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30 mai 2024

La conférence

La conférence

Le type s’était installé dans la rue piétonne, juste en face du monoprix, et il était juché sur un petit tabouret. Elle, elle s’était approchée pour l’écouter. Habillé de sa soutane noire, il avait ainsi commencé sa « conférence » :

" Avec Dieu on ne discute pas, et Dieu, c’est le numérique l’autorité des smileys et des applis, La servitude volontaire, le moi boursouflé des influenceurs et des influences qui vous sucent votre intelligence. Les écrans cambriolent votre cerveau et vous transportent dans le goût du faux. Arrêtez la contention, arrêtez les écrans arrêtez tout ça et parlez à vos voisins, à des inconnus, à ceux qui vous entourent et surtout parlez aux enfants car ils ont besoin qu’on les écoute et qu’on leur parle eux, et pas qu’on leur dise de consulter une application pour être écoutés ! Ouvrez les yeux, le gouvernement veut aspirer votre intelligence avec le numérique. Dites NON…"

C’est au moment où il a hurlé ce NON que les agents de police sont arrivés et l’ont emmené dieu c’est où. Le type a eu beau crier, rien n’y a fait et personne dans le public, n'a hurlé NON, ce NON qui nous fait sortir de la prison où nous vivons tous ! Depuis, je m’en veux…

PS : prochain texte, dimanche.

25 mai 2024

Tatouages

Tatouages

A cinquante ans, Paul avait décidé de se faire tatouer. Sa compagne s’en était étonnée, mais il lui avait dit que c’était une question de culture.

  • Ah bon, c’est ça la culture ? Et où te feras-tu tatouer ?
  • Sur tout le corps, pour que tout le monde le voie.
  • Que tout le monde voie quoi ?
  • Fermat, la démonstration de son théorème.

Prof de maths à la faculté, Paul avait voué un culte à ce théorème de Fermat indémontrable jusqu’en 1994, année où Andrew Wiles vint à bout du problème qui avait tenu les chercheurs en fièvre pendant 350 ans.

  • Génial, tu vas attirer les foules sur les plages, c’est certain ! Et tu vas prendre dans ton sillage mathématique tous les enfants, mieux que les châteaux de sable, j’en suis sûre.
  • Quel humour ! De toute façon, tu détestes les maths !
  • Oui, les maths et les tatouages. Enfin, tu fais ce que tu veux. D’ailleurs, je crois que ça m’excitera d’être au lit avec Fermat et toi ! Et si ça te donne plus d’enthousiasme, que demander de plus ?

Il ne répondit rien, car s’il pouvait réfléchir des heures et des heures sur des conjectures mathématiques, il se refusait à se perdre en conjectures sur sa compagne.

 

PS : prochain texte, jeudi.

21 mai 2024

L'ouverture

L’ouverture

Tous les jours, François, quatre-vingts ans, ouvrait les fenêtres, nu. Les hommes du village en riaient, les femmes moins. Marie, sa voisine d’en face, se rendit compte qu’il allait aussi chercher le journal « la Montagne »  dans sa boîte aux lettres, étrangement accoutré : un tee-shirt cachait le haut de son corps mais rien ne cachait le bas. Un jour, après l’arrivée du facteur, alors qu’il se dirigeait vers la boîte aux lettres, elle se permit de lui dire.

  • Vous ne croyez pas que vous exagérez !
  • J’aère Marie, je fais de mal à personne.
  • Vous savez que c’est interdit par la loi ?

Il lui répondit en souriant.

  • La loi je m’en bats les couilles !
  • Et les gendarmes aussi vous vous en battez les couilles ?
  • Il faudrait déjà que les gendarmes du coin aient des couilles au cul !

Marie partit, et lui resta immobile devant sa boîte aux lettres. Elle l’entendit conclure leur dialogue par : «  Bonne journée Marie, N’oubliez pas de vous aérer de temps en temps, ça fait du bien ! »

PS : prochain texte, samedi.

 

16 mai 2024

Enterrement

Enterrement

Moi, les enterrements, ça m‘ouvre l’appétit, sans parler de la cérémonie  qui me donne envie de pleurer. Evidemment, c’est plus simple de pleurer pour les morts que pour les vivants. Je me demande, d’ailleurs, si à chaque fois que je vais à un enterrement, je ne  pleure pas sur ma propre  mort. Quand je sors de l’église ou du crématorium je passe par la case pâtisserie car il me faut un gâteau très sucré – je l’appelle le gâteau  de vie – qui est un  peu le couronnement de la cérémonie mortuaire.

Les enterrements, je connais bien : mes parents, deux frères, une sœur, des amis et puis ma femme, il y a deux ans ; c’est pour ça que j’ai dû trouver un subterfuge pour me sentir mieux.  Sans doute voudriez-vous savoir ce que j’ai mangé après l’enterrement de ma femme ? Eh bien, rien du tout. Je suis rentré chez moi – seul car nous n’avons pas eu d’enfants – et je me suis saoulé la gueule, seul aussi, car je ne voulais pas parler. Parler pour quoi ? Pour dire le contraire de ce que je ressentais, par bienséance ? Pas question.

Depuis que ma femme est morte, je parle beaucoup, beaucoup trop, et à n’importe qui. Etrange pour quelqu’un qui était silencieux. Sans doute que  je  regrette ma femme car elle avait de bons côtés ; le problème c’est qu’elle en avait tellement de mauvais…

Pour moi, la vie continue et je m’accroche comme une mauvaise herbe afin de signer la prorogation de mon bail terrestre, mais jusqu’à quand ?

 

PS : prochain texte, mardi.

12 mai 2024

Théâtre

Théâtre

Cette annonce, qu'Isabelle avait lue dans le journal local, avait attiré son attention et grande était la tentation d’essayer l’art du théâtre avec le professeur Periné :

« En couple depuis longtemps ?  Faites du théâtre, vous pourrez ainsi – sans passer à l’acte – avoir le plaisir de  tuer votre conjoint(e)  sur scène, et le tout, en étant applaudi par le public. Venez nous rejoindre. Les cours sont donnés par Jean Périné, professeur de théâtre, maître dans l’art d’être en soi et de sortir de soi. »

Quinze jours plus tard, elle allait au premier cours pour s’inscrire et, grande fut sa surprise de voir que le professeur Périné   n’était autre que le mari de sa sœur, ancien inspecteur de français dans l’éducation nationale, et de son vrai nom : Ragot.

Était-il passé maître dans l’art de changer de personnalité, aussi ?

 

PS ; prochain texte, jeudi.

 

 

9 mai 2024

Comment se consulter ?

Comment se consulter?

Depuis quelque temps, sur la porte du cabinet du  ministre de l’intérieur on pouvait lire cette phrase écrite en noir sur une feuille blanche  :  « Je me consulte, prière de ne pas frapper à la porte. »

Plusieurs bruits couraient à Matignon pour expliquer ce mot : soit le ministre faisait une mini sieste, soit il avait une communication  « personnelle », soit il révisait des dossiers en raison de sa mémoire défaillante, soit… Et la liste des « soit » s’allongeait de jour en jour.

Personne, bien sûr, n’avait posé de question au ministre de l’intérieur, pas même le président, car celui-ci avait pour idée de  « catapulter  »   ce ministre qui semblait vouloir se propulser à une place qui n’était pas la sienne. «  Notre ministre de l’intérieur a besoin d’aller voir ailleurs si j’y suis ! » disait-il chaque jour à son premier ministre qui, lui-même, se demandait combien de temps il resterait à ce poste.

Le président, lui, ne se posait pas de questions, pourtant il ne dormait que 4 heures par nuit. Couché à une heure du matin, il était toujours réveillé à cinq heures par le même cauchemar : un nano-drone arrivait au-dessus de son lit et la voix de stentor de sa mère lui disait : tu as eu peur, hein ?

PS : prochain texte, dimanche

5 mai 2024

Le restaurant

Le restaurant

Lorsqu’Isabelle était gênée - et là, la situation qu’elle vivait confinait au ridicule - elle avait l’habitude de se passer sa langue sur ses lèvres, un geste parfois mal interprété.  En face d’elle, dans un restaurant bon chic bon genre, un compagnon d’un soir - amoureux de lui-même - ne lui laissait pas placer un mot.

Enervée, elle essaya d’adopter une attitude naturelle. L’homme, lui, continuait à parler jusqu’à ce que surgît l’épineux problème de son épouse ; parce qu’il avait une femme aimante, bien sûr, douce, mais « pas assez sexuée », lui dit-il en fixant son regard sur ses seins généreux.

Isabelle détestait déplaire, mais  ce presque inconnu n’était rien pour elle. N’écoutant que son  intrépidité, elle le regarda dans les yeux et décida d’arrêter sa diarrhée verbale.

La dernière et presque seule réplique d’Isabelle au cours de ce dîner fut la suivante.

  • Ecoutez, il faut que vous sachiez trois choses très importantes : d’abord, quand il n’y a pas de gêne, il n’y a pas de désir ; ensuite, si vous ne savez pas pourquoi votre femme se refuse, demandez-le lui car elle, elle saura pourquoi ; et, pour finir, rien ne sert de biaiser, il faut aimer à point. Voilà, bonne nuit monsieur et merci pour ce repas excellent que vous m’avez offert.

Son partenaire d’un soir l’observa  rassembler ses affaires puis il lui lança, presque hystérique : «  Salope… toutes des salopes ! »

 

PS : prochain texte, jeudi.

2 mai 2024

Fin

Fin

Il était mort le jour de son mariage, juste avant d’entrer à la mairie. La foule  était partie sous un ciel noir.

Le jour de ses funérailles, son père avait dit lors de  la mise en bière : « La seule fois de sa vie où il a pris une bonne décision. Que Dieu lui en soit reconnaissant ! ». Seules sa femme et sa fille avaient entendu, et jamais elles ne lui ont pardonné.

 

PS : prochain texte dimanche. 

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