(Ils se brossent les dents tous les deux dans la salle de bain)
Elle : Tu ne trouves pas que c’est bien cette petite armoire à glaces qui permet de voir son profil droit et son profil gauche.
Lui : Bof !
Elle : Tu dis ça parce que tu n’aimes aucun de tes profils.
Lui : C’est faux.
Elle : Alors, il y en a un que tu aimes ?
Lui : Le droit peut-être.
Elle : Tu vois, en cherchant bien.
Lui : Mais bon, quand je vois mon nez qui pique du nez…
Elle : Oh, il y a pire.
Lui : Comment ça, pire ?
Elle : Eh bien regarde-toi de profil, tu vois ce début de double menton ?
Lui : N’exagérons rien.
Elle : Non, non, je n’exagère pas, tu devrais faire un peu plus attention.
Lui : Comme toi ?
Elle : Exactement.
Lui : Pourtant, malgré toutes les pommades que tu te colles sur le visage, ce n’est pas les rides qui manquent.
Elle : Où ?
Lui ( avec force gestes) : Regarde là, et là, et là, il va falloir que tu changes de crème.
Elle : Tu sais que tu es un sacré con !
Lui : Moi ? Tout ça parce que je te signale qu’il y a quelques travaux de restauration à faire ?
Elle : Peut-être, mais tu es un sacré con. Tu as vu les mots que tu utilises ? Tu manques totalement de délicatesse avec moi !
Lui : Qu’est-ce qu’ils ont mes mots ? C’est des mots simples.
Elle : Oui, on ne peut plus simples et désagréables, voire humiliants !
Lui : Tout de suite les grands mots !
Elle : De toute façon, ce n’est pas ton genre de faire dans la dentelle. Souviens-toi, le jour où je suis partie toute seule en vacances et où tu m’as dit qu’avec les valises que j’avais sous les yeux, ce n’était pas la peine de prendre un sac de voyage !
Lui : Décidément, tu ne comprends rien à l’humour !
Elle : Et si je te disais que tu as les yeux qui tombent ? Si je te disais que tu ressembles à un cocker vieillissant ?
Lui : Eh bien je te dirais que ce n’est pas drôle.
Elle : Pourquoi ?
Lui : Parce que ta comparaison est très en dessous de la mienne.
Elle : En dessous ? C’est bizarre cette façon que tu as de me rabaisser, toujours.
Lui : Je ne te rabaisse pas, je te remets à ta place.
Elle : Pire encore, tiens. Tu es vraiment un gros con !
Lui : Tu remarques qu’à chaque fois que tu ne trouves rien à dire, tu me balances des grossièretés ?
Elle : C’est ça, fais-moi la leçon Monsieur le professeur.
Lui : C’est ce que je fais le mieux !
Elle : Peut-être. Quoique je ne t’aie encore jamais vu en cours.
Lui : Viens !
Elle : Très drôle.
Lui : Je ne vois rien de drôle là-dedans.
Elle : Façon de parler. Tu sais très bien que je ne pourrai jamais entrer dans ton lycée, c’est un bunker !
Lui : Bon, cette conversation ne mène à rien. Rideau !
Elle : Quoi, rideau ! Tu joues au dictateur ?
Lui : Bon, je dois aller bosser moi !
Elle : Et moi ?
Lui : Pas toi, tu es en congé.
Elle : Je te rappelle que je suis en congé maternité, donc ce n’est pas un congé de tout repos. Ce n’est pas toi qui le portes, ton fils, ça se voit ! En plus, à 42 ans, un premier enfant, c’est de la haute voltige.
Lui : Je me demande comment on va faire avec un enfant, déjà qu’on n’arrête pas de s’engueuler sans !
Elle : Eh bien au moins, pour une fois, on aura de vraies raisons de s’engueuler.
Lui : Merci de cette précision, tu as toujours su trouver les mots qui donnent le moral avant d’aller travailler. Et n’oublie pas de te reposer, hein ? Sinon, gare aux attaques de rides !
Elle : Excessivement drôle ! Allez, dépêche-toi, le travail c’est la santé !
(Il sort de la salle de bain en chantonnant « Ah ça ira ça ira ça ira, n’oublie pas ta crème pour cacher tes rides, ah ça ira ça ira ça ira, un peu plus de crème et tu s’ras plus jeune ! ».)
PS : prochain texte, vendredi.