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29 avril 2020

Le père

La dernière fois que j’avais vu mon père, c’était le jour de mes 14 ans, le jour où il avait giflé ma mère parce qu’elle lui avait dit que c’était un enculé qui ne pensait qu’à bouffer son fric pour ses tiercés de merde.

Maintenant j’ai 25 ans et je n’ai jamais revu mon père, sauf hier, sur le champ de courses d’Enghien où mon copain faisait sa première course de trot attelé.

Il était non loin du guichet ou j’allais parier ma date de naissance. Lorsqu’il m’a vue, il ne m’a pas reconnue, moi oui, et j’en ai eu froid dans le dos. Il n’a pas changé, sauf que maintenant ses joues sont envahies par la couperose.

C’est lui qui s’est adressé à moi. Il m’a dit.

-          Vous aimez les courses de chevaux ?

-          Non, ai-répondu.

Et il a ajouté.

-          Moi, le champ de courses c’est ma vie. Vous voulez un conseil ?

-          Un conseil pour quoi ?

-          Pour la prochaine course.

-          Non, je joue ma date de naissance.

-          C’est quoi votre date ?

-          10 mars 1995

Il n’a rien répondu, mais j’ai eu l’étrange impression que sa couperose doublait. Je suis restée silencieuse, sans le regarder, et il a fini par me dire.

-          1995, une mauvaise date, mais bon, on a les dates qu’on peut.

Et il est aussitôt parti vers le guichet pour faire son tiercé.

27 avril 2020

Duo d'avril

Comme à notre habitude, avec Caro du blog  " les heures de coton ",  nous continuons le chemin des duos. Cette fois-ci, une photo que j'ai prise  dans la gare de Saint Pancras, à Londres, en mai 2018. Les sculptures sont de Paul Day.

Cette photo, bien sûr, est entrée de façon différente dans nos imaginaires. Après le texte de Caro, voici le mien.

 

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 La bibliothèque

 

Paul épiait les gens puis créait des vies imaginaires. Dans les verres de ses lunettes, des hommes et des femmes étaient emprisonnés des minutes, des heures, des jours…

Taedium vitae, lassitude de moi, disait-il à son ami, le seul qui lui restait du désert de son enfance. Un ami aussi bancal que lui, certes, mais différent parce que vivant.

La vie de Paul était aussi terne que la grisaille de ses yeux. Je préfère épier plutôt qu’aimer, avait-il coutume de dire à son ami. Puis il ajoutait souvent, dans cette boucle qui était son seul chemin : dans ma courte vie, jamais personne ne m’a aimé, et jamais je n’ai aimé personne.

Son ami hochait la tête sans rien ajouter ; forcément, il était sourd.

Toujours de noir vêtu, caché derrière ses lunettes sombres, Paul s’autorisait à suivre un humain par jour.  Parfois il sortait en fin de journée, au moment où le dernier oiseau se taisait. Et c’est exactement à ce moment-là qu’il a croisé l’homme au livre ; un être aussi silencieux que les oiseaux de la nuit et qui semblait trouver dans les livres un étrange horizon.

Maintenant, l’homme au livre était presque devenu son compagnon muet. Il l’épiait jour après jour, et les livres que cet homme lisait faisaient partie de son paysage imaginaire.

Voyant son obsession, son ami d’enfance lui avait écrit sur un papier blanc : Tu veux sortir de ta boucle de confinement ?

Et Paul avait répondu, sur la même feuille blanche : Je veux construire la bibliothèque de ma vie et ouvrir mes yeux…

 

25 avril 2020

Duo d'avril

Comme à notre habitude, avec Caro du blog  " les heures de coton ",  nous continuons le chemin des duos. Cette fois-ci, une photo que j'ai prise  dans la gare de Saint Pancras, à Londres, en mai 2018. Les sculptures sont de Paul Day.

Cette photo, bien sûr, est entrée de façon différente dans nos imaginaires. Aujourd'hui, voici le texte de Caro. Le mien sera publié lundi.

 

Duo d’avril 2020


 

 

 

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 à Christelle, à Patrick, deux amoureux de l'amour

 

 En tout, il faut un certain savoir vivre.

Se revoir tient du miracle. Je commande du champagne ; il faut fêter l’événement.

Il entre dans ce café où je lis un roman de Henry Miller. Cela aurait pu être une coïncidence mais qui ne sait pas que le Ralph’s est ma cantine et que je suis d’une fidélité sans faille. L’expression de son visage est indéchiffrable. Il s’assoit. Un instant, je crois qu’il va sourire ; le peut-il encore ? Nous nous fixons en vieux adversaires. A-t-il voulu croire cela de moi ? Je n’ai jamais su.

Je l’ai rencontré, il y a dix ans. Un amour feu de paille, le genre où le corps tremble et la tête suit. J’aimais ses muscles noueux de marcheur, ses sourires parcimonieux. Sa solitude aussi, qui n’encombrait que certaines de mes nuits et qui se prolongeaient par hasard au matin suivant. Lui prisait l’indépendance, disparaissait sur les routes, embarquait dans des trains cacochymes vers des contrées qu’aucun touriste de ce siècle ne désirait connaître. Il en ramenait un parfum de danger, d’inconnu et une tristesse adoucie. J’aimais m’endormir contre le battement de son cœur où coulait une vie que je ne désirai aucunement mais qui m’intriguait.

Un soir, il sonna. Je me découvris un peu agacée de cette intrusion. Je revenais d’un voyage dans le Morvan avec une classe ennuyeuse et fatigante au possible et j’avais anticipé avec reconnaissance un tête-à-tête avec moi-même. Enfin pourquoi pas ? C’était un bon amant et on ne refuse pas la tendresse lorsqu’elle frappe à votre porte. Néanmoins il m’apparut très vite qu’un trait de caractère assez commun dans les relations amoureuses pointait son visage de petite frappe… La possessivité, accompagnée de son âme damnée, la suffisance.

Qui n’a pas été jaloux pour une peccadille ? Qui n’a pas ressenti la griffure d’une parole pleine de morgue ? C’est le jeu de l’un avec l’autre, ce versant de soi peu gratifiant que nous nous découvrons et avec qui il faut composer. Pour quelque chose d’aussi véniel, on peut se pardonner. Mais quand on a peur du prochain coup, il faut savoir perdre sans y laisser sa peau. En amour, il n’y a pas de vainqueur, on ne ramasse que des souvenirs.

Nous eûmes une dernière nuit pleine d’attentions. En tout, il faut un certain savoir vivre. Malheureusement, mon amant était un homme sagace et l’intensité de son regard était le miroir de ce qu’il avait contemplé pendant ses longues quêtes. Il m’avait devinée et ne me pardonnait pas d’avoir cerné sa faiblesse. Surtout je le crains, il s’en voulait de s’être approchée d’une âme plutôt allègre et sans attaches. De lui, je n’eus plus de nouvelles. Je n’y comptai pas.

Contre toute attente, en cette fin d’après-midi paresseuse, il est devant moi. Sa belle gueule a été tailladée par les années. Je commande un Armagnac ; il en ajoute toujours un trait à sa coupe de Blanc de blanc. Mue par une émotion brutale, j’ôte ses lunettes de soleil et caresse les rides profondes qui labourent son front, strient ses pommettes et qui abîment les mots qu’il prononce à voix basse. Ses yeux s’ouvrent à moi tel un livre : toute la peine du monde semble s’y être donnée rendez-vous, des corps tourmentés s’agglutinent, la douleur croise l’indifférence et la fin. Je tremble. Soudain, à l’instant où ses lèvres qui ne connaissent plus le chemin de la vie s’emparent de ma bouche, j’aperçois dans ses prunelles assombries mon reflet qui me fait signe avant de s’effacer. Alors, légère comme un pardon d’aimer, je le laisse nous emporter.

 

 

 

23 avril 2020

Les deux amies

Ce jour-là, je me souviens, Isabelle m’avait dit d'une voix coupante.

- Je t'interdis de lui faire remarquer que je me suis fait couper les cheveux !

Un peu étonnée, je lui en avais demandé la raison. Elle m’avait répondu, agacée, qu'il devrait le découvrir tout seul.

- Mais pourquoi ? avais-je insisté.

Elle avait rétorqué.

- Pour que je sache à quel point il ne me regarde pas !

- Et ça te fait plaisir de le remarquer ?

Enervée, elle m’avait répondu.

-          Dis-moi, tu es l’amie de qui,  Bernard ou  moi ?

-          De toi, Isabelle, de toi. Mais ne crois-tu pas que tu en fais trop ?

-          Trop de quoi ?

J’avais respiré longuement avant de lui donner la phrase finale, celle qui, sans doute, provoquerait une rupture, la nôtre.

-          Eh bien trop de scènes, comme si nous étions au théâtre.

Isabelle ne m’a jamais pardonné cette réponse. C’était il y a 5 ans. Et aujourd’hui encore, quand elle me croise dans une réunion, elle m’ignore. Peu m’importe, d’ailleurs, car je me suis rendue compte qu’Isabelle n’aime qu’une seule personne : elle-même.

21 avril 2020

Le « con fini »

Ce n’était tout de même pas gentil de sa part de dire que son père était un « con fini », surtout en cette douloureuse période de confinement. D’ailleurs, non seulement Hélène le disait, mais elle le répétait à qui voulait l’entendre, sauf à son père, bien sûr.

Vous vous demandez sûrement pourquoi Hélène donnait ce petit "surnom" à son père. J’avoue que moi-même j’avais du mal à le comprendre et j’ai fini par le lui demander. Sa réponse m’a fait sourire, quoique…

-          Eh bien, tout simplement parce qu’il est en maison de retraite depuis février et qu’il veut en sortir dès la fin du confinement pour revenir chez lui ; il ne supporte pas les vieux. Eh puis, il veut aussi revoir son chien, chien qu’il a traumatisé et qui est mieux chez moi, je te le dis.  Sans parler du reste : mon père est incapable de prendre ses médicaments, incapable de faire ses courses, incapable de faire la cuisine, incapable de supporter une aide-ménagère, incapable de rester seul, incapable de tout, quoi. En plus, il va m’emmerder en permanence, tous les jours, sauf si je ne réponds pas au téléphone, mais ça, une « bonne fille », comme on dit, peut-elle le faire ?

Oui, maintenant elle comprenait pourquoi Hélène disait que son père était un « con fini ». Elle était heureuse de ne pas avoir le même père qu'elle. Mais bon, le sien était mort il y a longtemps, sa mère aussi d’ailleurs.

19 avril 2020

La mercerie

 

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Il tenait la mercerie "idées à coudre". Mercerie tenue d’abord par son père, puis par sa mère – elle était couturière à domicile  - à la mort de son mari ; puis par lui qui, à la mort de sa mère, laissa tomber la maçonnerie pour tenir la boutique.

Il ne l’avait jamais regretté. Il préférait, de loin, les boutons au ciment, et la présence des femmes à celle des hommes.  Il  conseillait ses clientes, les écoutait, leur proposait toutes sortes de fils et d’aiguilles, sans parler des boutons, dés et rubans.

C’est d’ailleurs grâce à un bouton rose qu’il avait vraiment rencontré Marie. Chère Marie, elle représentait à elle seule toutes les femmes mais le savait-elle ? Quand elle passait à la caisse, il ne manquait pas de lui rendre ses achats en lui disant « Et souviens toi que tu es la bienvenue ». Elle souriait, le remerciait, et sortait de la boutique de son pas léger. Il l’avait attendue 3 ans avant de lui proposer un bouton rose.

-          Tu vois ce bouton rose, il te ressemble.

Elle avait rougi mais il avait continué ; il faut dire que le petit porto qu’il avait pris avant l’ouverture de la mercerie l’avait aidé.

-          Oui, si tu veux, je te le donne, mais il faut que tu saches que ces boutons vont par deux, et le deuxième, je sais que c’est toi qui l’as. Ce bouton est si doux, si tendre, que je me suis dis que le tien serait sa sœur jumelle.

Marie, le visage écarlate, s’était contentée de lui répondre.

-          Je serai derrière l’église à 14 h, je t’attendrai.

Et, depuis ce jour, c’est exactement là, dans le petit jardin derrière la vieille église qu’ils se rencontrent. Et c’est un peu plus loin, dans le pré aux brebis, qu’ils débutent ce doux voyage où un bouton de rose rencontre une aiguille argentée…

 

PS : photo prise à Saumurs en septembre 2019

17 avril 2020

Confinement intérieur

Elle lui avait demandé de ranger sa chambre.  Une hérésie. Demande-t-on à un adolescent de presque 18 ans de mettre de l’ordre dans sa chambre et de changer les draps de son lit en période de confinement ?

Le rangement dura une semaine. Le premier jour, il mit ses chaussettes au sale, le deuxième jour il changea la housse de couette, le troisième jour le drap du dessous, le quatrième il ramassa ses livres et les fourra dans son bureau, le cinquième jour il s’attaqua aux feuilles qui traînaient par terre et il les jeta en vrac dans un tiroir, le sixième jour, il mit ses caleçons dans la machine et le septième jour… il se reposa.

C’est le huitième jour qu’elle prit la parole.

-          Très bien rangé, dit-elle.

-          N’est-ce pas, répondit-il.

-          Mais ranger, pour toi, c’est surtout cacher, non ?

-          On a tous des trucs à cacher, toi tu caches ton passé et moi je cache les objets.

-          Et tu crois que c’est la même chose ?

-          Idem.

Cinq minutes plus tard elle revenait dans la chambre de son fils pour lui dire.

-          Ok, j’ai compris : ton père n’est pas ton père.

Sans s'énerver, l'adolescent répondit.

-          Je m’en doutais. Maintenant reste à savoir qui est mon père.

-          Alors ça, je ne m’en souviens plus.

Elle était hors de sa chambre quand il cria.

-          T’as jusqu’à la fin du confinement pour me le dire, sinon je pars !

15 avril 2020

voyage

 

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Lui avait peur de la liberté, alors il se drapait le corps et l’esprit. Elle, ouverte au vent, enchaînait les plissés-enroulés sous le souffle de l’harmonie. Cacher ou montrer ? Leur couple jouait de l’absence et de la présence au fil des jours.

Mais comment s’étaient-ils-rencontrés, eux, si différents ? Ni l’un ni l’autre ne s’en souvenaient, mais au gré du vent, sous la respiration des arbres et du ciel, ils suivaient leur chemin en laissant parfois leurs souvenirs sur le tronc des arbres qu’ils rencontraient. L’un et l’autre  savaient que vivre à deux, c’était parfois perdre ou oublier…

PS : photo prise en Bourgogne en septembre 2019

13 avril 2020

Transmettre ou non ?

Un jour,  Laure leur avait dit sur un ton de confidence.

-          Ma mère, je ne sais pas comment je pourrais la remercier un jour de tout ce qu’elle a fait pour mes enfants : je lui dois tout !

Pour ne pas être en reste, Géraldine avait enchaîné sur le même ton : moi aussi, je lui dois tout à ma mère, le nombre de fois où elle a gardé mes enfants. 

Elle n’avait rien dit, elle détestait ce genre de remerciements, surtout venant de mères qui, elles-mêmes, passaient leur temps à évoquer la somme de choses qu’elles faisaient pour leurs propres enfants. Attendaient-elles le même genre de remerciements de la part de leurs enfants plus tard ?

Maintenent, à l'âge de 48 ans, elle comprenait pourquoi elle n’avait pas voulu avoir d’enfants. Non, cela n'avait rien à voir avec les problèmes environnementaux ou les problèmes de surpopulation, comme elle l'avait souvent laissé entendre. Sa décision était simple : sa mère ne lui avait rien transmis, dans ces conditions, comme aurait-elle pu transmettre quelque chose à de potentiels enfants ?

 

11 avril 2020

Jogging

Puisqu’on ne pouvait plus faire de jogging à Paris pendant cette quatrième semaine de confinement, il avait proposé à sa femme la solution suivante.

-          Je me mets à quatre pattes, tu me tiens en laisse, et on descend le boulevard St Germain en petites foulées.

Elle avait protesté.

-          Tu es fou ? Et les voisins, tu y penses ?

-          On se fout des voisins avait-il conclu. Le plus important, c’est le corps. Et le tien a besoin de bouger. Tu trouves pas que tu as grossi ?

Elle ne regretta pas ces petites foulées matinales qui lui apportèrent une stimulation extraordinaire que tout d’abord elle ne comprit pas. Mais en fin de journée, alors qu’elle écoutait  la chanson « insensatez », allongée sur son lit, elle se rendit compte qu’en dix ans de vie commune, elle avait été réduite au rang d’esclave -  avec son propre consentement, imbécile qu’elle était - et, en tenant Olivier en laisse, elle avait enfin pu "jouir".

Oui, se dit-elle en gloussant au moment exact où Mariza s’était tue, oui, au pied, couchez, c’est fini mon coco, maintenant, on va passer à autre chose !

PS : voici la traduction en français de la chanson Insensatez, ici interprétée par Mariza, chanteuse portugaise.

 

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