La dernière fois, en confession, Marie avait demandé au curé si la vierge avait été violée.
- Mais non, ma fille, pas du tout, avait répondu le curé. Tu es allée au catéchisme me semble-t-il, alors tu connais l’histoire.
- Eh bien moi, oui, je m’appelle Marie, j’ai été violée et je suis enceinte, répondit-elle.
Le curé se tut et le silence régna de l’autre côté du confessionnal. Comme il ne disait rien, Marie conclut.
- Voilà, c’est tout ce que j’avais à vous dire.
- Comment ça c’est tout. Tu n’as rien dit à personne ?
- Non.
- Et qui t’a violée ?
- Je le connais pas bien. Je l’ai rencontré à une fête.
- Donc il t’a violée pendant la fête et tu es enceinte ?
- Oui,
- Eh bien, il faut aller le dénoncer. Je ne peux pas le faire à ta place, c’est le secret de la confession.
- Le problème c’est qu’il y a un autre secret.
- Lequel ?
- Il s’appelle Gabriel, comme l’archange.
- Et alors ?
- Il m’a dit que cet archange apporte de bonnes nouvelles.
- Et tu crois que l’enfant est une bonne nouvelle ?
- L’enfant oui, mais pas le viol.
- Oui, mais un enfant après un viol, tout de même, ce n’est pas possible. Et puis tu es jeune.
- Gabriel, vous le connaissez, mon père.
- Moi, je le connais ? A part l’archange je ne vois pas d’autre Gabriel…
- Mais si.
- Mais non, ma fille, mais non.
- Mais si. C’est le fils du maire.
- Le fils du maire, celui qui a 35 ans et qui est marié, alors que toi tu as 16 ans.
- Exactement.
- Mais quelle histoire, quelle histoire !
- Alors je fais quoi ?
- Eh bien, je vais essayer de lui parler à Gabriel car son fils vient au catéchisme.
- Merci mon père.
Et l’adolescente sortit de l’église. Le curé, lui, s’assit sur un banc, non loin du Christ sur sa croix et il lui demanda son aide. Le Christ attendit un instant et lui dit.
- Ne suis-je pas moi-même l’enfant d’un viol que l’on a dissimulé depuis la nuit des temps en se cachant derrière l’archange Gabriel ? Cette jeune fille n’a pas demandé à Gabriel de la violer, j’imagine ? Et je ne pense pas que ce Gabriel se prenne pour l’archange Gabriel, celui qui protège les femmes enceintes. Ce Gabriel n’est qu’un être frustré dont la vie sexuelle est un lamentable échec. D’ailleurs, tu le sais toi-même car tu l’as eu en confession et il t’a longuement parlé de sa femme qui ne voulait plus avoir de relations sexuelles avec lui. Le sexe est un organe bien fragile, tu le sais. Si tu n’as pas péché toi-même, tu as eu des lectures qui t’en ont dit long et pas que, je le sais, ne mens pas. Une adolescente ne doit pas tomber dans la bouche d’un prédateur. C’est tout. Va voir Gabriel et dis-lui simplement que tu sais. Il comprendra. Je n’ai plus rien à ajouter.
Envahi par la marée montante de ses émotions, le curé resta assis une heure durant. Il sortit ensuite de l’église pour se rendre chez le fils du maire. Au moment où celui-ci ouvrit la porte, le curé lui dit : Je sais !
Gabriel répondit aussitôt.
- Oui, j’ai péché mon père, mais elle m’a incité à le faire.
- Quoi ? L’enfant ou le viol ?
- Elle est enceinte ?
- Oui.
Gabriel sortit, ferma la porte de chez lui et demanda au curé de lui accorder une confession. Ils marchèrent tous deux, tête baissée vers l’église, sans dire un mot. Une petite ondée humidifiait l’atmosphère de cette fin de journée et le curé se dit que cette confession serait son chemin de croix.
Une fois dans le confessionnal, le curé commença ainsi.
- Tu as violé Marie, elle est enceinte, que comptes-tu faire maintenant ? Et surtout, ne me dis pas que tu t’es pris pour l’archange Gabriel.
Ils entendirent tous deux le bruit des ailes des pigeons qui virevoltaient à l’intérieur de l’église, et le curé se demanda s’il n’allait pas être le pigeon de l’affaire. Gabriel se racla la gorge et commença son récit.
- Oui, j’ai vu Marie à une fête et elle s’est confiée à moi, avant que ça arrive.
- Confiée à toi ?
- Oui, des problèmes qui la hantent.
- Mais elle te connait à peine.
- C’est mon élève au lycée.
- Ah, je vois. Et donc ?
- Vous savez que je suis croyant, mon père, et donc, c’est comme si elle me demandait un éclairage sur son chemin de vie.
- N’exagérons pas Gabriel.
- Mais si. Vous me direz c’est peut-être mon éducation religieuse qui m’a un peu influencé.
- Mais je ne t’ai pas incité à violer lorsque tu suivais les cours de catéchisme Gabriel.
- Non, certes. Mais vous savez que je suis robuste.
- Frustré, tu veux dire ?
- Si vous voulez.
- Mais l’archange n’a jamais violé personne, lui.
- Oui, c’est vrai, mais il a annoncé l’enfant à Marie.
- Mais toi tu ne l’annonces pas à Marie cette enfant, tu la violes et tu lui donnes un enfant, ce n’est tout de même pas pareil, non ?
- Si vous le dites. Marie m’a tout de même demandé un enfant.
- Un enfant à 16 ans ? Tu plaisantes ? En plus tu en as déjà un.
- Je ne sais pas si c’est le mien.
- Drôle de raison Gabriel ! Il est vrai que Gabriel signifie « force de Dieu », mais là, cette force tu l’utilises pour contraindre et opprimer. Il ne s’agit donc plus de religion.
- Vous savez mon père que la religion mène à tout.
- Mais pas à violer, mon fils, pas à violer.
- Et puis l’Annonciation c’est…
- Arrête avec l’annonciation ou moi, je vais te parler de l’annonciation que Marie va faire à la police.
- C’est-à-dire ?
- Je vais lui demander de te dénoncer Gabrlel, c’est tout.
- Vous ne pouvez pas.
- Ah bon ? Sors du confessionnal et rentre chez toi. Je vais parler à Marie.
Marie revint le lendemain et entra à nouveau au confessionnal pour sa deuxième déclaration.
- Gabriel a avoué ma fille. Je te conseille maintenant d’aller au poste de police pour l’accuser.
- Ma mère ne veut pas.
- Anne ne veut pas, mais pourquoi ?
- Elle dit que ce serait une tâche dans notre famille et que je dois me taire.
- Et ton père, Joseph ?
- Il se tait, comme souvent.
- Et l’enfant ?
- On le garde. Ma mère va m’envoyer chez ma grand-mère et on dira que c’est celui de mes parents.
Le curé n’en crut pas ses oreilles.
- Et Gabriel ?
- On ne dira pas que c’est le père.
- Et toi, tu en penses quoi ?
- C’est bien.
Le curé mit fin à la confession en lui disant qu’il la pardonnait et se rassit sur le banc situé à côté de la statue du Christ. A nouveau il lui demanda son aide, et le Christ répondit.
- Je vois que la religion peut mener à de tristes « conneries », si je peux me permettre. Est-ce l’enseignement que l’on en fait ? Est-ce les fidèles qui sortent eux-mêmes des textes sacrés ? Est-ce – et c’est encore plus grave – ce qui est dit sur ma naissance ? Je pense qu’il est temps de dire aux fidèles que ma mère a été violée. Je te demanderai donc d’écrire une lettre au Pape et de lui parler longuement de l’histoire de Marie. Pour ma part, je vais entrer en communication direct avec lui et j’espère qu’il mettra en branle – si je peux me permettre - le Vatican. Il n’y a pas de pire ennemi que l’aveuglement. Le Pape se doit de faire un discours aux catholiques du monde entier. S’il ne le fait pas, il disparaîtra, et place au deuxième jusqu’à ce que, enfin, il y ait un pape qui ouvre les yeux !
Le curé longtemps pleura, et toutes ces larmes imprégnaient son col romain blanc du poids de sa fragilité d’être humain. Toute une éducation à refaire, tout un discours à construire, toute une lettre à écrire au Pape, se pape qu’il n’avait jamais rencontré et qui, peut-être, la bannirait, qui sait ? Il ferait ce chemin, certes, mais que d’efforts et tout ça à cause de la confession de Marie.
PS : prochain texte, mardi 18 aout.