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31 août 2021

Bibliothécaire

L’année de sa retraite, elle s’était trouvée une activité particulière qui lui permettait à la fois de faire travailler les muscles de son cerveau et de son corps : elle était devenue bibliothécaire d’une bibiothèque à pédales.

La chose était simple : elle avait supprimé de ses trois bibiliothèques tous les livres pour enfants et adultes qu’elle ou ses enfants ne souhaitaient plus garder et elle passait de quartier en quartier une fois par semaine, dès que le printemps prenait son envol.

Sa bicyclette était décorée de fleurs et elle annonçait son arrivée d’une voix chantante harmonisée d’une mélodie.

« L’affaire », si elle pouvait l’appeler ainsi car personne ne payait quoi que ce soit, marchait bien et nombreux étaient les enfants qui empruntaient des livres et lui demandaient conseil. Rares étaient les adultes – en dehors des mères qui parfois jetaient un coup d’œil aux titres des livres. C’est sans pour cette raison qu’elle fut surprise par le jeune homme – une trentaine d’année – qui s’arrêta près de sa bilbiothèque à pédales. Les yeux cernés, le visage triste et revêtu d’un pantalon qui n’avait pas d’âge. Il lui dit.

-          Moi aussi je peux ?

-          Bien sûr monsieur. Tout le monde peut, répondit-elle l’air souriant.

-          Je cherche un livre sur l’étrange, mais je n’ai pas de titre.

-          Un auteur peut-être ?

-          Pas d’auteur.

-          Bon, je vais trouver ça.

Elle consulta les 50 livres qu’elle avait ce jour-là et elle en sortit un.

-          Pourquoi pas « l’étranger » ?

-          Comment vous avez deviné ?

-          Devinez quoi ?

-          Que c’était celui qu’il me fallait ?

-          Ah mon âge, monsieur, on devine beaucoup de choses. Mais profitez bien du vôtre, car à votre âge, il y a tant de choses à faire.

Il prit le livre, lut la quatrième de couverture et, après lui avoir demandé quand il devait le lui rendre, il la remercia, lui tendit la main, puis s’éloigna, le regard perdu dans son drôle de monde

 

PS : prochain texte, samedi prochain.

 

27 août 2021

Vous avez dit sexe ?

On lui avait demandé de participer à une expérience sur le sexe et il avait dit oui, non seulement parce qu’ il aimait le sexe mais parce que c’était bien payé et qu’il avait besoin d’argent. Le thème : le sexe rend-il heureux ?

Il en était, dans le cadre de cette expérience clinique, à sa 20ième relation sexuelle du mois et il n’en pouvait plus. Il était épuisé, lavé, rincé et la seule idée de remettre ça le jour suivant le faisait vomir.

Il avait fini par dire à une amie d’enfance.

-          Aller au sexe comme on va au boulot, de quoi dégoûter de la chair !

Et celle-ci lui avait répondu, l’air amusée.

-          Au fait, t’es-tu posé la question de savoir si les femmes ressentaient du plaisir avec toi, avant ton expérience ?

Sa réponse n’avait pas tardé.

-          Je ne leur donne pas un questionnaire à remplir à la fin, ça serait fastidieux, non ?  Mais d’après ce que j’entends, je te dirais que oui, elles ont l’air d’avoir du plaisir.

-          Et si elles feignaient ? répondit-elle

Après cette échange, il avait passé une nuit abominable où, rêve après rêve, des méduses dansaient dans les flots et tentaient de faire disparaître son corps…

 

PS : prochain texte, mardi.

 

23 août 2021

Un demi

Tous les jours, à 11 heures sonnantes, il est au comptoir avec sa chienne Rita. Elle a du caractère Rita, pas comme lui ; d'ailleurs c'est elle qui lui a dit de se faire vacciner. Il tend son pass sanitaire au patron du bar et elle se place  derrière lui, pour  lui faire croire que c’est lui le chef. Il demande un demi, suivi d’un deuxième et d’un troisième. Après avoir vidé le troisième il appelle sa chienne qui ne bouge pas, forcément, elle est tout près de lui. Son voisin de comptoir – encore lucide -  lui signale par deux fois que la chienne est derrière lui mais il ne voit rien, les trois bières avalées - plus celles qu’il s’est enfilées ailleurs – lui ont tapé sur la tête. Le patron du bar, d’humeur joyeuse, lui dit.

-          C’est pas un labrador qu’il te faudrait toi, c’est un chien policier.

Il laisse un billet sur le comptoir et lorsqu’il part, sa chienne le suit, mais sans zigzaguer car Rita, elle, ne boit jamais d'alcool.

 

PS : prochain texte, vendredi.

21 août 2021

Vision

Elle  disait toujours à son mari :  Tu vas encore me dire l'inverse de ce que je viens de dire. Inutile donc que je t’écoute.

Le problème, hélas, pensait-il, c'est qu'en 65 ans de mariage, elle ne le connaissait toujours pas. Elle ne voyait que l'intégrale projection en noir et blanc que son cerveau avait scénarisée. Son observation et son interprétation «  hors pair », lui permettaient de continuer à vivre dans ce qu’elle appelait « la vérité ».

Sa mère, morte depuis 25 ans, l’en aurait certainement félicitée, elle qui disait que les hommes étaient tous les mêmes, quoi qu’ils puissent laisser croire !

Moralité : n'attendez pas qu’une union – quelle qu'elle soit -  puisse vous ouvrir les yeux si votre désir le plus ardent est de les fermer à jamais.

PS : prochain texte, mardi 24 aout.

7 août 2021

Vous avez dit liberté ?

manif2

 

Il était là, dans la manif anti-passe sanitaire, anti-vaccins et anti-tout qui s’est engouffrée dans la rue Chateaudun samedi dernier. Moi, j’étais à la fenêtre de l’hôtel Opéra. Devant lui, il y avait son photographe, en personne. Enthouiasmée, j’ai crié.

-          T’as raison Jésus, bravo, continue. Les églises dans la rue ! Les églises dans la rue !

Là, Jésus a levé les yeux au ciel et il m’a vue. J’ai été étonnée par ce qu’il m’a dit. Jamais je n’aurais cru qu’avec l’histoire complexe qui avait été la sienne, il aurait pu me dire ça.

-          Ta gueule connasse, t’as rien compris !

J’aurais voulu sortir de l’hôtel, retrouver Jésus et lui dire ce que je pensais de lui en face à face. Mais mon mari m’en a empêchée en m’assurant que Jésus venait sûrement d’avoir été agressé par un flic, d’où sa grossiereté. J’ai insisté pour descendre mais il m’a dit, agacé.

-          Toi aussi tu veux qu’on te tape sur la tête ? En période de Covid en plus, les hôpitaux sont surmenés ! Tu risques d’y perdre gros tu sais ! Les problèmes cognitifs, à ton âge, c’est lourd !

Je me suis calmée et j’ai regardé passer, jusqu’au bout, les manifestants entourés par des cordons de policiers.

Certes, la liberté est un don de Dieu, mais Jésus se souvient-il que lui aussi doit respecter les fidèles ?

 

PS : photo prise de la fenêtre de l’hôtel qui donne sur la rue Chateaudun samedi 31 juillet vers 16 h. Prochain texte aux alentours du 20 août.

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