Travailler ou rêver ?
Chaque jour le réveil qui sonnait à 7 heures, chaque jour la tête dans le pâté, et chaque jour, ce panneau indicateur qui lui indiquait le « chemin du travail », au cas où elle l’aurait oublié. Quand, dans le bus, Lia rencontrait quelqu’un qui lui souhaitait une bonne journée elle répondait : « Ça m’étonnerait, je vais au travail. » Personne n’insistait. Oui, à 35 ans, Lia attendait la retraite, comme d’autres attendaient le prince charmant.
Au bureau, à côté de son ordinateur, elle avait mis la phrase suivante : « Le travail tue le rêve ». Tout le contraire de Séverine, sa souriante collègue, qui travaillait en face d’elle, et qui avait sur son bureau une photo de ses deux enfants de 10 et 12 ans. Les enfants sont-ils la garantie d’une vie saine ? se demandait Lia.
Séverine arrivait souvent en retard : « Le matin, avec les enfants, c’est toujours le problème du départ à l’école ! » disait-elle comme pour s’excuser. Lia se demandait pourquoi sa collègue s’excusait parce qu’elle se fichait de ses retards, bien au contraire d’ailleurs, elle les appréciait car elle évitait ainsi le café de 9 heures. Restait celui de 10 h 30, amplement suffisant !
Un jour à la pause-café, Séverine lui a demandé si elle aimait son travail et Lia a répondu.
- Faute de grives, on mange des merles ! Pour moi, le boulot, c’est l’aliénation. Le matin, quand j’entends sonner mon réveil, c’est le glas qui sonne.
Séverine a souri mais n’a rien répondu.
L’atmosphère a changé le jour où le chef de service est entré dans leur bureau, agacé par un dossier incomplet que Séverine lui avait rendu. Séverine s’est tue, mais dès son départ elle a éructé.
- Celui-là, je vais me le faire !
- Te le faire ?
- Oui, c’est une expression. Je vais me mettre en arrêt maladie. Ça t’embête ?
- Euh, non. De toute façon, ici, les jours passent par des rues sombres, alors !
- Ça veut dire quoi ta phrase ?
- Rien, rien du tout. Prends ton arrêt, ça me gêne pas, et si j’en ai marre je me mettrai moi aussi en arrêt.
Lia n’aurait jamais imaginé le plaisir qui serait le sien à travailler seule pendant trois mois dans ce bureau avec ouverture sur cour. Elle avait même eu droit à un remerciement du chef pour le travail accompli. Remerciement auquel elle avait répondu.
- Moi, ici, je travaille par automatisme, alors...
- Eh bien continuez comme ça, c’est parfait.
- Le seul problème c’est que le travail est si monotone qu’un peu de musique, ça me ferait du bien.
Le chef n’avait rien répondu.
Quand Séverine est revenue trois mois plus tard, le visage pale, les cheveux noués en chignon et les yeux cernés, la première chose qu’elle a faite c’est retirer la photo de ses enfants. Ensuite elle a allumé son ordinateur. Deux minutes plus tard, la voix éteinte, elle confessait à Lia.
- Tu vois, je te comprenais pas avant. Eh bien maintenant moi aussi je me dis vivement la retraite, seulement c’est dans 20 ans et mon mari m’a quittée.
Lia n’a su que répondre mais, se souvenant de sa mère et de ses jérémiades permanentes sur le départ de son mari qui n’était même pas son père à elle, elle a cru bon de lui dire.
- Un de perdu, dix de retrouvés, non ? Après il y a la pension alimentaire, ma mère ça l’a aidée. Quant au boulot, hein, il suffit de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et puis, si tu veux, arrête-toi à nouveau pour te reposer car tu m’as l’air bien fatiguée. De toute façon, maintenant, j’ai compris le taf alors, pas de problème, je peux me débrouiller toute seule.
Séverine l’a remerciée et s’est mise au travail lentement, très lentement, on aurait dit une vidéo au ralenti. Quant à Lia, elle s’est sentie soulagée car la solitude allait à nouveau pointer son nez, ainsi que la musique car, vu sa capacité de travail, le patron l’avait autorisée à mettre un petit fond de musique classique dans son bureau. Mozart, surtout, elle l’adorait. Grâce à ces voyages musicaux, elle pouvait sortir de la prison monotone du travail et recommencer de temps à autre à entrer dans le monde du rêve.
PS : photo prêtée par Mado. Retour prévu sur le blog, mercredi 28 octobre. Entretant, je voyagerai dans le monde des rêves où la langue que l’on parle n’est pas la nôtre, parfois.
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