La poésie
Il l’avait aperçue immédiatement, avant d’entrer dans le café, et il savait que c’était vers elle qu’il devait aller.
- Je vois que vous êtes seule. Vous prendrez bien un petit verre de poésie avec moi ?
- Euh… eh bien, si vous voulez, je n’en ai pas encore pris.
- Parfait. Voici mon cahier de poèmes lequel voulez-vous que je vous lise ?
Elle le considéra l’air amusé, consulta le petit classeur qu’il lui tendit et lui dit.
- Tenez, celui-ci de Fernando Pessoa
Et il le lui lit d’une voix grave et douce qui s’installa en elle le temps du vol des mots.
Plutôt le vol de l’oiseau qui passe sans laisser de trace,
que le passage de l’animal, dont l’empreinte reste sur le sol.
L’oiseau passe et oublie, et c’est ainsi qu’il doit en être.
L’animal, là où il a cessé d’être et qui, partant, ne sert à rien,
montre qu’il y fut naguère, ce qui ne sert à rien non plus.
Le souvenir est une trahison envers la Nature,
Parce que la Nature d’hier n’est pas la Nature.
Ce qui fut n’est rien, et se souvenir c’est ne pas voir.
Passe, oiseau, passe, et apprends-moi à passer!
Elle lui sourit et lui dit.
- Merci monsieur.
- De rien. J’aime être cet oiseau de passage de la poésie. Après ce poème, je vous offre un verre et ensuite je m’envole. Que voulez-vous ?
- Un porto, puisque Fernando Pessoa est portugais. Et vous ?
- La même chose car je suis portugais moi-même.
- Un hasard, ne trouvez-vous pas, que je choisisse ce poète portugais parmi tant d’autres ?
- Le hasard est aussi un oiseau de passage, madame. A qui ai-je l’honneur ?
- Hirondelle. Et vous ?
- Sterne. Vous trouvez cela un peu terne, n’est-ce pas ?
- Pas du tout, au contraire. Ah, il me faut vous dire que je dois partir dans une heure, désolée.
Il éclata de rire.
- Mais c’est long, une heure. De toute façon, le sterne est un oiseau migrateur, l’hirondelle aussi d’ailleurs ; ils ne restent jamais longtemps au même endroit. Moi, je me nourris de tout, surtout de mes rencontres, vous aussi peut-être ? Alors nourrissons-nous de mots et ensuite volons vers d’autres rivages.
Et ce furent 60 minutes de bonheur à la terrasse d’un petit café de la place Flora Tristan…
PS : prochain texte, mercredi.
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