Duo
Voici un nouveau duo avec Caro, du blog les heures de coton. Il s'agissait d'utiliser une citation de Tourgueniev - « Comment savoir ce qu’on ne sait pas ? » - en l'insérant dans une histoire qui devait ressembler à un conte.
Ci-dessous, vous pourrez lire le texte de Caro, le mien paraîtra mercredi deux mars.
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Conte de Berry
« Comment savoir ce qu’on ne sait pas ? » Laurent souligna en vert la phrase de Tourgueniev. Assis sur ce banc dont le vernis s’effaçait par plaques, il tourna et retourna chaque mot de la citation. Eux ne pouvaient pas savoir, collègues, mère, fiancée, et même ses enfants si un jour il en avait ; ils ne pouvaient connaître ce que lui savait.
Il se leva et marcha le long de l’étang artificiel qu’un industriel avait fait creuser et avait oublié. Il enfonça ses mains dans ses poches agrandies par le poids des livres et des rêveries qu’il promenait depuis toujours. Près du vieux pont que l’on ne pouvait plus traverser, une nappe de brume stagnait. L’automne s’effilait, labourant de ses serres grises un ciel impassible. Laurent s’accroupit près de la rive et fixa les eaux dormantes que des lambeaux pâles protégeaient. Il les verrait bientôt, il les entendait déjà. Djinns, lutins, fées, quels que soient les noms dont on les gratifiait. Depuis enfant, il les avait connus, avait aimé les entendre converser. Tout à son enthousiasme, il n’avait pas trouvé malice à rapporter ces menus bavardages et s’était très vite tu lorsque les regards d’abord moqueurs s’étaient mués en examen inquisiteur. Il n’avait plus jamais parlé de la Dame Blanche et n’évoquait sous aucun prétexte la Vouivre que l’on ne connaissait que par l’appât du gain qu’elle suscitait et l’escarboucle qui la paraît. Est-ce son silence qui lui avait permis d’approcher le petit peuple ? Peut-être… Ils étaient en tout cas des compagnons plus réels que ces fantoches avec qui il avait étudié, déjeuné, ri.
« Comment savoir ce qu’on ne sait pas ? » Eux ne pouvaient savoir, mais Laurent non plus ne savait pas vraiment. Aucune réponse tangible à l’exception de ce regard perçant qu’il discernait maintenant à travers les roseaux qui l’entouraient, et une silhouette rieuse, puis deux, qui vinrent s’asseoir à ses côtés.



