Nouveau Duo, sur une idée de Caro : utiliser un extrait de ce poème comme incipit et/ou s'inspirer du poème entier.
Aujourd'hui, vous pouvez lire le texte de Caro, le mien sera mis en ligne vendredi 27 mai.
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Duo mai 2016 — 2
L’invitation au voyage
Nos avenirs sont écrits sur les graphiques du CAC 40 et du Dow Jones, notre nouvel ordre a un aspect propret et économique, efficace. Une seule variable et nos vies s’émiettent. Ainsi une lettre est arrivée chez moi. Elle avait l’apparence d’une invitation au voyage. Sous l’encre noire et le papier innocent, les mots énonçaient un ordre.
Les bureaux de HMI2B ont fermé il y a six mois. J’ai déménagé sur Paris, laissant le pavillon, ma famille, une existence, des amis, des loisirs. Toute ma vie, j’avoue, je me suis senti béquillant. Désormais j’étouffe. L’oppression des tours qui ceignent mon studio de poche et celles où se cache l’open space où je vais travailler. L’exil et ma famille, les lambeaux qui en restent, qui s’effacent. Les jumelles, mes filles parties, ma femme, cette absente qui ne demande même plus de nouvelles sauf quand la fin du mois arrive. Au mieux, je dois tenir quatre ans avant ma retraite, coincé dans un boulot qui me permet un minimum de décence. L’espoir est devenu un quignon de pain moisi et je n’en savoure que l’amertume.
« Le coude à coude entre les affiches/Dans la station de métro. /dans une lumière morte au regard égaré.
Le train arriva pour emmener/les visages et les porte-documents.[…] »
Mais tout ça, ce n’est rien.
« […] On vendait les nouvelles de la nuit/aux arrêts situés sous le niveau de la mer. /Les gens étaient en mouvement, chagrins et/taciturnes sous le cadran des horloges.
Le train transportait/les pardessus et les âmes. […]
Je pourrais me draper de solitude. Ici je peine à accrocher, un mot, un sourire. La voix qui m’accompagne est celle de ma radio, un poste acheté en arrivant ici dans un bazar. Je m’y étais réfugié, épuisé par les bruits et la foule. Les néons, les emballages jaunes et rouge, vert, les peaux, les corps proches, vivants, semblant venir des quatre coins du monde, me donnaient l’impression d’être seul mais de ne pas être déraciné. Dans cette échoppe en désordre, il y avait quelque chose de l’odeur des fleurs et des champs au soir lorsque l’humidité tombe, un parfum tiède et suave
“[…] Dans tous les sens, des regards/lors du voyage dans la montagne. /Et nul changement en vue.
Près de la surface pourtant, les bourdons/de la liberté s’étaient mis à vrombir. /Nous sortîmes de terre.”
Non, tout ça, ce n’est rien. J’étouffe du ciel au-dessus de la mer qui n’est plus là, des nuages qui avalent la terre, des orages noirs ombrant le bocage. La tête me tourne, le battement de mes tempes me blesse. Là, le square où je déjeune. J’aperçois sur un banc, un rectangle clair. Un livre tel un signe du ciel. Baltiques de Tomas Tranströmer. Fermer les yeux à la ville, lire. Je respire, je vis.
“[…] Une seule fois, le pays battit/des ailes avant de s’immobiliser/à nos pieds, vaste et verdoyant.
Les épis de blé arrivaient en vol/au-dessus des quais. /Terminus ! J’étais allé/bien au-delà.
Combien étions-nous encore ? Quatre,/cinq, à peine plus.
Et les maisons, les routes, les nuages,/les criques bleues et les montagnes/ouvrirent leurs fenêtres.”
Je peux lever les yeux, je m’appuie sur ce kilo de papier, je me lève, j’avance, je tiendrai.