Monsieur Hazard
Dans le quartier, tout le monde le connaissait et l’appréciait. Beau, élancé, élégant, le visage grave, on le voyait arriver de loin, tout de noir vêtu. Son expression favorite était « Le hasard fait bien les choses ». On se demandait toujours s’il plaisantait ou s’il disait la vérité. Mais qui dit la vérité de nos jours ?
Monsieur Hazard était loin d’avoir une vie de tout repos : célibataire et amoureux de la nature et de la lecture, certes, mais le hasard obsédait sa vie et ne l’avait jamais quitté depuis que sa mère – décédée mais apparue dans un rêve - lui avait dit : « Ne fais pas comme moi, ouvre ta porte au hasard sans peur aucune ». Seulement à quoi ressemble le hasard, se disait-il ? Suffisait-il d’arriver au hasard dans un lieu pour le rencontrer ?
Balzac – son auteur favori - avait écrit : « le hasard est le plus grand romancier du monde ». Lui aussi voulait écrire un roman, mais il fallait tout d’abord qu’il le trouve, ce hasard, et vite, car il avait cinquante ans, et sa vie s’approchait de la pente descendante. Souvent, il faisait ce rêve troublant : les mots l’abandonnaient et il naviguait sur une barque fragile où il voyait des vagues de mots se fracasser sur les rochers.
Finalement, le hasard a sonné à sa porte par un beau jour de septembre. Lorsqu’il a ouvert, une femme grande et brune, à la voix grave lui a dit.
- Monsieur Hazard ?
- Oui, c’est moi.
- Je me hasarde – si je peux me permettre – chez vous car j’ai besoin d’une réponse à ma question.
- Je vous en prie, madame, dites.
- Je travaille pour l’association « Méditation et yoga » et…
- Vous savez, la méditation et le yoga, moi…
Cette déesse de la méditation était si grande et altière qu’elle l’a néanmoins convaincu de l’écouter. La question était la suivante.
- Connaissez-vous votre enfant intérieur ?
Monsieur Hazard n’en savait rien mais, au hasard, il lui a répondu que non et il l’a fait entrer.
S’en est suivie une cérémonie étrange : lui était allongé sur le dos, elle assise derrière lui avec une tourmaline en forme de rose qu’elle lui a posée sur le cœur. Puis elle a commencé la séance que je résumerais ainsi :
Prenez conscience de votre puissance, fermez les yeux, libérez les énergies négatives, oubliez les brusques brisures dans les brèches de la vie. Levez-vous, avancez, regardez le point le plus lumineux, une femme arrive devant vous, vous la regardez droit dans les yeux, vous la caressez, la déshabillez, lui demandez de s’allonger avec vous, puis vous faites l’amour avec elle, lentement, très lentement. Une joie à nulle autre pareille pénètre en vous et maintenant vous dormez.
Combien de temps avait-il dormi ? Il lui était impossible de s’en souvenir mais quand il s’est réveillé, il était nu et il n’y avait personne à ses côtés. Dans ses mains repliées sur son cœur, il y avait un carnet bleu ciel où des fleurs liaient leurs pétales insolites. Il l’a ouvert et sur la première page, il a lu en lettres violettes : « Carnet d’écriture pour l’homme qui cherchait le hasard ».
C’est sur ce carnet qu’il a écrit son premier roman dont le titre fut : « l’homme qui cherchait le hasard ».
PS : prochain texte, jeudi.
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