La correspondance des marges
Paul se réveilla la bouche pâteuse et la tête migraineuse. Avait-il bu la veille, seul ? Il ne s’en souvenait pas. Il s’assit un instant sur son lit afin d’éviter toute perte d’équilibre et, soudain, le rêve lui revint :
Un homme inconnu, grand et barbu, au manteau noir, avait surgi au pied d’un pylône et lui avait dit de sa voix de baryton : « Si tu n’as pas d’idée pour écrire, c’est simple, tu prends une feuille format A4 et tu écris dans la marge. L’espace en est réduit, donc tu auras immédiatement des idées courtes dont le rythme accélère l’histoire. » Après lui avoir donné une rigoureuse tape sur l’épaule, l’homme était parti en escaladant le pylône.
Etrange tout de même s’était dit Paul en regardant l’heure : « 10 h 30, moi qui ne fais jamais la grasse matinée. Drôle de rêve. La correspondance, oui, l’écriture oui, les marges… pourquoi pas ? C’est vrai que je suis un peu en marge depuis le départ d’Anne, mais tout de même, écrire dans des marges. »
Soudain le téléphone sonna. Pas son portable, mais le téléphone fixe qu’il avait gardé dans son bureau. Il décrocha.
- Allo ?
- Paul Durand ?
- Oui.
- Je vous téléphone de la part d’Anne.
- Ah, et pour quelle raison ?
- Elle vous demande de ne pas écrire votre livre.
- Pourquoi ?
- Si vous parlez d’elle, elle en fera part à son avocat.
L’homme raccrocha.
Qui était ce type ? Dans toute vie, pensa Paul, il y a un moment charnière. Ce livre l’illustrerait. Pourquoi n’évoquerait-il pas ce moment ?
C’était il y a six mois exactement. Il rentrait de chez son éditeur pour signer son nouveau contrat et il avait trouvé Anne en pleurs, assise à la table de la cuisine.
- Eh bien, tu viens d’éplucher des oignons ou quoi ? avait-il dit bêtement.
- Non, je pars, définitivement.
- C’est quoi cette histoire ?
- Je suis sérieuse et tu vois comme c’est difficile pour moi, j’en pleure. Maintenant tu auras tout le temps d’écrire et plus personne pour t’emmerder.
C’est là que tout avait basculé. Hurlements, coups, intervention du voisin et de la police, puis le silence, l’insupportable silence qui lui pesait tant. L’écriture du roman avait commencé trois mois plus tard. Une écriture scandée par des périodes de vide intense jusqu’au moment où il avait trouvé le titre du roman : la charnière.
Et c’est cette charnière que sa femme voulait lui retirer, cette charnière qui marquait le début d’un nouvel élan sur les chemins de l’écriture ? Alors il cria : « Impossible, le livre sera publié, advienne que pourra ! »
PS : prochain texte, jeudi.
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