de petit soldat quand mon patron – le ministère de l’éducation nationale – m’a dit : vous n’êtes plus apte. Mais apte à quoi ? Ai-je demandé. Apte à noter et classer sans faire sortir quiconque des catégories qui lui appartiennent, m’a-t-on répondu au ministère. Comme je ne comprenais pas ce qu’on attendait de moi, je suis parti.

C’est à cause de cet engrenage que j’ai quitté le monde dans lequel je vivais. Désormais, sur les routes qui sont les miennes, je marche et j’observe. Je sais que je ne suis pas tout seul à être tout seul, mais où sont les autres ? Quand je m’arrête pour parler à des gens, je suis souvent surpris.

S’ils acceptent de dialoguer avec moi – ce que parfois ils refusent car je ne ressemble pas à ceux qui vivent sur les mêmes nuages qu’eux – après quelques minutes, je leur pose cette question insolite : sur quel nuage voyagez-vous ? En général, ils me regardent étonnés, sourient, et passent leur chemin, comme s’ils ne comprenaient pas  le langage qui était le mien.

Celle ou celui qui un jour le comprendra,  deviendra comme moi, un chevalier errant sur un nuage inconnu des autres. Mais qui aura cette bravoure ?

 

*phrase de Santiago Gomez

PS : prochain texte, lundi.

11 juin 2026

Les bancs publics

Les bancs publics

 

« Les bancs publics de la mémoire », tiens, une nouveauté pensa-t-elle ! Sur ce banc public, il y avait le nom d’une femme actrice et tragédienne française née en 1642 et morte en 1698. C’est merveilleux de rendre hommage à une femme, mais pourquoi sur un banc ?  Tout de même, rendre hommage à une femme pour qu’on s’asseye ensuite dessus, n’est-ce pas étrange ?

Oui, le monde est souvent scindé en deux : certains esprits mal intentionnés pourront penser : «  C’est ça, les femmes, on s’assied encore dessus ; en 2026 ! ». D’autres, bien intentionnés, penseront que ce banc est l’illustration ravissante d’un hommage rendu aux femmes. 

 L'une de mes amies m’a souligné qu’il serait nécessaire de construire dans toutes les villes de France, la tombe de la femme inconnue, une tombe pour toutes ces femmes mortes sans que leur créativité n’ait pu être reconnue ; sans parler de toutes celles dont la créativité a été tuée dans l’œuf ! Mais au fait, qui étaient ces tueurs de créativité féminine ?

 

PS : cette photo m’a été prêtée par Mado.

PS1 : prochain texte, samedi.

 

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