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Presquevoix...
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27 septembre 2024

La scène du mariage

Aujourd’hui, en arrivant au théâtre, je me suis aperçu que j’avais oublié ma chemise blanche, celle qui me sert à répéter la scène du mariage ; alors je n’ai eu qu’une solution, demander celle de Jean Michel qui lui aussi a une chemise blanche, mais pour sa scène de l’Usine de poissons. Il joue le Directeur des Ressources Humaines et je peux vous dire qu’il n’est pas crédible du tout en Directeur, mais ça, c’est une autre histoire. Pour en revenir à la chemise blanche de Jean Michel, je n’aurais jamais dû lui emprunter. J’ai bien vu qu’il était embarrassé Jean Michel, il a hésité un instant et puis il a fini par me dire « Tu sais, elle a déjà servi. ». Comme si je ne m’en étais pas douté ! Il me l’a quand même tendue, mais j’ai bien vu que le cœur n’y était pas ! Après, j’ai compris pourquoi !

 Je l’ai enfilée rapidement et à peine je l’ai eue sur moi que quelque chose a changé : je n’arrivais plus à me sentir. Je me rendais compte qu’une autre odeur prenait la place de la mienne et que je devenais étranger à moi-même. Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé, mais c’est un peu comme se regarder dans un miroir et ne pas se reconnaître. Mon odeur m’échappait et j’ai fini par ne plus pouvoir me sentir du tout, un peu comme si Jean Michel avait pris ma place ! Je vous dis ça, mais en même temps, vous ne pouvez pas vous rendre compte de l’horreur que je vivais ; évidemment, vous ne connaissez pas Jean Michel !

J’ai attendu 15 minutes – le temps de la scène - avant de pouvoir enlever sa chemise et je peux vous dire que j’ai passé un très mauvais quart d’heure. Cinq minutes de plus et j’aurais fait un malaise, ou pire...

 

PS : prochain texte, jeudi.

 

22 septembre 2024

Scène de théâtre : La salle de bain

(Ils se brossent les dents tous les deux dans la salle de bain)

Elle : Tu ne trouves pas que c’est bien cette petite armoire à glaces qui permet de voir son profil droit et son profil gauche.

Lui : Bof !

Elle  : Tu dis ça parce que tu n’aimes aucun de tes profils.

Lui  : C’est faux.

Elle :  Alors, il y en a un que tu aimes ?

Lui : Le droit peut-être.

Elle : Tu vois, en cherchant bien.

Lui : Mais bon, quand je vois mon nez qui pique du nez…

Elle : Oh, il y a pire.

Lui :  Comment ça, pire ?

Elle : Eh bien regarde-toi de profil, tu vois ce début de double menton ?

Lui : N’exagérons rien.

Elle : Non, non, je n’exagère pas, tu devrais faire un peu plus attention.

Lui : Comme toi ?

Elle :  Exactement.

Lui : Pourtant, malgré toutes les pommades que tu te colles sur le visage, ce n’est pas les rides qui manquent.

Elle : Où ?

Lui ( avec force gestes) :  Regarde là, et là, et là, il va falloir que tu changes de crème.

Elle : Tu sais que tu es un sacré con !

Lui : Moi ? Tout ça parce que je te signale qu’il y a quelques travaux de restauration à faire ?

Elle : Peut-être, mais tu es un sacré con. Tu as vu les mots que tu utilises ? Tu manques totalement de délicatesse avec moi ! 

Lui : Qu’est-ce qu’ils ont mes mots ? C’est des mots simples.

Elle : Oui, on ne peut plus simples et désagréables, voire humiliants !

Lui : Tout de suite les grands mots !

Elle : De toute façon, ce n’est pas ton genre de faire dans la dentelle. Souviens-toi, le jour où je suis partie toute seule en vacances et où tu m’as dit qu’avec les valises que j’avais sous les yeux, ce n’était pas la peine de prendre un sac de voyage !

Lui : Décidément, tu ne comprends rien à l’humour !

Elle : Et si je te disais que tu as les yeux qui tombent ? Si je te disais que tu ressembles à un cocker vieillissant ?

Lui : Eh bien je te dirais que ce n’est pas drôle.

Elle : Pourquoi ?

Lui : Parce que ta comparaison est très en dessous de la mienne.

Elle : En dessous ? C’est bizarre cette façon que tu as de me rabaisser, toujours.

Lui : Je ne te rabaisse pas, je te remets à ta place.

Elle : Pire encore, tiens. Tu es vraiment un gros con !

Lui : Tu remarques qu’à chaque fois que tu ne trouves rien à dire, tu me balances des grossièretés ?

Elle : C’est ça, fais-moi la leçon Monsieur le professeur.

Lui :  C’est ce que je fais le mieux !

Elle : Peut-être. Quoique je ne t’aie encore jamais vu en cours.

Lui : Viens !

Elle : Très drôle.

Lui : Je ne vois rien de drôle là-dedans.

Elle : Façon de parler. Tu sais très bien que je ne pourrai jamais entrer dans ton lycée, c’est un bunker !

Lui : Bon, cette conversation ne mène à rien. Rideau !

Elle : Quoi, rideau ! Tu joues au dictateur ?

Lui : Bon, je dois aller bosser moi !

Elle : Et moi ?

Lui : Pas toi, tu es en congé.

Elle : Je te rappelle que je suis en congé maternité, donc ce n’est pas un congé de tout repos. Ce n’est pas toi qui le portes, ton fils, ça se voit ! En plus, à 42 ans, un premier enfant, c’est de la haute voltige.

Lui : Je me demande comment on va faire avec un enfant, déjà qu’on n’arrête pas de s’engueuler sans !

Elle : Eh bien au moins, pour une fois, on aura de vraies raisons de s’engueuler.

Lui : Merci de cette précision, tu as toujours su trouver les mots qui donnent le moral avant d’aller travailler. Et n’oublie pas de te reposer, hein ? Sinon, gare aux attaques de rides !

Elle : Excessivement drôle ! Allez, dépêche-toi, le travail c’est la santé !

(Il sort de la salle de bain en chantonnant « Ah ça ira ça ira ça ira, n’oublie pas ta crème pour cacher tes rides, ah ça ira ça ira ça ira, un peu plus de crème et  tu s’ras plus jeune ! ».)

 

PS : prochain texte, vendredi.

 

19 septembre 2024

Colère

Son mari parlait très fort et à l’âge qui était le sien – quatre-vingts ans – sa voix tenait plus de l’aboiement. Pourquoi cette colère gagnait-elle du terrain avec l’âge ? Que s’était-il passé ? Un jour, n’en pouvant plus, sa femme lui avait dit.

 

  • Écoute, c’est insupportable de t’entendre ainsi crier. Je crois qu’il va falloir que je t’achète un collier anti-aboiements. D’abord, à qui parles-tu ? Il n’y a que nous deux ici.
  • Eh bien, c’est à toi que je parle, mais tu es sourde comme un pot.
  • Si j’étais sourde, je ne t’entendrais pas aboyer, a-t-elle répliqué.
  • Si tu m’entends c’est que j’en arrive à l’extrême et que je frise l’extinction de voix. Tu comprends oui ou non, hurla-t-il !

 

Sa femme a souri et a terminé la conversation en disant.

 

  • Je comprends, mais les chiens aboient et la caravane passe.

 

Alors qu’elle trottinait vers la cuisine, il a éructé.

 

  • Elle aura ma peau, putain, elle l’aura, c’est sûr !

 

Ce n’est pas ce jour-là qu’il est décédé, mais un an plus tard en criant, le cigare à la main, devant un match de foot.  Le jour de son enterrement sa femme ne dit qu’une phrase courte.

 

  • Je lui avais bien dit d’arrêter de fumer et d’arrêter de crier

 

PS : prochain texte, dimanche

15 septembre 2024

Le pékinois

L’air fier, ce monsieur promenait son pékinois non loin du Trocadéro, comme tous les matins. Soudain, une vieille dame en pantalon noir et casquette noire s’est approchée de lui en disant : "Je n’ai jamais vu de chien laid, aussi beau que le vôtre."

 

Cet habitant du seizième arrondissement de Paris n’a su que lui  répondre mais l’a regardée d’un air hautain, il faut dire que sa tenue s’adaptait peu au quartier où elle déambulait. Elle a ajouté.

 

  • Vous ne trouvez pas qu’il ressemble un peu à notre président votre pékinois ?
  • Euh, à vrai dire, cela ne m’était jamais venu à l’esprit.
  • Eh bien je vais vous dire pourquoi. C’est le genre de chien tête de mule qui se prend pour un roi. Avec lui, il faut absolument se rendre dans une école d’éducation canine. Malgré leur petite taille, les pékinois ont tendance à adopter une attitude dominante envers les hommes et les autres animaux. Vous voyez, notre président c’est pareil, il a besoin d’une école d’éducation car il se prend pour le roi ;  il ne tient pas compte des résultats des élections : la preuve, il prend un premier ministre chez les Républicains alors que LR a eu 47 députés et se trouve en quatrième position à l’Assemblée Nationale.

 

L’homme l’a écouté jusqu’à la fin de sa dernière réplique et lui a dit l’air pincé.

 

  • Nous n’allons pas comparer mon chien avec le président tout de même.
  • Et pourquoi pas ? Tiens, n’oubliez pas que le pékinois signale les étrangers en aboyant. Un peu comme notre président qui veut qu’on boute les étrangers hors de France en aboyant comme madame Lepen. D’ailleurs, elle aussi elle a quelque chose du Pékinois, non ?

 

Excédé, l’homme au pékinois a fini par lui dire.

 

  • Écoutez madame, vos réflexions m’indisposent, je vais donc poursuivre mon chemin.
  • Bon vent monsieur et bon courage avec votre Pékinois, hein ? N’oubliez pas que le dominant, c’est vous, pas lui !

 

Le monsieur est parti l’air agacé et s’est dit que la prochaine fois, s’il la rencontrait, il lui dirait qu’il était fier de voter LR et qu’il n’avait pas besoin de ses conseils stupides pour élever son pékinois.

 

 

PS : prochain texte, jeudi.

8 septembre 2024

Le cuisinier

Je vous transmets, la lettre que mon père, décédé le 14 aout à l’âge vénérable de 89 ans, avait écrite avec une certaine ironie au chef cuisinier de l’EHPAD où il résidait. La lettre date du 13 octobre 2023

 

R. B.

Représentant des résidents au Conseil de la Vie Sociale

à

Monsieur J B

Chef cuisinier

 

Monsieur

 

Dans la plupart des entreprises et administrations, au moment du départ d’un collaborateur apprécié, il est de coutume d’organiser un pot en son honneur (…) Faute de cette sympathique réunion - et je me demande bien pourquoi elle n’a pas eu lieu - je crois de mon devoir de vous livrer par écrit mes vifs compliments afin qu’il en reste trace.

 

Au grand soulagement de bon nombre de résidents encore en mesure de donner un avis, vous allez quitter, dans deux jours, cet établissement où, durant plusieurs années vous avez œuvré, mais œuvrer est-il le mot qui convient ?

 

En effet, qui regrettera vos haricots, petit-pois et lentilles fort mal cuits, parfois même jusqu’à vos pommes de terre insuffisamment cuites ? Qui regrettera vos fruits de saison, hélas très rarement servis mais pratiquement jamais mûrs ? Qui regrettera votre cuisine de bas étage pour des mets aux appellations ronflantes dignes d’un trois étoiles, et que la direction s’autorise grâce à l’escroquerie de la « labellisation » Gault et Millau !

 

Enfin, à titre personnel et en celui de mon épouse qui, comme moi, ne peut manger que de la viande hachée, je tiens tout spécialement à vous remercier pour le soin tout particulier que vous avez souvent pris à nous choisir une autre viande que celle des morceaux servis aux autres résidents, c’est-à-dire en nous donnant de la viande provenant de bas morceaux et, qui plus est, renfermait parfois des bouts d’os et de cartilages. Pourquoi se gêner pour de petits vieux qui sont souvent incapables de se faire entendre ? Heureusement, comme vous avez pu le constater de vive-voix au fil des mois et encore en lisant cet écrit, je n’ai aucun problème cognitif et je sais m’expliquer lorsque les choses ne fonctionnent pas comme elles le devraient.

 

Vu le prix élevé payé par les résidents dans cet EHPAD, ils seraient pourtant en droit d’exiger

une certaine qualité dans les prestations proposées.

 

Je vous autorise, bien entendu, à faire le meilleur usage de cette lettre et notamment à la communiquer à votre futur employeur qui en sera sûrement ravi !

 

Exerçant mon mandat au grand jour, j’en remets une copie à madame la Directrice de l’Ehpad.

 

Croyez, Monsieur, en mes sentiments qui ne sont pas les meilleurs.

 

 

PS prochain texte, dimanche 15 septembre

 

 

 

5 septembre 2024

La Foi

Mon ami Christian, catholique pratiquant, est sorti de l’aveuglement de la religion il y a peu, et j’avoue qu’il m’a étonné. Quand je l’ai retrouvé dimanche après la messe, au café de l’église, il m’a dit.

 

  • Tu sais Jean Pierre, on parle souvent des profondeurs de la foi mais…
  • Mais quoi ? ai-je ajouté.
  • Je me demande… enfin… tu vois je me demande si les curés, au lieu d’être dans le déni ou le mensonge, ne devraient pas tout simplement assumer ce qu’ils sont, des êtres de chair.

 

J’avoue en avoir été abasourdi. Lui si catholique, si collet monté, si classique me dire une chose pareille. Je n’ai su que lui répondre, puis j’ai fini par lui dire.

 

  • Tu as raison Christian, la foi ne devrait jamais nous éloigner de notre humanité et de nos désirs… euh… tu me comprends ?
  • Bien sûr. Tu veux dire de nos désirs sexuels.
  • Exactement. C’est ça. Merci de m’aider car ce n’est pas  simple d’en parler.
  • C’est effectivement ce que j’ai dit au curé lors de ma dernière confession.
  • Tu lui as dit quoi ?
  • Ce que tout le monde savait sur lui c’est-à-dire que de temps en temps, il sortait du périmètre de sa profession.
  • Et alors ?
  • Alors il m’a dit « la chair est faible, vous le savez mon fils. »
  • Je lui ai dit que oui, bien sûr, mais que, moi, en tout cas, je n’avais jamais trompé ma femme. »
  • Et qu’est-ce qu’il t’a répondu ?
  • Que ça n’allait pas tarder peut-être…
  • Les voies du seigneur sont impénétrables, ai-je répondu, par contre celles du curé…

 

Christian a souri mais j’ai senti tout de même qu’il se posait des questions…

 

PS : prochain texte, dimanche

2 septembre 2024

Un métier de chien

La dernière fois que la femme au labrador noir était venue la voir, elle avait terminé la consultation vétérinaire en répétant tout bas « Pauvre bête, pauvre bête, pauvre bête… » Et, le soir, en rentrant chez elle, elle avait dit à son compagnon.

  • Quel métier de chien, il y a des maîtres qui leur mènent la vie dure à ces pauvres bêtes ! Ces maîtres débiles, j’aurais presque envie de les flinguer.

Lui n’avait pas répondu et elle avait continué.

  • C’est comme les parents, d’ailleurs, j’aurais envie de les flinguer quand ils mènent la vie dure à leurs enfants. C’est peut-être pour ça que je n’ai pas voulu d’enfants, ni de conjoint, j’ai trop souffert enfant.

Là, son épagneul avait répondu en aboyant, ce qui était rare.

  • Je comprends que tu aboies Syrus, mais tu sais moi, au moins, quand j’étais enfant, je pouvais parler alors que le pauvre labrador noir, lui, il ne peut rien dire à sa maîtresse sadique. Toi non plus d’ailleurs, mais toi et moi, c’est autre chose, non ?

Et l’épagneul était immédiatement venu s’allonger à ses pieds.

 

PS : prochain texte, jeudi.

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