Le train de nuit
Elle l’avait rencontré dans un train de nuit qui allait à Foix. Ils n’étaient que deux dans le compartiment et dès qu’elle était arrivée, il s’était mis à lui parler. Après une conversation d’usage qui les avait menés vers une présentation réciproque, il lui a confié.
- Moi je suis né radicalisé. Pas facile, vous imaginez. J’ai voulu arracher mon corps à ce rythme que cette société me scandait, afin de devenir un ange rédempteur. Puis j’ai, changé de parcours.
Elle en est restée interloquée et a commencé à avoir peur.
- Ça vous étonne ? a-t-il continué.
- Eh bien vous êtes le premier radicalisé que je rencontre et j’avoue que vous me surprenez.
Comme le train commençait à sortir de la gare de Lyon, elle s’est tue et eut l’impression que le vide s’installait en elle. C’est lui qui a enchaîné.
- J’espère que je ne vous fais pas peur ?
- Non, non, bien sûr. Je réfléchissais à ce que vous me disiez.
- Et donc ?
- Un chemin complexe, que le vôtre.
L’homme a ensuite parlé une heure durant, jusqu’à ce qu’il conclue.
- J’ai changé en rencontrant Leila.
- Leila ?
- Oui, c’est elle qui m’a fait changer de chemin, L’amour, quoi ! Maintenant je travaille pour une ONG et je passe en prison pour inverser la radicalisation, j’essaie d’adoucir les positions.
- Eh bien, quel parcours !
Elle s’en est un peu voulu de la banalité de sa réponse, et l’homme lui a dit.
- Allez, je vais vous laisser dormir car vous avez l’air épuisée.
Elle s’est donc allongée dans la couchette parallèle à la sienne en essayant de dormir. Une nuit entrecoupée de rêves et de réveils, et le lendemain matin, lorsqu’elle est revenue des toilettes, l’homme lui a dit.
- Bonjour. Cette nuit vous avez fait un genre de cauchemar car vous avez crié plusieurs fois. « Arrêtez tout, je veux descendre ! »
Elle a rougi, puis a répondu.
- C’est un rêve récurrent. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire.
- J’en parlerai à Leila, elle est psychologue, et peut-être qu’elle trouvera une réponse. Donnez-moi votre numéro de téléphone.
Elle le lui a donné et, deux jours plus tard, Leila lui envoyait SMS.
- Je pense que vous avez eu peur du discours de mon mari dans le train. C’est normal. Il faut dire qu’il est passé du loup à l’agneau et il ne peut s’empêcher de parler de ce qu’il fut et de ce qu’il est. Bonne journée et merci de l’avoir écouté !
Elle a remercié Leila de son SMS et elle s’est dit que l’amour, comme la foi, pouvait déplacer des montagnes.
PS : prochain texte, lundi.