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26 novembre 2018

Liste des choses qui doivent être courtes

  • Ne plus avoir envie d’imaginer la vie des gens que je croise.
  • Penser que ma mémoire ne reviendra pas à ce qu’elle était avant le 25 mai 2018.
  • Exprimer mon agacement avec une grossièreté gênante
  • Croire que le piano et la guitare font partie d’une autre vie.
  • Constater que la solitude est un voyage sans fin.
  • Être hantée par une idée noire que je n’ai pas choisie.
  • Me sentir étrangère aux autres.
  • M’analyser avec un regard de jury de concours.
  • Croire que je suis transparente.
  • M’obstiner à chercher une touche de malheur.
  • Constater qu’un enfant n’est pas écouté par ses parents.
  • Me rendre compte que le bonheur est en moi mais que je l’ai perdu.
  • Supporter l’orgueil de ceux qui se pensent intelligents.
  • Penser qu’ailleurs l’herbe est plus verte.
  • Acheter pour combler l’angoisse du vide.
  • M’obstiner à croire que rares sont ceux qui se remettent en cause.
  • Voir la mort s’approcher à grands pas.

 

 

 

18 mai 2018

Evidence

Un matin, au petit déjeuner, elle lui avait dit, comme si c’était une évidence.

-  Ce qui nous sépare, tu vois, c’est nous. Et j’ajouterais même : si nous n’étions pas nous, nous pourrions parfaitement vivre ensemble, sans ressentiments.

Il en avait noyé sa tartine dans son immense bol de café au lait.

26 février 2018

Duo de février

Aujourd'hui, voici le texte de Caro sur la même  contrainte  : utiliser ce vers de Guy Goffette " j’avais dix ans et plus de voyages dans mes poches que les grands navigateurs"

 

J’avais dix ans.

 

J’avais dix ans et plus de voyages dans mes poches que les grands navigateurs, et aussi une bille volée à un grand, des bouts de papier et un crayon avec une mine multicolore.

Il y avait de tout dans mes poches : des bonbons, des restes de goûter, des pierres plates pour les ricochets. Mes poches s’emplissaient et se vidaient comme par magie. Le jour de mes douze ans j’y ai glissé le couteau de poche d’un cousin qui croyait l’avoir perdu. A quinze, un rouge à lèvres, premier et dernier vol d’une brève carrière de délinquante. Je venais d’avoir mon bac quand j’y ai glissé mon premier iPod.

Je trimbale toujours autant de choses. Je frôle le mètre quatre-vingts et sur l’échalas que je suis, c’est à peine si on remarque tout ce qui s’entasse dans les doubles-fonds de mon manteau. Le plus souvent un livre, écorné et sali, des miettes que je refile aux oiseaux, le photomaton d’un ex dont j’ai oublié le nom mais pas la peau, des trucs quoi.

Un jour dans l’open-space où je bossais, j’ai eu envie d’une clope. Ça tombait bien c’était la pause. Je suis sortie sur l’esplanade de la Défense, aussi sec le vent m’a giflée. J’ai regardé les gens et puis j’ai ressorti une bulle de verre irisée de partout qui traînait au bout de mes doigts, belle, et inutile pour gagner aux billes. J’ai regardé le ciel à travers. J’ai vu que mes poches étaient remplies de rêves et qu’il fallait que je les sorte un peu au grand air, histoire de les vivre un peu.

Et c’est ce que j’ai fait.

 

 PS : prochain texte le samedi 3 mars

6 janvier 2018

Le clystère

Lorsque le psychiatre constata le  symptôme dont son patient s’était doté, il lui dit admiratif.

-          Une grande et belle oeuvre que vous vous êtes forgé là, mais je dois vous dire que plus une oeuvre est parfaite, plus il est difficile de s’en défaire !

Le patient ne répondit rien. Qu’aurait-il pu dire ? Il demanda juste au psychiatre s’il avait des clystères d’eau bénite car c’étaient les seuls qui le soulageaient de ses maux de tête récurrents.

 Le psychiatre ne le contraria pas et lui donna le clystère demandé. Le patient répondit Amen et se fourra le clystère dans les fesses avant que le médecin n’ait eu le temps de dire ouf. La messe était dite !

8 avril 2018

LE SVDM

Il avait été diagnostiqué comme souffrant du SVDM -  syndrome de vie de merde - et avait été très clair avec le médecin.

-          Soit vous me trouvez un traitement ad hoc, soit je change de médecin.

Le médecin avait piteusement baissé les yeux n’osant dire que quand le SVDM sévissait, il n’y avait aucune solution, sinon – et tout dépendait de sa date de « péremption » car l’opération demandait du temps  – changer de corps et de décor  pour enfin éclore

15 décembre 2017

Changement

Pourquoi la vie désenchante-t-elle ce qu’elle a enchanté ?

Il l’avait trouvée belle, très belle, puis moins belle, nettement moins belle et maintenant, non seulement  il la trouvait quelconque, mais bête. Il s’en voulait mais c’était ainsi, la vie avait transformé la soie en tissu grossier. Tout ce qui chez elle l’avait attiré, l’éloignait ; et tout ce qui l’avait ému, l’agaçait.

L'heure était venue de s'envoler à tire d'ailes...

25 décembre 2017

Noël

Ce Noël-là -  à dix ans révolus -,  elle avait voulu tuer ses parents avec une poudre de perlimpinpin  qu’elle avait versée dans les jolies petites tasses roses à fleurs bleues de leur service à thé.

Ses parents avaient survécu, tant mieux, ou tant pis. En tout cas, cette mise en acte l’avait définitivement sauvée du naufrage.

Cette famille-là  n’était plus la sienne et, enfin libre, elle avait pu renaître.

17 novembre 2017

Duo de novembre

Après le texte de Caro, qui a ouvert le Duo, voici le mien, et toujours cette "Vocalise" de Rachamninov comme inducteur.

 

Vocalise

 

Tous les soirs son nouveau voisin mettait le même morceau de Rachmaninov à 20h15 ; un rituel musical qui perturbait l’écriture de son troisième roman. Intrigué par ce fanatique de « Vocalise », elle commença à épier ses allées et venues. L’œilleton fut un précieux allié.

L’homme ne payait pas de mine : grand, maigre, dans les trente-cinq ans, revêtu d’un pardessus qui lui donnait un air d’épouvantail, il arpentait la vie comme s’il s’était agi d’arpenter les allées d’un vaste cimetière.

Il lui rappelait son dernier amant,  mort, comme les autres. Simple coïncidence ?  « Vocalise »… n’était-ce pas un titre séduisant ? Rachmaninov avait écrit ce morceau pour une voix de soprane. Une soprane comme héroïne, cela la changerait des névrosés qu’elle avait mis en scène dans ses deux précédents romans. Elle entrevoyait une femme gorgée de sève dont la vie pourrait se jouer entre ses  aventures amoureuses et les cours donnés au conservatoire.

Ses réflexions prirent un tour nouveau après le soir où son voisin frappa à sa porte. Il était 20 h  et l’heure du rituel approchait. Elle regarda à l’œilleton. C’était lui. Que faire ?  Elle ouvrit. C'était une aubaine pour l’écriture de son roman. Devant elle, il y avait un homme au visage chiffonné et aux yeux embués.

-          Bonsoir, je suis votre voisin.

-          Oui, je vous reconnais.

-          J’ai besoin de vous.

-          De moi ?

Il enchaîna très vite.

-          Oh, c’est quelque chose de simple. J’aimerais que vous écoutiez un morceau avec moi.

-          Celui de 20 h 15 ?

-          Comment vous le savez ?

-          Les parois ne sont pas épaisses. Rachmaninov, non ?

-          Exact.

-          Mais vous ne l’écoutez pas seul d’habitude ?

-          Oui, mais ce soir ce n’est pas possible.

-          Pourquoi ?

-          C’est la date anniversaire.

-          De quoi ?

Il ne répondit pas et lui fit signe de le suivre. Elle ne se fit pas prier. A 20 h 15, elle était assise à côté de lui sur le canapé noir qui trônait dans son salon et ils écoutaient « Vocalise » de Rachmaninov ; mais cette fois-ci, une voix de femme avait remplacé le violoncelle habituel. Elle ne dit rien pendant le temps  que dura le morceau, mais à la fin elle ne put s’empêcher de lui demander.

-          C’est une soprane que vous connaissiez, n’est-ce pas ?

-          Oui. Une amie. Elle est morte un 17 novembre. Elle avait 30 ans.

Elle voulut lui dire que son dernier amant avait lui aussi disparu un 17 novembre, mais elle préféra se taire, le pauvre avait l’air tellement bouleversé. Soudain, il lui prit la main et continua la voix tremblante.

-          Vous lui ressemblez tellement, c’en est troublant !

Il lui proposa un porto qu’elle accepta. Pendant qu’il la servait, elle pensait à son livre, aux hasards, aux liens entre les vivants et les morts.

Une fois son porto avalé – elle manquait de retenue en toute chose - elle lui confia.

-          Vous savez que vous ressemblez à mon dernier amant. Celui qui est mort dans un accident de voiture. Heureusement, il est mort avant de me tuer avec ses ressassements.

Le pauvre garçon s’évanouit aussitôt, trop d’émotions sans doute. Si le baiser qu’elle lui donna le ranima un peu, elle fut étonnée de sa réaction. Il se recroquevilla à l’extrémité du sofa, les jambes repliées sous lui, hurlant que jamais il ne l’aurait tuée, jamais, puis il commença une vocalise qui ne s’interrompit qu’avec l’arrivée du SAMU.

Une décompensation, lui expliqua le médecin avant d’emmener  son voisin à l’hôpital Sainte Anne.

Cette décompensation fut à l’origine de sa récompense - le Goncourt -  pour son troisième roman intitulé « Vocalise ».

Elle se demanda si elle devait lui offrir le livre et le lui dédicacer, mais elle eut peur de ce que la lecture pourrait provoquer en lui. Et s’il avait vraiment tué la soprane, comme elle le suggérait dans son roman ?

 

 

Luka Sulic - Rachmaninov Vocalise

21 novembre 2017

Dialogue

-           Dis maman, quand on est mort, c’est pour combien de temps ?

-           Ben …

-           Alors ?

-           Toujours !

-           C’est quoi toujours ?

-           Je sais pas moi, toute la vie !

-           Oui mais quand on est mort, ça peut pas être pour toute la vie, puisqu’on est mort !

-           Ecoute, quand on est mort, on est mort, voilà, c’est fini, point barre !

-           Oui mais…

-           On verra ça plus tard, hein ? T’as vu l’heure qu’il est ? Et puis la mort, t’as toute la vie pour y penser, maintenant faut penser à aller au lit !

2 avril 2017

La cochonne

Elle lui en faisait voir de toutes les couleurs. Non seulement elle creusait derrière ses clôtures mais elle le narguait de son oeil torve. 9 mois que son petit jeu durait, 9 mois de négociations avec le propriétaire qui ne voulait rien entendre.
-    Si je l’ enferme elle va déprimer, avait-il eu le culot de lui dire.
Pourtant, il avait été très clair.
-    Soit tu l’enfermes, soit elle termine en jambonneaux  !
Un mois plus tard, quand il l'a visée à la carabine de la fenêtre de sa chambre à coucher, il n’en a eu aucun regret. Le POUM  l'a  même fait  hurler de rire. Celle-là, il ne l'avait pas ratée !


6 août 2016

Maman

Aujourd’hui maman est morte* et je suis soulagée. Maman s’est suicidée en se jetant du troisième étage. Bizarre, parce que maman était parfaite. Papa, lui, dit que maman est tombée en faisant les carreaux. Papa a toujours vu la vie comme ça l’arrangeait. Comment peut-il croire que maman faisait les carreaux ? Elle  détestait les faire ! Inutile de discuter avec papa, papa préfère voir maman comme elle n’était pas.

J’ai toujours cru que maman avait droit de vie ou de mort sur moi, mais ce n’est pas moi qui suis morte, c’est elle. Quand j’étais petite, les bras de maman me faisaient peur. Quand ils m’entouraient, je croyais qu’ils allaient m’étouffer. Tout le monde disait que nous nous entendions tellement bien ! Moi aussi je l’ai longtemps cru. Pourtant je peux dire aujourd’hui que maman était mon bourreau.

Depuis un an, maman commençait à avoir des doutes. Ils sont arrivés sur la pointe des pieds et avec les mois, ils ont tissé leur cocon de deuil. Il y a une semaine, maman m’a dit avec force : « Tu dois vivre ta vie ! ». Je l’ai regardée à deux fois, mais elle ne m’a rien dit d’autre.

Aujourd’hui je descends les escaliers, ma valise à la main, je passe le seuil de la porte et je ne regarde pas derrière moi. Papa doit m’observer derrière le rideau de la fenêtre de sa chambre, peut-être qu’il pleure, qui sait ?

Aujourd’hui maman est morte et c’est mon anniversaire : j’ai vingt ans.

 

*première phrase de l’Etranger de Camus.

3 janvier 2007

On a beau ne jamais sortir de sa peau...

On a beau ne jamais sortir de sa peau, où qu’on aille, un changement de décor est toujours salutaire. C’est pour ça qu’il partait de sa ville natale, l’air y  était devenu irrespirable ; et surtout il y avait ce type qui lui collait à la peau comme un maillot trempé de sueur dont on ne peut plus se débarrasser. Pourquoi s’était-il laissé aller à coucher avec lui ? Au moins, maintenant, il savait qu’il pouvait encore « bander » - comme disait son père - mais il avait aussi la preuve que jusqu’alors il s’était menti, les femmes ne l’avaient jamais intéressé !

Un cargo l’attendait au Havre, direction le Brésil ou ailleurs, quelque part où personne ne le connaissait, comme ces migrants jetés sur les routes afin de trouver la terre promise. Et pour lui, la terre promise, c’était s’oublier, même s’il savait qu’il était condamné à rester avec lui-même. Mais à part le suicide, comment pouvait-il se faire disparaître ? Ailleurs, il  pourrait au moins faire semblant d’être neuf, mentir sur son passé, changer de famille, oublier son frère, marié, normal ; sa mère, soumise, qui lui rappelait toujours que, célibataire à son âge, quand même… ; et surtout son père, fier de sa virilité qu’il affichait quotidiennement au comptoir du bar de l’avenir. Son père comme un mal ancré en lui… Il lui avait déjà dit ce qu’il pensait, son père, et même devant tous ses copains de comptoir, « Parfois je me demande si t’as des couilles ! Ça t’arrive de bander ? T’as peut-être trop fait d’études pour ça ! ». Depuis, ils s’évitaient. Ils avaient honte l’un de l’autre. Comment vivre en ravalant sa différence ? Comment vivre en haïssant ?  Depuis qu’il avait pris la décision de partir, il ne ressentait plus rien mais il savait qu’il ne reviendrait jamais, même s’il devait en crever.

12 avril 2015

Duo printanier

Nouveau duo d'écriture avec Caro. Cette fois-ci, notre source d'inspiration est " l'écrivain unique ". Et pour Caro, ce parc.

Aujourd'hui, vous pouvez lire le texte de Caro. Le mien paraîtra mardi 14 avril.

 

Allée des écrivains uniques

Un peu plus loin, il y a la statue en pied de mon père. À droite, allée J, emplacement 38, le buste de mon parrain, brisé par le milieu : F. W., créateur du Théâtre du peuple. Un géant dont les mains recouvertes d’encre noire et d’un épais poil roux faisaient battre le goût de terre de son enfance sous le vernis des odes au parti. Sans doute, le chef d’œuvre érigé pour le faire passer à l’éternité avait été coulé dans un acier médiocre.

Sous le saule, un banc m’attend. Assise, j’aperçois le bronze bruni de la statue de Yan, mon premier amant, perdu au milieu des légendes du régime. Il était venu à la rencontre de mon père lors d’un salon officiel et s’était retrouvé à la maison devant une bouteille d’un alcool transparent. Je m’étais glissée dans la chambre d’ami une nuit où lui n’avait pas trop bu. J’avais seize ans, presque dix-sept. L’Écrivain Unique, mon père, sensible à ses poèmes souples et lisses, avait voulu l’adouber. Avait-il eu peur ensuite du talent qui avait pointé ?  Était-ce jalousie de voir sa fille, la perle de sa vieillesse, passer des nuits dans des bouges avec ce garçon dont les yeux de chat trahissaient des ancêtres venus des terres de l’Est ? Ou simplement les années pesaient, transmutées en livres lourds et obséquieux, le hantant. Il avait alors soixante-neuf ans.

Yan n’avait fait que s’approcher de la gloire. Sa chute fut brutale, tout comme l’exil où il s’éteignit très vite.  À l’époque je l’avais déjà oublié dans d’autres bras. Sa statue, place des matins rouges, avait tenu six mois avant d’être déboulonnée et déposée ici, dans ce parc à l’abandon.

Mon père, le dernier Écrivain Unique du régime, est mort depuis longtemps. La lignée s’est presque éteinte, ses successeurs ne cultivant plus qu’une écriture servile et sans relief. Je sais, pour avoir dérobé son journal intime, qu’il aurait aimé que je lui succède. J’étais née fille et ce fut-là mon premier acte de rébellion.

Sans doute aurait-il été effrayé et attiré par la femme que je suis devenue. Une ombre qui chante dans des cabarets en bordure de la Loi. À la porte de laquelle, on frappe de nuit ou de jour pour déclamer l’espoir ou la honte. Pour échanger une parole que l’on tatoue sur sa peau et ses pensées, qu’on porte à d’autres. Une femme qui trace dans l’air des mots amples, saturés de bouches qui se cherchent, de corps qui se lèvent, d’horizons où meurent les oubliés. Sa fille qui grave des histoires invisibles à la marge des pages officielles.

 

Caro Mennesson Ll – Clermont Ferrand – 1er avril 2015

17 octobre 2014

Duo d' octobre

Nous poursuivons, avec Caro, nos duos d'écriture, mais ils se feront désormais uniquement sur ce blog.

Pour le mois d'octobre, place à l'amour avec cette inoubliable chanson de Tom Jones - " Love is in the air " - qui a certainement marqué la jeunesse de certains.

Le texte de ce jour est de Caro, le mien paraîtra dimanche.

 

Les chaises musicales

 

— Alors le départ de Luc, ça va ? Tu t'en sors avec la nouvelle ? On ne te voit plus.

Je ne savais pas quoi dire. D’ailleurs, y avait-il quelque chose à commenter ? Je laissai la conversation se déliter, quelques remarques sur son physique, sur son étrangeté ; «  Une vraie rousse tu crois ? ». Et puis Laure la serveuse arriva avec son décolleté fatigué, ses 3 plats du jour et la tête de veau de Gérard.

— Elle s'appelle comment au fait la nouvelle ?

Un grand fracas à deux pas, bruits d'assiettes cassées et vociférations ; la discussion digressa à nouveau. Le prénom de ma nouvelle collègue, avec qui je partage mon bureau de manière intermittente, est Chloé.

Il paraît que je suis un gars plutôt cool. Je ne parle pas des autres, en bien et encore moins en mal. Je distille quelques anecdotes insignifiantes de ma vie pour noyer l'essentiel. « Tiens, je suis passé chez Ikéa la semaine passée, il y a des promos sur les bureaux. » Parfois, je prends un verre avec les collègues et je ne boude pas la soirée « Cochon à la broche » annuelle du CE. Pourtant Chloé, au début, je ne pouvais pas la supporter. Personne ne l'a su, même pas ma petite amie. En fait, rétrospectivement, surtout pas elle.

C’est que Chloé chante tout le temps. Elle arrive et elle a un truc en tête. Souvent quelque chose de moderne que je ne connais pas. Elle est très rock. Enfin, c'est ce qu'elle m'a annoncé, le jour où j'ai découvert Greenday. Et puis, je me suis mis à fredonner avec elle, je rentrais le soir et je m'engueulais avec ma copine qui ne supporte pas ma voix. C’est vrai, je ne suis pas Patriiiick Bruel, chant et physique et le poker. Le matin suivant, j’ai dit à Chloé d'arrêter. Elle s'est d'abord cabrée, a chanté de plus belle, je l'ai détestée. J'ai fui le boulot, les collègues parce que je sentais que je risquais de vraiment pourrir cette fille. Or je ne parle pas des autres, ni en bien, ni en mal.

Quand elle a vu que les engueulades de ma copine envahissaient ma journée à coup de sonneries ininterrompues, Chloé a fait un effort. Elle était là, tassée sur sa chaise, les lèvres serrées. Et je l'entendais. Je la voyais à peine, mais je sentais la musique caresser le silence et finalement le soir, je chantonnais un truc sans queue ni tête, un brouhaha de sons méconnaissable. Ça râlait toujours.

Un jour, je suis arrivé dans l'après-midi. Chloé était là, debout sur sa chaise, cherchant dans le haut de l'armoire un vieux dossier. Elle chantait et, le titre est idiot, pourtant j'ai souri et j'ai éclaté de rire. Le soir, on a dîné ensemble chez elle. « Love is in the air » c'est un peu con comme titre, non.

Après ça je ne suis plus parti en life avec ma copine puisqu'on s'est quitté. Je sors avec Chloé et on croirait que l'on joue aux chaises musicales dans notre bureau. Je ne parle jamais d'elle, ni en bien, ni en mal. Quand un collègue cherche à me tirer les vers du nez, je laisse la conversation mourir. C'est ce qui est bien dans la vie, et mal d’ailleurs, c'est que finalement, peu de gens s'intéressent aux autres. D'ailleurs moi à part Chloé en ce moment... Vous me direz quand on tombe amoureux...

3 avril 2014

Le restaurant

Enervée, elle avait exhibé le ticket de caisse du  restaurant et lui avait demandé.

- Alors, sympa ce repas au restau ? Au fait c'était avec qui ?

- Tout seul.

- Tout seul ? Avec "deux couverts" inscrit sur le ticket ? Je veux bien croire que tu aies  l'impression de manger avec quelqu'un d'autre quand tu manges en tête à tête avec toi-même, mais avoue que pour moi c'est un peu dur à avaler !

Il s'obstina.

- Je te le répète : j'ai mangé tout seul.

Elle préféra couper court - elle savait  qu'il ne changerait pas un mot de sa réplique apprise par coeur - et elle se rua sur l'aspirateur ; engloutir les poussières lui ferait le plus grand bien.

12 février 2014

La réplique qui tue

Comme d'habitude, elle ne pouvait jamais vraiment obtenir le silence ; la classe de STMG2 ressemblait à une mer agitée par la houle. Soudain, un élève prit la parole sans y être autorisé et lui dit agressif.

-          Ouais, ça sert à rien vot’ cours !

Elle lui répondit du tac au tac.

-          Mais c’est toi qui sert à rien !

Et elle continua son exposé sous le regard interloqué de l’élève.

22 décembre 2013

Le sapin de Noël

C’était jour de grève, le quai était noir de monde et la foule commençait à s’impatienter quand elle vit la tête d’un sapin émerger de la marée humaine. L’arbre avançait envers et contre tout. Il fallait vraiment être givré pour circuler avec un sapin de Noël un jour pareil. Le sapin s’arrêta non loin d’elle ; il appartenait à un jeune homme, la trentaine environ, revêtu d’un pardessus gris. Elle entendit quelqu’un crier « Il manque plus que les boules et ce sera complet », un autre enchaîna « Les boules, il doit déjà les avoir, et des grosses encore ! ». Le jeune homme au sapin restait imperturbable et digne, comme un gentleman anglais qui n’aurait à la main qu’un simple parapluie. Elle lui sourit mais il ne répondit pas à son sourire. Quelqu’un fredonna « Mon beau sapin » et un autre reprit plus loin, comme en écho « Petit papa Noël » ; mais sans susciter de réaction chez le propriétaire du sapin.


Quand le métro arriva, elle sentit une tension, chacun semblait se recentrer sur soi et se préparer à foncer vaille que vaille vers les wagons. Elle eut une pensée émue pour l’homme au sapin qui, lui, devrait se frayer un chemin pour deux. L’ouverture des portes déclencha une hystérie collective. Poussée par des corps anonymes elle se retrouva miraculeusement dans le wagon, coincée entre la porte du fond et l’arbre de Noël dont les aiguilles lui chatouillaient les narines. Elle essaya de voir l’homme au sapin à travers les branches, mais elle remarqua qu’il n’était plus là et, quand le métro partit, après un choc qui la projeta contre un corps étranger, elle découvrit, comme d’autres voyageurs, que le propriétaire du sapin était resté sur le quai et qu’il agitait les branches de son corps en proie à une frénésie désespérée. Un petit malin entonna alors un :

Vive le vent
Vive le vent
Vive le vent d'hiver
Qui s'en va sifflant soufflant
Dans les grands sapins verts
Oh !
Vive le temps
Vive le temps
Vive le temps d'hiver
Boule de neige et jour de l'an
Et bonne année grand-mère … qui fut repris en chœur par tout le wagon.

 

4 décembre 2013

Le sens du travail

L’histoire se passe au moyen âge, sur le chantier d’une cathédrale. Un homme avise trois ouvriers tailleurs de pierre qui semblent effectuer la même tâche. Au premier il demande : « Que fais-tu ? » «  Je taille des pierres pour gagner ma vie », lui répond-il. S’écartant de quelques pas, il pose la même question au second « Je monte ce mur avec les ouvriers de mon équipe, ce qui consolidera l’édifice », assure-t-il. L’homme s’éloigne encore de quelques pas et repose la même question au troisième ouvrier. Ce dernier, enthousiaste, lui affirme : « Je construis une cathédrale. ».

Cette petite histoire, lue lundi dernier dans un quotidien, m’a démontré par A + B qu’il était temps pour moi de prendre une autre voie car je ne suis plus capable que de « tailler des pierres ». Bien sûr, je le sentais depuis longtemps, mais cette histoire en est la "brillante" illustration.

Reste la question suivante :  où pourrai-je construire des cathédrales ?

6 novembre 2013

Les timbres

Dix ans qu’elle ne collectionnait plus les timbres et 10 que ses grands-parents lui en envoyaient toujours, patiemment décolés sur des gants de toilettes mouillés qu’ils alignaient sur la commode de la  salle de bain. Sans doute aurait-elle dû leur dire la vérité, mais ils semblaient les décoller avec un tel amour...

 

4 janvier 2013

Le vide grenier

Pour ce nième vide-grenier du quartier elle avait sorti tous ses rossignols, notamment un service à café abominablement laid que sa grand-mère avait acheté, 30 ans plus tôt, à l’un des nombreux marchands ambulants qui passaient dans le village.

Depuis son décès, elle l’avait précieusement gardé, comme une relique, mais il était temps de s’en débarrasser ; la période de deuil était passée.

Quand elle l’installa sur le stand, elle ne put s’empêcher de répéter à plusieurs reprises « Mon Dieu qu'il est moche ! ». Elle détestait au plus haut point le liseré vert olive souligné par une nervure dorée du plus mauvais effet. A 8 heures pile, le stand était prêt et la foire ouvrait ses portes. A 8 heures 05, sa première cliente arrivait sur son stand et elle se précipita sur le service à café.

- Combien ? lui dit-elle.
- 10 euros, répondit-elle un peu gênée, tout en se demandant si le prix n’était pas excessif.


Mais la cliente ne marchanda pas. Elle lui donna les 10 euros et arbora un sourire satisfait en se saisissant du paquet.

25 août 2012

Avant-après

L’air de rien, il lui avait dit qu’il avait revu Françoise Dupont dans la rue. Elle avait levé les yeux de son journal et lui avais demandé.


-   Françoise Dpupont ? Et alors ? Comment elle va depuis tout ce temps ?
-   Curieusement, elle n’a pas changé, elle est aussi moche qu’avant. Tant de constance dans la laideur, je me demande comment c’est possible !

26 janvier 2012

Le craquement

Ce matin-là, alors que  mon fils mangeait ses miel pops, avachi sur la table de la cuisine, je n’ai pu m’empêcher de lui dire :
- Tu en as fait tomber un par terre.
Il m’a répondu taciturne qu’il allait le ramasser. Je dois signaler que mon fils ne fait jamais les choses tout de suite, il se laisse toujours un temps pour la réflexion.
15 minutes plus tard, je suis revenue dans la cuisine qu’il avait désertée, pour mettre le linge dans la machine à laver. Soudain, j’ai entendu un craquement suspect qui ressemblait fort au craquement d’un miel pops sous une semelle énervée. J’ai lentement soulevé mon pied droit et  je l’ai vu de mes yeux vus : le miel pops était bel et bien collé à ma semelle. J’ai failli dire « Connard ! », mais non. A quoi cela servirait-il de s’énerver contre un miel pops ?

14 septembre 2011

Les boules

Après chaque jet de boule, qu’il pointe ou qu’il tire, René ne pouvaient s’empêcher de dire à voix haute « Putain con ». Son partenaire, maire et ancien médecin de la commune de Roubignale, excédé par ce leitmotiv, finit par lui dire un jour.

-    Putain con, Putain con, vous n’avez que ça à la bouche, René.

René se contenta de dire au maire que c’était son tour. Le maire joua, et mal, comme d’habitude.  René lui dit.

-    Putain con, M. le maire, je crois que moi aussi je vais arrêter de faire équipe avec vous. Vous savez ce qu’on dit de vous ici ? Que vous êtes le plus mauvais joueur de boules de Roubignale.

Le visage du maire pâlit, puis il répondit.

-    Putain con, René, c’est ce qu’on va voir !

Il pointa et sa boule se logea juste à côté du cochonnet. René hurla.

-    Putain con, vous voyez M. Le maire ; Putain con : ça sert à ça !!!

29 janvier 2011

Les chaussures

Pour son anniversaire, il  lui avait acheté des chaussures chez Kobi levi . Quand elle ouvrit la boîte elle s’extasia :
- C’est pour moi ? Vraiment ? C’est trop beau, tu n’aurais pas dû.
- Rien n’est trop beau pour toi mon amour, tu le sais bien, lui dit-il d’une voix étrangement neutre en lui embrassant le front.
Le lendemain, elle descendait les escaliers en imitant le déhanchement des stars des années 50 et se faisait une double fracture de la cheville qui l’envoya à l’hôpital pour trois jours. Lui partit en weekend end improvisé à Venise…

30 novembre 2010

Les Livres

Il écrivait des livres, un par an, et nous – les amis - nous les lui achetions. Jamais nous ne les lisions. A chaque livre, nous avions droit à un autographe, puis les livres prenaient gentiment leur place sur l’étagère de la cave où ils se recroquevillaient frileusement en attendant qu’un jour, peut-être, quelqu’un les lise…

Presquevoix...
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