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Presquevoix...
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16 mai 2026

La guerre des portables

 

A la maison, l’état de guerre avait été déclarée. Le père - Ayatollah du contrôle parental - observait, surveillait et vérifiait le téléphone de sa fille, éteint dès 21 heures et gardé dans la chambre des parents.

  • Et l’autonomie ? hurla un jour l’adolescente de 16 ans.

Le père répondit, énervé.

  • L’autonomie, mon cul ! On a vu ce que cela donnait quand on t’a rendu le portable sans contrôle aucun ! Ta moyenne a baissé de trois points. Bosse tes cours, travaille pendant les vacances et ensuite on verra si tu es autonome ! Et sache que de mon vivant, jamais je n’abdiquerai ! jamais !

Elle monta dans sa chambre, claqua la porte et mit la musique à fond.

Les ressentiments et l’épuisement minait l’univers familial. La mère regrettait presque d’être mère et le père, lui, ne pensait plus qu’à une chose : éliminer ces « putains » de portable.

Le fils, 11 ans, attendait son heure. Ne notait-il pas toutes les répliques de sa sœur pour les utiliser contre les parents ?

Une semaine après la crise, l’enfant demanda à sa mère.

  • Quand est-ce que j'aurai un portable ?

La réponse tomba aussitôt.

- On verra !

Sa sœur et alliée lui avait enseigné une chose indispensable pour que ses vœux soient réalisés par les parents : ne jamais s’avouer vaincu et, s’adresser d’abord à leur mère. Il se souvenait de cette phrase percutante.

  •  Quand le conflit arrive entre les parents, ça permet de grapiller de petites choses. Donc n’oublie jamais de faire entrer les désaccords entre eux.

Le jour où le fils dit à son père.

  • Mais toi aussi tu as un portable et tu le regardes.

Le père changea de ton.

  • J’ai un portable oui, mais je ne le regarde pas toutes les minutes comme ta sœur et par ailleurs, je n’ai pas de travail à faire en rentrant chez moi, moi !
  • Moi non plus, rétorqua l’enfant.
  • Eh bien tu devrais, et si tu n’en as pas, relis tes cours, c’est comme ça qu’on progresse. Et dis-toi bien une chose : pas de portable, c’est aussi la possibilité de ne pas être contrôlé en permanence par tes parents.
  • Maman, elle dit pas comme toi.

Le soir même, il entendit une dispute entre son père et sa mère et celui qui avait débuté les hostilités, c’était son père. Bingo, pensa l’enfant, le portable, c’est pour bientôt !

 

PS : prochain texte, dimanche 23 mai.

13 mai 2026

Le nouveau chemin

 

J’aurais voulu que jamais Paul ne disparût, hélas mon époux m’a quittée, et j’étais si jeune. Effroi et bouleversement m’ont habitée, mais grâce au Pasteur Rhéteur de l’église Évangélique de la Rédemption je vais mieux et j’assume maintenant ce deuil.

  • Perdre, mon enfant – m’a dit de prime abord le pasteur - c’est entrer un temps dans l’ombre de la vie. Pour en sortir, il faut se purger. Tu l’as fait financièrement, je t’en remercie, et l’église évangélique est heureuse de t’accueillir en son sein ; maintenant tu vas pouvoir cheminer avec nous.

Je vais à l’église tous les mardis et tous les dimanches et je dois dire, qu’intérieurement, j’ai changé. Vu ma détresse, le pasteur a accepté, le mardi soir – jour où nous sommes seuls dans l'église - de m’aider à approfondir mon parcours religieux. Nous nous retrouvons en silence, d'abord, et en moi pénètre la divine eucharistie.  Sa douceur, son charisme et sa bienveillance m’ont permis d’évoluer sur le chemin de la foi. Le vide et le doute ne m’habitent plus. Je ne suis plus seule. Je suis un océan de plaisir et j’avoue attendre chaque mardi avec impatience. Je ne le dis pas au pasteur car il est d’une telle humilité !

Au début, je croyais que le pasteur était célibataire, mais non. Sa femme – un peu plus âgée que moi - vient maintenant aux offices du dimanche et je remarque qu’elle porte sur moi un regard étrange.  Sans doute pense-t-elle que le temps que son mari m’accorde dépasse les sentiers de la foi. Je suis discrète et je  n’ai bien sûr posé aucune question au pasteur Rhéteur. Inutile de faire entrer en lui un quelconque malaise qui l’empêcherait de me communiquer, avec ses gestes bienveillants, cette foi qui désormais  s’ouvre pleinement à moi.

 

PS : prochain texte, samedi.

11 mai 2026

Le proviseur

 

Il dirigeait l’établissement comme un meneur son attelage. Aux réunions, il se tenait debout – 1 mètre quatre-vingt-dix ça en impose – ses positions étaient tranchées et l’humiliation cinglante. Jamais aucune réplique de ses subordonnés, jusqu’au jour où l’inattendu arriva.

Lors d’une réunion collective, il dit à une enseignante d’une quarantaine d’année qu’il jugeait trop souvent absente.

  • A l’âge qui est le vôtre, Madame, ces absences fréquentes sont de mauvais augure. Vous ne risquez pas d’avoir un point fixe où travailler de sitôt, je vous le dis. C’est un peu ce qu’on appelle rater sa carrière, non ?

L’enseignante le regarda calmement et répliqua du tac au tac.

  • Absences toutes justifiées par certificat médical, Monsieur  le Proviseur. Mais peut être y a-t-il eu un récent décret que j'ignore ? Peut-être que maintenant, un professeur n’a plus le droit de tomber malade ? Si c'est le cas, donnez-moi les preuves nécessaires afin d'éclairer l'ignorance qui est la mienne, Monsieur le Proviseur.

Le proviseur ne répondit rien et sortit de sa poche un petit carnet où il écrivit rapidement  :

Madame Breton, emmerdeuse !

 

PS : prochain texte, mercredi.

9 mai 2026

La promenade du cimetière

 

Les morts sont toujours de bonne compagnie et je me rends au cimetière des cyprès tous les samedis. J’y retrouve mon père et mes grands-parents maternels.  Une fois près de leur tombe, j’ai toujours une petite conversation qui me ramène des années en arrière, sur les rives du « bon vieux temps », comme disent certains.

Souvent, les vivants me disent qu’à mon âge – j’ai 45 ans – je devrais trouver autre chose à faire que de discuter avec les morts. Je ne réponds jamais aux vivants. A quoi cela sert-il d’expliquer quelque chose à ceux qui ont les oreilles closes ?

Mais, tout de même, peut-être qu’un jour je leur dirai que les morts ont un énorme avantage sur les vivants : ils m’écoutent et ne m’interrompent jamais.

 

PS : prochain texte, lundi.

7 mai 2026

L’homme à la cape noire

 

Quand elle le voyait déambuler avec sa longue cape noire dans la rue du champ des oiseaux, elle l’accompagnait au loin par curiosité. Elle l’imaginait suivi d’un cortège d’oiseaux noirs, bestiaire fantastique qui donnait élégance et panache à cet homme si grand.

Elle ne lui avait jamais adressé la parole jusqu’au jour où il se retourna pour l’interroger d’une voix grave, qu’il porta loin.

  • Alors mademoiselle, curiosité, goût de l’étrange, amour peut-être, qui sait ?

Elle répondit aussitôt et s’approcha.

  • Goût de l’étrange et un certain désir de savoir.

Il lui sourit et lui tendit sa carte de visite où elle lut : Etienne Dumont, magnétiseur.

  • Ça peut toujours servir, ne croyez-vous pas ?

Elle observa son visage long parcheminé de quelques rides profondes, puis elle ajouta.

  • Qui sait ? On dit que le hasard fait bien les choses, alors…

Elle lui téléphona un mois plus tard. Au téléphone la voix de l’homme était moins grave et son ton lui déplut ; alors elle raccrocha, et jamais ne le revit.

 

PS : prochain texte, samedi.

5 mai 2026

Les cigognes

Les cigognes

 

Ils roulaient sur une route qui les menait à Mertola quand soudain elle lui dit.

  • Arrête la voiture, elles sont là.

Ils sortirent. Seuls sur le bord de cette route quasiment déserte, ils les contemplèrent. Le vent, le ciel, la tour des « migrantes », un instant divin. Presque en larmes, elle chuchota.

  • Tu vois, elles, elles ne vivent pas dans le gîte inhospitalier de la société. Elles sont là, elles attendent jusqu’au jour où elles partent et…

Elle s’arrêta avant la fin de la phrase, comme souvent elle le faisait, puis ils continuèrent à observer les cigognes en silence.

  • Le sens exquis de leur vie, c’est touchant, ajouta-t-il.
  • Moi je suis comme les cigognes, j’aime partir, et je reviens, forcée par la vie, puis je repars encore.

Ils remontèrent dans leur voiture et repartirent sur la route tranquille. Dans deux jours, pensa-t-elle, retour au tombeau : le même bureau dans la même entreprise, la même collègue avec les photos de ses enfants qui défilaient en fond d’écran, les mêmes sourires convenus, les mêmes mots d’un quotidien dont le fil l’étranglait.

Pourrait-elle tenir jusqu’à la retraite ou devrait-elle – afin de revivre - se transformer en cigogne ?

 

PS : photo prêtée par Mado. Lieu de prise de photo : le Portugal.

PS' : prochain texte, jeudi.

3 mai 2026

Moi présidente !

 

 

Elle était prête, déterminée et elle avait la prestance : 1 mètre soixante-douze tout de même ! De toute façon, en politique, le seul parti qui importe, c’est celui du MOI ! Par ailleurs, elle avait un mari qui avait de l’humour et parlait anglais. Important pour les réceptions.

Elle se répéta trois fois, avec un ton différent, la phrase suivante :  « Je pense savoir comment présider la France ». Très important le TON.  Ne jamais détonner où l’on rompt l’harmonie dès le départ.  

Puis, elle continua sa causerie devant la glace de l’armoire en prenant comme exemple le « célèbre » discours de Françoise Hollande en 2012. Ah, ce Moi président, quelle trouvaille ! Elle, son « Moi présidente », elle le répéterait sept fois. Oui, le sept conviendrait parfaitement. La sagesse spirituelle et l’introspection.

Elle commença ainsi : « Moi présidente, je porterai haut et fort l’image des femmes dans notre pays. Banal, certes, mais pas mal parce que merde, j’en ai marre de ces machos quinquas, sexas, septas, qui pensent que le seul fait d’avoir eu une petite carrière politique et un pénis, cela ouvre les portes de la présidence. Circulez les mecs, embarquez sur l’autoroute des vacances, il n’y a plus de place pour vous à l’Elysée, j’arrive ! »

Soudain son mari entra dans la chambre où elle répétait et il lui demanda.

  • Tu fais quoi devant la glace ?
  • Je m’entraîne.
  • A quoi ?
  • A l’élection présidentielle.
  • Ah bon, mais tu as un lourd handicap quand même, tu le sais ?
  • Lequel ?
  • Personne ne te connait et il te faut un nombre faramineux de parrainages d’élus !
  • Je m’en fous, je rêve et après on verra.

Son mari se tut. Il savait que sa femme voulait se reconvertir professionnellement et que cette simple idée pouvait transformer son quotidien.

  • Après tout, nombreux ont été les  imbéciles  à accéder au pouvoir, alors, pourquoi pas toi ?
  • Tu te moques de moi ?
  • Mais non, pas du tout, je me dis qu’on entrerait peut-être dans une nouvelle ère avec une femme !

Il profita de sa dernière tirade pour sortir de la chambre. Il savait qu’en cette période difficile, il fallait éviter les conflits !

 

PS : prochain texte, mardi.

 

1 mai 2026

La croix

La croix

 

Elle entra dans l’église car la chaleur, à l'extérieur, était insupportable. Assise sur une chaise du chœur, c’est là qu’elle le vit, en génuflexion devant une croix bizarroïde, toute en rondeur, inclinée à gauche, et qui semblait suivre un chemin lent vers le sol. Priait-il ? Implorait-il le Christ ? Parlait-il à un être disparu ?

Soudain l’homme se releva et tourna ses yeux vers elle. Elle les baissa immédiatement, de peur de le voir s’avancer. Elle se mit donc elle-même en génuflexion, la tête dans ses mains.

Hélas, il eut l’audace de s’asseoir à ses côtés. Elle entama alors l’une des vieilles prières de son enfance.

L’homme ne bougeait pas, et la douleur qu’elle ressentit dans son genou droit l’obligea à se relever, puis à s’asseoir. Soudain il lui dit.

  • Vous pourriez m’aider ?
  • A quoi ?
  • A remonter la croix qui est tordue.

Elle regarda la croix, puis répondit.

  • C’est impossible, elle est en bois, aucune souplesse donc.
  • Essayons tout de même et si Dieu nous aide….

Elle le regarda et constata que ses yeux gris exigeaient d’elle une aide vitale. Il n’avait pas l’air dangereux, juste triste. Elle se leva donc et l’accompagna jusqu’à la croix.

  • Mettons-nous du côté gauche et nous allons la pousser ensemble.
  • Très bien, acquiesça-t-elle.

Au bout de trente secondes, la croix revint à sa position première.

  • Vous voyez, vous voyez, on l’a fait. Merci mon Dieu. Il suffit d’être deux pour être exaucé !

Il lui mit la main sur son bras et la remercia. Elle eut peur qu’il aille plus loin – qui sait avec ces fous de Dieu ? – mais non. Il se contenta de lui sourire et d’ajouter.

  • Dieu vous remerciera un jour.

Elle lui dit rapidement.

  • J’espère car il y a bien longtemps qu’il est aux abonnés absents.

Puis elle se leva et retourna à l’hôtel où son mari l’attendait.

  • Alors, ta visite de la ville lui demanda-t-il ?
  • J’ai visité l’église et j’ai aidé un type à remonter une croix.
  • Tu es sérieuse ?
  • Oui et il m’a dit que Dieu me remercierait un jour.

Son mari sourit, mais ne répondit rien. Quant à elle, elle se dit que le hasard faisait peut-être bien les choses. Qui sait si elle ne guérirait pas un jour de ce nuage de dépression qui parfois assombrissait ses journées ?

 

PS : prochain texte, dimanche

 

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