Souvent sa femme lui disait, énervée, comme si quelque chose de sa vie lui échappait : - Je me demande à quoi tu penses ? Il n’avait jamais répondu à cette question-là. Elle n’aurait pas compris. Pouvait-il lui dire qu’il ne pensait jamais à elle, mais à lui, comme s’il se regardait de l’au-delà de la vie. Et ce regard le dérangeait ; toujours cet œil en coin, ironique, qui le rappelait à sa condition de mortel.
Hier, je vous ai volé votre sac, j’ai même failli vous faire tomber. Je m’en excuse, mais c’était urgent, je devais régler une dette de jeu à un ami. En fouillant, je suis tombé sur votre carte d’identité et depuis devinez ? Je vous aime. Hier, je n’avais pas vraiment eu le temps de vous regarder ; j’avais bien senti une vibration, mais peut-on être sûr des vibrations que l’on sent quand on vole un sac ? Mais maintenant j’en suis sûr. Vos traits réguliers, votre faux air sage - je dis faux parce qu’hier vous avez hurlé comme une folle quand j’ai arraché votre sac – ont eu raison de ma raison. Je ne suis pas un homme sans qualités, Hélène, vous permettez que je vous appelle Hélène ? J’aime donner, même si parfois je prends sans autorisation ; je vous dis ça parce que je suis sûr que vous m’en voulez encore pour votre sac. Je suis quelqu’un à fleur d’émotions, vous savez. Je serais même capable de pleurer en effleurant le grain de votre peau... Je vous laisse mon numéro de portable. N’hésitez pas à m’appeler. Convenons d’un rendez-vous et je vous rendrai alors votre sac et votre argent. J’attends votre appel. Paul.
Joséphine dit non et elle en
est toute tremblante. Pas facile de prononcer ce mot de trois lettres, pas
facile d’accepter dans le regard de l’autre l’étonnement, puis le
questionnement, l’ahurissement, la stupéfaction et enfin l’énervement voire la
colère. Elle se sent mal, en fait dès que sa collègue a reçu la réponse
négative et qu’elle a tourné les talons sans rien dire, Joséphine veut la
rattraper pour lui dire que c’était une blague et que oui, elle accepte de
changer ses jours de vacances, que cela n’a pas d’importance pour elle et
blablabla.
Si elle ne s’est pas précipitée,
c’est que ses jambes sont de plomb, comme collées au sol l’empêchant de se
mouvoir. Elle regarde sous son bureau, voit ses deux pieds sagement rangés l’un
à côté de l’autre dans leurs écrins de cuir brun et elle ne remarque rien de
spécial. Pourtant quand elle essaie de les bouger, rien ne se passe, sa volonté
n’a plus de prise sur cette partie de son corps. Elle sent l’angoisse la
gagner, serait-elle paralysée ? Ne voulant céder en rien à la panique, elle
décide de patienter un peu.
Plongée dans le travail, yeux
rivés à l’écran, elle ne voit pas le temps passer et alors qu’elle se redresse
pour étirer son corps endolori, elle pose se mains sur son bureau et se lève.
Stoppée en plein élan au milieu du couloir, elle réalise que ses pieds n’ont
pas fait d’histoires et qu’elle peut se déplacer sans problèmes. Elle comprend
encore moins ce qui s’est passé tout à l’heure. Elle croise à nouveau sa
collègue qui lui dit qu’elle a pu s’arranger autrement. Elle ne trouve plus de
colère dans ses yeux, de l’indifférence plutôt. En fait, Joséphine a été plus
perturbée par son propre refus que sa collègue qui a tout simplement cherché
ailleurs…alors pourquoi se mettre dans des états pareils ?
-Question d’habitude lui répond
Elodie, sa meilleure amie. C’est les premières fois qui sont difficiles et
c’est pour tous la même chose.
-Ah ! bon, se dit Joséphine,
une première fois et après tout est simple ?
-Oui, c’est comme le patin à
roulettes, la bicyclette, le premier soufflé qui retombe dès que tu le sors du
four, la première cuite, la première fois que tu embrasses, que tu couches. Dès
que tu prends l’habitude, tu maitrises et tu ne te casses pas la tête. Savoir
dire non, c’est pareil !
Joséphine a des doutes sur les
théories de sa collègue mais cela lui fait du bien d’imaginer tout ce monde qui
s’ouvre à elle. Le ski, elle n’aime pas trop, les roulettes non plus car elle
n’a aucun équilibre mais le reste est très tentant…suffit de trouver les bonnes
personnes.
Sur le blog je-double, un photomontage de Patrick Cassagnes illustré par un texte de gballand :
« A chaque fois qu’elle voyait son grand-père – elle l’avait surnommé le singe - elle ressentait un effroi épouvantable, surtout quand il fallait l’embrasser... » ( la suite )
Il y a quinze jours, je suis allée à la FNAC pour feuilleter le livre de Valery Giscard d'Estaing « La princesse et le président » dont j’avais lu quelques succulents extraits dans le Canard Enchaîné. Après 20 minutes d’effeuillage, j’ai relevé quelques citations qui m’ont conforté dans l’idée que M. Giscard D'Estaing, de l’Académie Française, écrit bien ses livres seul, sans l’aide d’un « nègre » ! Son style est certes banal mais il atteint des « sommets » lorsqu’il s’essaie à écrire et décrire l’amour. On sent que notre ancien Président de la République est plus à l’aise pour parler de protocoles que d’émotions… Voici quelques citations prises ici et là qui m’ont souvent fait sourire, voire rire, seule, assise entre deux rayons : « Mes mains la caressent et l’appuient contre moi. Elle se laisse faire, et même je la sens s’assouplir à cet enlacement. » ou « Et à l’instant ce sont mes lèvres qui s’appuient sur les siennes, qui les aspirent et qui les ouvrent. » Quelques pages plus loin « Après plusieurs minutes, presque à bout de souffle, nous nous sommes détachés l’un de l’autre. » De la plume d’académicien pure et dure… On se rend vite compte que pour le narrateur, l’amour semble plus tenir du parcours du combattant avec treillis et mitraillettes que de la sensualité et de l’émotion. Dans la catégorie « clichés », j’ai choisi cette phrase à la comparaison ébouriffante : « Sous l’apparence de ces minces échanges, je ressens comme le bouillonnement d’un torrent soudain incandescent… » Puis, le meilleur pour la fin, ce morceau d’anthologie qui méritera certainement de figurer dans le futur Lagarde Michard du 21è siècle « C’est plus une caresse qu’un baiser, car mes lèvres doivent être desséchées, fendillées et exhaler des senteurs pharmaceutiques. » Serait-ce de l’humour ? Quelle mouche l’a donc piqué ? Arrivée au tiers du livre, j’ai remis le précieux roman dans les rayons et je suis partie. Je me suis dit que le narrateur – l’auteur ? - devait être un homme bien ennuyeux qui ne méritait certes pas qu’on passât la journée – la soirée ? - avec lui…
Tous les jours il prenait le bus à la même heure. Elle l’avait repéré parce qu’il avait soit un sac en plastique vert, soit un sac en plastique bleu. Le type était bizarre, l’air hagard, le corps décharné, le visage cadavérique et des yeux bleus très brillants. Une fois, elle s’était retrouvée assise à côté de lui et ses vêtements dégageaient une telle odeur de pourriture qu’elle serait partie s’il n’y avait eu ce sac ; que contenait-il ? Peine perdue, le type l’enserrait de ses deux bras. Pendant quelques jours, elle ne le vit plus. Elle finit presque par s’en inquiéter ; elle s’était habituée à lui et à son regard fiévreux. C’est en ouvrant Paris Normandie qu’elle eut la réponse, l’homme aux sacs en plastique avait sa photo à la une, accompagnée du titre suivant : « Il a coupé le corps de sa mère en morceaux. »
PS : texte inspiré par un article de journal portugais envoyé par « Satiry.Kom »
Joséphine n’a pas envie d’être gentille aujourd’hui, ni les
autres jours à venir d’ailleurs. Elle en a marre d’être la bonne copine, la
bonne amie, la collègue idéale, celle à qui on peut tout demander, à tout
moment, à la dernière minute, celle sur qui on peut toujours compter, qui se
mettra en quatre pour aider, bref, la
bécasse de service ! Cela fait un moment que ces sentiments alors inconnus
pour sa bonne âme lui trottent dans la tête mais elle les avait mis de côté trop
occupée à penser aux autres, à épauler, secourir, dépanner.
Aujourd’hui elle sature, elle fatigue, elle est lasse, elle
a une indigestion de bonté, elle veut changer et devenir égoïste, nombriliste,
individualiste, ne plus penser qu’à elle et rien qu’à elle.
Cela demande tout un apprentissage, lui a dit sa collègue de
bureau, il faut savoir résister à la tentation, faire fi de toutes ses valeurs
longuement accumulées tout au long d’années de service pour la bonne cause. L’idéal
serait de trouver le juste équilibre entre penser à elle et penser aux
autres…oui mais elle sait d’avance que la balance ne sera jamais horizontale.
Elle doit s’attaquer à cette entreprise avec les grands moyens et quand elle
sera devenue l’antithèse de ce qu’elle est, peut-être trouvera-t-elle enfin
l’harmonie ?
Pour débuter, elle décide de n’accorder qu’un service par
jour, que ce soit demandé par ses voisins, ses collègues, ses amis, sa famille.
Elle ne choisira pas, la première demande ne sera suivie d’aucune autre durant
tout le reste de la journée, ce sera aussi simple que cela. Pas besoin de se
prendre la tête. En fait c’est si simple, pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ?
Elle lui avait demandé d'épiler son menton où quelques poils blancs poussaient avec vigueur. - Ah non, je ne suis pas esthéticienne, essaya-t-il de se justifier tout en sachant qu'elle ne lâcherait pas prise facilement. - Dégonflé, lui rétorqua-t-elle, tu t'es toujours dégonflé pour tout ! Il préféra ne rien répondre. La pince à épiler attendait sagement sur la table de nuit, près du lit aux barreaux en fer. Il la prit et commença son office. Au premier poil, sa main trembla et il saisit un petit bout de peau qui rougit instantanément. Elle ne laissa échapper aucun cri.
Quand il avait mis le nain doré dans son jardin, près de la petite fontaine où coulait une eau paisible, il ne s’était pas douté qu’il déclencherait ce raz de marée. D’abord ce fut le coup de téléphone de sa voisine, ensuite celui du maire, puis des appels anonymes qui ne s’interrompirent que lorsqu’il retira le nain, la mort dans l’âme. Il ne comprenait pas pourquoi cette statue de rien du tout avait pu provoquer cette vague de haine…