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Presquevoix...
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31 octobre 2024

La gueule

 

Charlotte, professeure des écoles, avait un compagnon sarcastique à l’extrême. Il y a une semaine en rentrant du travail, il lui avait dit.

  • Tu sais qui j’ai rencontré dans le parking de l’immeuble ?
  • Non.
  • La femme de ton directeur d’école.
  • Et ?
  • Elle m’a dit que tu couchais avec lui.

Charlotte s’inquiéta un instant, mais voyant le sourire en coin de Mathieu, elle ajouta.

  • Et tu lui as dit quoi cette fois-ci ?
  • Je lui ai dit qu’avec la gueule qu’elle avait, je le comprenais.
  • Quand même, tu n’aurais pas dû aller jusque-là, tu sais comment elle est extrêmement jalouse.
  • Certes, mais elle ne va tout de même pas nous emmerder dans le parking maintenant !

Charlotte acquiesça et se demanda comment son Directeur faisait pour supporter la jalousie morbide de sa femme. Un jour, Charlotte lui avait posé la question. Celui-ci avait réfléchi un instant puis  avait répondu d’un air morose.

  • Je patiente. La patience, on connaît ça dans l’enseignement, non ? Je fais pareil avec ma femme, et j’attends que ma fille soit plus grande. Après, je partirai.

C’était il y a cinq ans. Sa fille avait 15 ans maintenant, et il n’était toujours pas parti de chez lui. Pourquoi ? se demandait Charlotte.

 

PS : prochain texte, dimanche.

27 octobre 2024

L’abri bus

 

Par un froid matin d’octobre, il avait laissé ses six chèvres près de l’abri bus où les enfants se protégeaient les jours de pluie pour aller au collège qui se situait à 10 kilomètres de là. Toutes les six étaient attachées à un pieux et à leur cou elles avaient une petite pancarte où était indiqué leur prénom, suivi de la phrase suivante : « Si vous m’aimez, adoptez-moi, mon maitre a disparu. »

Le soir même, le village apprenait que le propriétaire des six chèvres s’était suicidé dans la petite ferme qu’il avait hérité de ses parents. Il avait trente ans. Personne ne connaissait les raisons de sa disparition, sauf Anouk, sa cousine ; mais jamais elle ne dit rien à personne.

 

PS : prochain texte, jeudi.

 

24 octobre 2024

Comment j’ai tué

 

L’après-midi, elle avait vu, au rayon policier de la FNAC, un livre qui semblait intéressant. Son titre : « Comment j’ai tué ma mère ». En s’approchant, elle a découvert avec surprise que le vrai titre était : « Comment j’ai tué mon mari ». Merde, a-telle-pensé, j’en suis arrivée là, à vouloir tuer ma mère, une situation grave, voire désespérée, mais bon, qui n’en rencontre pas ?

Une fois chez elle, une idée a ensoleillé son triste esprit : pourquoi ne pas contacter Chat GPT ? Mais Chat GPT n’a rien voulu entendre et lui a répondu « Je comprends que tu puisses ressentir de la frustration ou de la colère, mais je ne peux pas t'aider avec ça. Il est toujours préférable de chercher des solutions pacifiques aux conflits. » Elle aurait pu en sourire, mais l’heure était à la colère.

Après avoir éteint son ordinateur, elle s’est contentée d’ouvrir une bonne vieille bouteille de porto 20 ans d’âge qui lui restait à la cave et au bout du deuxième verre, elle s’est endormie.

En rentrant de ses deux heures de sport, son mari l’a trouvée assoupie sur le canapé. Il s’est fait un œuf sur le plat et n’a pas osé la réveiller, mais il a tout de même été étonné de l’entendre ronfler et dire parfois « Je l’aurai, je l’aurai, je ne sais pas quand, mais je l’aurai ! », jusqu’au cri final qui l’a effrayé alors qu’il terminait son yaourt à la fraise.

Il s’est approché de sa femme, inquiet, et lui a dit.

  • Un cauchemar ?

Elle lui a répondu, soulagée.

  • Oh non, j’ai tué ma mère.

 

PS : prochain texte, lundi.

21 octobre 2024

Ministre de l’intérieur

 

Son intérieur était « cramé » depuis longtemps :  qui était-il donc ? l’avait-il jamais su ? Depuis ses 18 ans, il avait suivi un chemin régulier dans le monde politique : toujours à droite, et jamais loin de l’extrême. Son père aurait été content de le voir accéder – à cinquante ans bien sonnés - au ministère de l’intérieur. Bravo, aurait-il dit, enfin l’excellence tant attendue.

A l’âge de quatorze ans - après une punition mémorable suite à ce qu’on appelait « un touche pipi » dans les temps anciens – il avait été conduit dans un internat religieux et avait compris qu’une seule voie était possible, la soumission à l’autorité. Il avait alors suivi le chemin de l’exil et s’était détaché irrémédiablement de son petit moi intérieur.

Ce parcours scolaire d’où le féminin fut banni l’avait remis dans le cadre du patriarcat, celui où l’homme a une seule et « vraie » place. A l’adolescence, l’équitation l’avait aussi aidé à se remettre en selle, et son petit corps fragile d’adolescent boutonneux avait enfin pu trouver un cadre étroit et rassurant en passant du trot au galop.

Depuis, « se maintenir droit, strict et dur » telle était sa devise, notamment pour les autres, ceux qui ne faisaient pas parti du même globe « ethnique » que lui et qu’il condamnait impitoyablement à l’exil, le même exil peut-être que celui qu’il avait connu dans son adolescence où il avait été à jamais exclu de son monde intérieur. Seulement, savait-il, ce petit homme rabougri, que l’enfance peut ouvrir des failles béantes qui vous font tomber au tréfonds de la terre la plus obscure ?

 

PS : prochain texte, vendredi

17 octobre 2024

Epilation

 

Un jour, le voisin d’en face lui avait dit par-dessus la haie que son fils de 12 ans avait épilé un hérisson mort.

 

  • Et alors ? avait-elle répondu.
  • Alors c’est bizarre, non ?

 

Elle aussi avait trouvé ça bizarre et elle avait interrogé son fils.

 

  • Qui l’a tué ce hérisson que tu épilais ?
  • Je ne sais pas, avait-il répondu tout sourire, mais j’ai bien aimé l’épiler.

 

Six ans plus tard, par une belle journée de juillet, en ouvrant la fenêtre qui donnait sur le jardin, elle avait remarqué que son fils épilait une copine allongée dans une chaise longue, cette épilation lui avait fait penser aux deux précédentes du mois de juin, mais aussi à celle du hérisson mort. Soudain, elle avait entendu sonner à la porte d’entrée et elle était descendue. Son voisin l’attendait sous le auvent, sourire aux lèvres. Après l'avoir saluée, il a dit.

 

  • J’ai des pieds de rosiers qui peuvent vous intéresser, et c’est gratuit.
  • Merci, c’est gentil.
  • Au fait, votre fils n’a pas changé ses habitudes, il épile toujours.
  • Et alors ?
  • Alors rien. Heureusement, sa dernière victime est vivante.

 

Une fois la porte fermée, elle est allée au jardin où son fils épilait toujours son amie. Ce n’était pas la même qu’il y a une semaine, ni celle d’il y a quinze jours qu’il avait aussi épilée. Pourquoi en change-t-il tout le temps ? s’est-elle demandée en frissonnant.

 

Elle n’a pu s’empêcher de s’adresser à lui.

 

  • Eh bien, c’est ce qu’on appelle une épilation qui dure.

 

Son fils ne répondant rien, sa copine a précisé.

 

  • Mathieu aime les choses bien faites.
  • Vous n’avez pas mal ?
  • Si, parfois, mais ça lui fait tellement plaisir.

 

Elle n’a pas insisté et a quitté le jardin pour les laisser seuls. Elle se demandait tout de même ce qui exaltait son fils dans ces épilations en série…

 

PS : prochain texte, lundi.

13 octobre 2024

L’ambition

 

Oscar Wilde a dit que l’ambition était le dernier refuge des ratés. Bel aphorisme que celui-ci. On peut l’appliquer à notre président et à son gouvernement, mais comment faire pour que ces ratés-là quittent le refuge du pouvoir ? Voici une question on ne peut plus captivante qui remplira les petites pages vides de mon quotidien la semaine prochaine. Si réponse il y a, je ne manquerai pas d’en faire part dès jeudi au très petit groupe de personnes qui lisent mes deux textes hebdomadaires. Si réponse il n’y a pas, mes mots navigueront sur d’autres rivages qui m’éloigneront de notre si déprimante réalité pour naviguer le long des côtes  de l'humour et de l'ironie afin que le rire puisse ouvrir un pan de lumière sur l'espace qui nous entoure..

 

PS : prochain texte, jeudi.

 

9 octobre 2024

Jardin

Son jardin était son orgueil ; c’est devenu son cimetière. Comment, me direz-vous ? De façon très simple, il a tout bétonné.

 

Prochain texte, dimanche.

6 octobre 2024

La rumeur

 

 

La rumeur disait qu’elle devenait folle. Pourtant non, point de folie, juste une guerre cérébrale qui la mettait à fleur de peau.  Elle savait que bientôt il n’y aurait plus d’armées de mots qui l’empêcheraient de dormir.

 

Enfin la tranquillité, la sérénité, le repos. Elle pourrait passer ses après-midi, allongée dans une chaise longue, sur une magnifique terrasse qui donnait sur la mer – la photo que lui avait montrer son fils était ravissante. Ce serait cet endroit, sa dernière maison.

 

Peut-être découvrirait elle dans le ciel bleu des oiseaux qui lui raconteraient sa vie, entre deux nuages sombres. Et, si les vents étaient favorables, peut-être qu’un jour elle verrait son mari arriver au port, debout à l’avant de son voilier blanc. Mais il y avait si longtemps qu’il était parti.

 

PS : prochain texte, jeudi.

 

3 octobre 2024

Le poisson rouge

Cette année, au théâtre, nous avons une nouvelle recrue : Pascale, cinquante ans passés, un visage long et un regard de poisson rouge qui lui donne un air vide.  J’ai hélas choisi une scène avec Pascale – elle est débutante – et je m’en suis mordu les doigts.

Nathalie, notre professeure qui a une grande expérience et connaît les débutants sur le bout des doigts lui a demandé à un moment donné.

  • Dis-moi Pascale, quand tu dis cette réplique tu penses à quoi ?

Pascale a attendu un instant avec son même regard de poisson rouge et a répondu.

  • A rien.

A la fin de la séance, Pascale s’est assise à côté de moi et m’a demandé un peu inquiète.

  • Tu penses à quoi, toi ?

Bien évidemment, je lui ai répondu « à rien », et nous avons regardé les deux autres élèves qui entamaient la même scène que nous, sauf que eux n’avaient pas un regard de poisson rouge et ça, ça rend le jeu plus facile, me suis-je dit en moi-même.

Je me demande - mais peut-être avez-vous la réponse – pourquoi je joue toujours avec des débutants alors que les autres les fuient.

 

PS : prochain texte, lundi.

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