Il est 17 heures. Finalement l’horloge a tourné assez vite. Je n’ai même pas encore aperçu mon mari, l’as des ronds de jambe en famille. Mais où est-il ? Ah, il parle à l’un des frères de mon père, le roi des jeux de mots, s’il est en forme, et là, il semble l’être car mon mari sourit. Derrière, je vois sa femme qui a l’air de s’ennuyer. Tiens, je vais lui dire deux mots avant de partir afin de savoir comment vont ses enfants. Mon père, lui, est assis près du buffet, son mal de dos l’oblige à s’éloigner un instant des conversations ambiantes en s’asseyant. Son visage semble apaisé, il faut dire qu’il est dans sa propre famille et qu’il l’apprécie, de façon générale.
Je vois qu’il est 19 heures, le moment est venu du dernier tour de piste. J’embrasse, je promets que je téléphonerai, je souris, je lance une plaisanterie, je plaque une bise sur deux joues plus très fraîches, je souris, je certifie que nous nous reverrons bientôt, je serre la main – tiens, c’était qui au fait ? je ne me suis même pas posée la question – je souris, j’assure avoir été heureuse de le rencontrer – je lui ai à peine parlé – comment je peux être aussi hypocrite moi-même ? Une seule explication : l’éducation. Une dernière bise, une dernière parole d’adieu, un dernier regard souriant, une dernière phrase stéréotypée et voilà, c’est fini, je peux partir l’esprit en paix. 2025 m’ouvre le chemin de 2026 avec ses plaines, ses vallées, ses bosses, ses ornières, adieu paillettes, sourires et champagne, à l’année prochaine. La bise à tout le monde. Et ne m’oubliez pas pendant toute l’année que vous passerez à ne pas me voir !
Chacun recherche sa chacune. La salle résonne du brouhaha des dernières messes basses. On devait maintenant penser à conclure et tout le monde sait que la conclusion est un exercice périlleux. La porte va se refermer sur les hôtes fatigués qui ne manqueront pas de commenter, j’imagine, dans toute la légèreté de leur dialogue, cette clôture de l’année 2025.
En voici un exemple possible :
- Alors ?
- Alors quoi ? J’en peux plus, je suis vannée, épuisée, lessivée, à tordre. Putain mais quelle idée ce repas, quelle idée !
- C’est la tienne !
- Hein ? La mienne ?
- Eh oui ma cocotte, la tienne !
- Ouais… peut-être, mais je n’aurais pas dû !
- Tu as remarqué quelque chose ?
- J’étais toujours à la cuisine, alors pour remarquer quelque chose, il aurait fallu que j’ai un don de double vue ! D’ailleurs, entre parenthèses, tu aurais pu me donner un coup de main, c’est quand même ta famille !
- Ouais, mais c’est toi qui as voulu les inviter ! Alors, tu as remarqué quelque chose ?
- Ben non, quoi ?
- Cette année, personne ne s’est engueulé !
- C’est vrai, tu as raison. Et ça tient à quoi ? C’est un miracle ?
- Non, pas de miracle ! Ils se sont tous cassé du sucre les uns sur le dos des autres, mais discrètement.
- Ben tu vois, je n’avais rien remarqué. Il faut dire que j’étais toujours à la cuisine. Tu aurais quand même pu m’aider un peu, c’est ta famille non ?
- Ouais, mais c’est toi qui as voulu les inviter !
- Tu as toujours le don pour détourner la conversation.
- Ce n’est quand même pas moi qui t’ai dit de les inviter ? Allez, bonne année 2026 ma chérie !
PS : prochain texte, mercredi.