Les deux suicides
Il s’était suicidé la veille de son mariage. Etonnement général. Pas de lettre explicative, pas d’indices, rien. La mariée n’avait même pas pleuré. La mère du marié, par contre, avait été transportée d’urgence à l’hôpital.
La mère de la mariée, elle, fut étonnée de voir sa fille, Marie, aussi calme. Elle lui a demandé ce qui avait pu justifier un tel acte.
- A vrai dire, je ne sais pas. Je lui ai dit que je ne l’aimais plus vraiment, mais que cela ne me gênait pas de me marier quand même avec lui si ça lui faisait plaisir. Mais de là à aller au suicide…
- Tu n’avais qu’à refuser ce mariage alors.
- Mais maman, tu m’as toujours parlé des convenances, j’ai donc suivi le chemin des convenances.
La mère s’est tue et le silence s’est installé jusqu’à ce que Marie dise.
- Comment j’aurais pu imaginer qu’il se suiciderait à cause de cette petite phrase de rien du tout. Il n’était pas en sucre !
- Et maintenant ?
- Eh bien on ira à son enterrement. Comme tu le dis souvent, la parole est d’argent et le silence est d’or. De toute façon, il ne s’entendait pas avec sa mère.
- Peut-être, mais ce n’est pas une raison pour justifier un suicide Marie, par contre...
- Quoi ?
- Rien.
Elle a ravalé les mots qui lui brûlaient la gorge mais qui auraient pu déclencher un second drame.
Le lendemain, elle a téléphoné à la mère du suicidé afin de savoir si celle-ci avait besoin d’aide pour l’enterrement.
- Non, l’enterrement se fera dans la plus stricte intimité, et il n’y aura aucun discours. Vous n’êtes d’ailleurs pas obligée de venir si vous ne le souhaitez pas.
La mère de la mariée a raccroché en bénissant le ciel de ce silence de rigueur. Se taire et faire semblant, les deux règles élémentaires de la vie qui avait été la sienne ! Une hygiène mentale qui lui avait permis de se tenir debout jusqu’alors. Mais tout de même, un suicide avant un mariage, se dit-elle, c’est perturbant. Que s’était-il passé entre Marie et son futur époux ? Qu’est-ce que sa fille lui avait vraiment dit pour provoquer un tel drame ? Pourquoi revivait-elle, à travers sa fille, ce qu’elle-même avait vécu la veille de son mariage, alors qu’elle était enceinte de quatre mois. Elle se rappelait, bien sûr, avoir dit au père de sa fille, la veille de la cérémonie, qu’une fois mariée, elle ne se sentirait aucune obligation envers lui ou envers sa famille et elle avait ajouté : « Ma devise est et restera : ma vie ne sera jamais brisée par les contraintes. » Cette phrase l’avait-elle blessé au point de le pousser au suicide, lui aussi ?
A 22 heures, elle s’est mise au lit, épuisée, en se disant : « Ciel, que les hommes sont fragiles ! Heureusement que je n’ai pas une deuxième fille, sinon il aurait pu y avoir un troisième suicide avant mariage. » Juste après, elle est entrée dans le royaume du sommeil, un royaume dont la douceur l’avait toujours ravie.
PS : prochain texte, lundi.
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