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29 février 2016

Duo

Voici un nouveau duo avec Caro, du blog les heures de coton.  Il s'agissait d'utiliser une citation de Tourgueniev  - « Comment savoir ce qu’on ne sait pas ? » - en l'insérant dans une histoire qui devait ressembler à un conte.

Ci-dessous, vous pourrez lire le texte de Caro, le mien paraîtra mercredi deux mars.

 

___________________________

 

Conte de Berry

 « Comment savoir ce qu’on ne sait pas ? » Laurent souligna en vert la phrase de Tourgueniev.  Assis sur ce banc dont le vernis s’effaçait par plaques, il tourna et retourna chaque mot de la citation. Eux ne pouvaient pas savoir, collègues, mère,  fiancée, et même ses enfants si un jour il en avait ; ils ne pouvaient connaître ce que lui savait.

Il se leva et marcha le long de l’étang artificiel qu’un industriel avait fait creuser et avait oublié. Il enfonça ses mains dans ses poches agrandies par le poids des livres et des rêveries qu’il promenait depuis toujours. Près du vieux pont que l’on ne pouvait plus traverser, une nappe de brume stagnait. L’automne s’effilait, labourant de ses serres grises un ciel impassible. Laurent s’accroupit près de la rive et fixa les eaux dormantes que des lambeaux pâles protégeaient. Il les verrait bientôt, il les entendait déjà. Djinns, lutins, fées, quels que soient les noms dont on les gratifiait. Depuis enfant, il les avait connus, avait aimé les entendre converser. Tout à son enthousiasme, il n’avait pas trouvé malice à rapporter ces menus bavardages et s’était très vite tu lorsque les regards d’abord moqueurs s’étaient mués en examen inquisiteur. Il n’avait plus jamais parlé de la Dame Blanche et n’évoquait sous aucun prétexte la Vouivre que l’on ne connaissait que par l’appât du gain qu’elle suscitait et l’escarboucle qui la paraît. Est-ce son silence qui lui avait permis d’approcher le petit peuple ? Peut-être… Ils étaient en tout cas des compagnons plus réels que ces fantoches avec qui il avait étudié, déjeuné, ri.

« Comment savoir ce qu’on ne sait pas ? » Eux ne pouvaient savoir, mais Laurent non plus ne savait pas vraiment. Aucune réponse tangible à l’exception de ce regard perçant qu’il discernait maintenant à travers  les roseaux qui l’entouraient, et une silhouette rieuse, puis deux, qui vinrent s’asseoir à ses côtés.

27 février 2016

La berceuse

A chaque fois qu’il lui parlait, elle s’assoupissait, bercée par le ressassement des pensées de cet homme qu’elle écoutait chaque semaine dans la confidentialité de son cabinet. Ses mots, toujours les mêmes, semblaient tisser la toile de la couverture qui l’enveloppait.

Ne voulait-il pas la faire dormir afin qu’elle ne pense à rien et que surtout, rien chez lui ne change, jamais ?

 

 

25 février 2016

La transformation

20160221_154909Ils avaient bien tenté de  dissuader Eve mais rien n’avait pu y faire, elle avait souhaité passer de l’autre côté.

Cinq minutes plus tard, des tirs avaient retenti, puis le silence s’était installé, à peine troublé par le bruit du vent dans les branches nues. Personne ne bougeait, tous fixaient le chemin, espérant la voir revenir.

Soudain un énorme sanglier apparut, les flancs rougis de sang frais. La bête semblait épuisée. Quelqu’un – peut-être une femme -  prononça  le nom de la disparue. Aussitôt, des flancs de la bête, surgit une amazone qui cria : « Pour que  règne la paix sur  terre, débarrassons-nous des démons qui la hantent !» Et, joignant l'arme à la parole, elle décocha une flèche en direction du petit groupe.

Tous partirent en courant, sauf Adam, qui ne se résignait pas à abandonner celle qu'il aimait. Bien mal lui en prit : une flèche se ficha dans sa boîte cranienne et lui rappela, trop tard, qu'au pays des Amazones, les hommes ne sont que des pions.

 

PS : photo prise dans une forêt de l’Eure

23 février 2016

Le féminin

Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle s’était dit à voix haute : " Mais qu'est-ce que je suis con ! " et où sa fille, de son ton docte, lui avait asséné : Pas « con » maman, « conne », parce que tu es du sexe féminin.

Invariablement, elle lui rétorquait : «  Merci ma chérie. C’est fou ce que les parents ont à apprendre de leurs enfants. »

 

21 février 2016

La trapéziste

20160213_165449Cela faisait deux minutes que l’homme lui faisait face.

-          Connaissiez-vous bien votre femme ? Demanda l’inspecteur.

-          Très bien. Mais pas de son vivant, avait-il répondu bizarrement.

L’inspecteur se gratta la tête. Cela ne l’aurait pas étonné que ce type soit pour quelque chose dans  la disparition de sa femme.  Il avança une nouvelle question.

-          Vous pensez  qu’elle est morte ?

Un silence pesant s’installa entre eux, puis l’homme s’épancha.

-          Ma femme était trapéziste. Dans le milieu des gens du cirque, on n’apprécie pas vraiment ceux qui n’en sont pas. Je l’ai compris en lisant son journal intime.

L’homme s’arrêta, comme fatigué de l’effort qu’il venait d’accomplir. Il regarda l’inspecteur droit dans les yeux - considérant sans doute que son regard de chien battu lui vaudrait un peu d’empathie de sa part - et il continua.

-          Ma femme a fait un saut périlleux de trop. Son trapèze l’a emmenée là où elle voulait aller.

-          Vous pourriez être plus précis ?

-          Dans les bras de son amant.

Il tendit ses mains à l’inspecteur, comme s’il voulait qu’il lui passe des menottes, mais celui-ci ne fit pas un geste. Il ajouta juste.

-          Et maintenant, elle est où ?

-           Avec lui, quelque part, entre Paris et Bruxelles.

L’inspecteur remit son chapeau sur sa tête. Dehors, on entendait le vent faire claquer les volets. Il ne le bouclerait pas aujourd’hui. De toute façon, il n’avait aucune preuve, peut-être que le type était sincère.

Il le salua et enfila son pardessus. Lui aussi, deux ans plus tôt, sa femme était partie avec un autre, mais elle n’était pas trapéziste...

 

PS : photo prise à Bruxelles par G.B.

19 février 2016

Question

Il avait terminé sa lettre par ces mots : Recevez toute mon infection. Que devait-elle en penser ?

17 février 2016

La danseuse

04-04-13Tous les soirs elle lui apparaissait en rêve. Il était au bord d’une rivière, en Inde, et elle surgissait de derrière les arbres dans sa tenue sombre et lumineuse à la fois. Pourquoi ? Son visage, il ne s’en souvenait pas. Il ne se rappelait que  la couleur de ses ballerines rouges et ces mots murmurés à son oreille, comme une incantation : « Suis-moi et fais-moi confiance. »

Une nuit, il s’était réveillé en sursaut : cette fois, la danseuse avait voulu le tuer avec un couteau qu’elle cachait dans son écharpe rose. Les battements de son cœur étaient tels qu’il avait dû aller chercher sa boîte de comprimés dans l’armoire à pharmacie.

Pouvait-on mourir de ses rêves ?

PS : Texte composé à partir d’un dessin de Patricia.

 

 

 

15 février 2016

Le patron

Afin que ses 25 salariés apprécient mieux la vie au sein de l’entreprise, ce patron avait décidé qu’une fois par semaine, ceux-ci resteraient dans un cercueil improvisé pendant quinze minutes. Ce ne fut pas du goût de tous, mais ils s’inclinèrent, CDD oblige.
L’un des salariés eut le mauvais goût de mourir lors de cette « formation continue ». Le patron ne s’en émut par pour autant et profita de sa mort pour faire un sermon sur l’importance de l’adaptation dans un monde en perpétuelle évolution.

 

* Le post a été écrit après avoir lu cet article.

 

 

13 février 2016

Le tableau

20160207_161958Son fils n’aimait pas ce tableau et elle pouvait le comprendre. Pourtant, elle avait tenu à le suspendre dans la cage d’escalier du deuxième parce qu’il l’intriguait. Cette  petite fille au visage angélique qui se détachait sur la forêt sombre faisait presque peur.  La pureté de sa robe claire était-elle une défense suffisante contre les esprits troublants qui habitaient la forêt de son inconscient ?

Elle se demandait si le « peintre amateur » - une vieille dame qu’elle connaissait bien -  ne s’était pas projetée dans  cette enfant dont elle avait trouvé le modèle sur une boîte de chocolats...

 

11 février 2016

Les citations

« Très tôt dans ma vie, il a été trop tard »*.  Bonne pioche, elle note la citation. Le rayon littérature de la Fnac est un vaste champ d’investigation culturelle. Munie de son carnet de bord - telle une navigatrice au court cours  - elle note les citations de livres ouverts au hasard de ses rencontres. Une fois chez elle, elle  les classe   -  celles à comprendre, celles à apprendre et celles à laisser dormir dans le tiroir de sa table de chevet.

Etranges comme les auteurs ont l’art de voir juste, même pour leurs lecteurs. Pour elle aussi, très tôt, il a été trop tard, et le décalage n’a cessé de se creuser,  jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus voir les côtes de sa propre vie

 

*citation de Marguerite Duras utilisée après l’avoir lue sur le blog d’Espiguette. Qu’elle en soit remerciée !

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