Faire l’amour
Quand elle le fit entrer dans sa nouvelle maison, elle lui dit tout de suite, à voix basse.
- Et surtout attention, on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu
- Quelqu’un est mort ici ?
- Je me doutais que cela allait te plaire. Oui, ici, c’est la maison du pendu. Le type qui habitait là s’est pendu par dépit amoureux.
- Faire l’amour ici, ça fait un peu peur.
- Ah bon ? Pourtant tu aimes bien l’imprévu d’habitude.
- Certes.
- C’est ce qui me plait chez toi. Le problème, là, c’est que tu ne m’as pas demandé si ce que l’on a fait la dernière fois m’a fait plaisir.
Il rougit subitement. Avait-elle feint ce jour-là ?
- Eh bien je te le demande maintenant. As-tu ressenti du plaisir en faisait l’amour avec moi ?
Elle resta silencieuse quelques instants et il eut l’impression que le pendu lui envoyait un message, mais lequel ? Impossible de le décrypter.
Elle finit par répondre.
- Du plaisir, un peu, mais cela suffit-il dans une pareille maison ?
- Que veux-tu qu’il se passe ici ? tu veux que je me pende ?
Elle sourit, hésita de peur de lui couper son élan, puis elle déclara.
- Non, je veux que tu m’attaches.
- Mais je ne t’ai jamais attachée. Ni avec une corde ni sans corde, d’ailleurs.
- Justement, ce sera une première ! Ne sont-ce pas les meilleures, les premières fois ?
Décidément, elle déraillait.
- OK, j’accepte, mais à une condition, qu’on ne fasse pas l’amour dans la chambre du pendu.
- De toute façon il s’est pendu dans la cuisine, donc la chambre sera parfaite.
- Très bien, affaire conclue. Alors va chercher la corde !
Avant de se déplacer, elle lui dit.
- Ta rapidité m’étonne !
- Mais tu exagères, j’accepte tout de suite ta proposition parce que cela semble te faire plaisir, et ensuite tu te moques de moi. Tu devrais être contente que je passe si vite à l’action.
- Il ne s’agit pas d’action, mais d’amour.
- Euh, je dirais plutôt de sexe, non ?
- Si tu veux.
- Alors ?
- Alors je réfléchis.
Il s’assit sur le fauteuil et attendit patiemment la réponse qu’elle lui donna en souriant.
- Eh bien j’ai changé d’avis. Tu m’attaches, tu peux même me déshabiller, et tu me lis une histoire.
- Je te lis une histoire alors que tu restes attachée, nue ? Admettons et c’est quoi l’histoire que je dois te lire ?
- Attention, cela va t’étonner.
- Eh bien j’attends.
- Voilà : « Au-delà du principe du plaisir » de Freud.
Il la regarda abasourdie, puis il conclut.
- Là j’avoue que tu me pousses à bout.
- Mais attends, je te demande de m’attacher pour que tu me trouves attachante, c’est bien, non ?
- Ecoute, là, tu m’emmerdes. Trouves-en un autre. Moi, ça suffit, ma femme m’attend.
- Quoi ? Tu es marié ?
- Ben oui, comme beaucoup de gens.
- Tu es vraiment un salaud de m’avoir trompée.
- Je te trompe ? Tu plaisantes, c’est plutôt ma femme que j’ai trompée.
Elle se mit soudain à pleurer.
- Mais pourquoi tu pleures ?
- J’en sais rien, mais vas-y, laisse-moi et je lirai Freud toute seule.
- Moi, ce que je te conseillerais c’est d’aller voir un psy plutôt que de lire Freud. Ah, au fait, j’avais oublié de te dire que ma femme s’appelle Hélène, comme toi. Etrange non ?
- Et moi, mon mari s’appelle Paul, comme toi. Bizarre non ?
- Parce que tu es mariée ?
- Ben oui, comme toi.
- Parfait, un partout. Et maintenant ?
Elle regarda sa montre et lui dit.
- On a plus qu’une heure pour nous car ensuite mon mari arrive. Tu choisis quoi ?
- On fait l’amour mais je ne t’attache pas, d’accord ?
Et elle répondit.
- Parfait. Mais si ça ne t’embête pas, je laisserai « au-delà du principe du plaisir » sur la table de nuit.
Au moment où il sortait de chez elle, 45 minutes plus tard, il croisa un homme grand, en costume noir et au visage macabre. C’était lui le mari ? Sans nul doute. Est-ce qu’il l’attachait, lui ? Peut-être, mais ça ne le regardait pas. Sa femme l’attendait avec son plat préféré : un riz au poulet et au gingembre. Cinq minutes plus tard, il fit demi-tour et revint chez Hélène. Il sonna, celle-ci ouvrit la porte et l’embrassa.
- Alors, ce jeu-là, ça t’a plu ? Pas mal, effectivement, mieux que le précédent. Je te propose de manger ton poulet et…
- Et ensuite on fait l’amour, mais avant tu m’attaches, d’accord ?
- Affaire conclue.
Il rentra et la porte se referma derrière lui.
PS : prochain texte, mardi.