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2 septembre 2022

Le Retour, suivi de la Fin

Le jour de la pré-rentrée, elle y était, histoire de faire la « bonne élève » car sa retraite ne commençait que le premier octobre. Ah, quel plaisir d’écouter, ensemble, le discours de la hiérarchie reproduisant le discours du ministre et de la rectrice. Ah, quel plaisir de se dire : FIN.

Elle a pris quelques notes - elle pensait à l'écriture de son texte à venir -  car bien évidemment, comme chaque année, le proviseur  a servi les grands axes – et quels axes -  de la nouvelle année scolaire. Le nouveau ministre, hélas, ressemble étrangement à l’ancien sauf que son nom est différent et que celui-ci est noir alors que l’autre était blanc.

Mêmes contenus, même vacuité. Cette année, sera celle d’un « nouvel élan », « nous construirons ensemble une école engagée » et, nous développerons « la créativité et la sensibilité » en luttant  contre le harcèlement, la radicalisation et… l’obésité !

Sans oublier – une nouveauté qui n’en est pas une  – « les grands débats  localisés » qui finiront bien sûr comme les grands débats précédents  mis en place par M. Macron où notre Président aurait pu conclure par : «  je fais semblant de vous écouter mais je préfère n’écouter que moi-même et choisir mes idées ! »

Une folle envie de rire s’est emparée d’elle, mais elle a fait l’effort – un reste de " bonne éducation " - de la réprimer. Elle a tenté un petit trait d’humour à l’oreille de sa voisine mais aucun sourire n’a illuminé  son visage. Elle s’est donc dit que, soit elle n’avait aucun humour, soit  sa voisine était au bord de la dépression - pourtant la rentrée des élèves n’était que le lendemain – soit celle-ci venait de sortir d’une légère somnolence due à l’ennui profond qui émanait de ce discours de rentrée.

Trois rangées derrière elle, les conversations des enseignants de lettre allaient bon train. Sans doute mettaient-ils déjà en place – et avec quelle fougue -  cette créativité que le proviseur avait évoquée quelques minutes plus tôt…

 

PS : Prochain texte, lundi.

21 janvier 2022

L’affabulateur tardif

Ce type était un affabulateur, Hélène l’avait déjà remarqué avant le COVID, mais la pandémie avait multiplié la dose de ses affabulations.

C’était – et la chose est rare – un affabulateur tardif, enfin c’est ce que lui avait dit son amie Laure qui l’avait connu alors qu’il avait quarante ans. Hélène se demandait comment il avait pu sombrer dans l’affabulation après quarante ans, mais le problème n’était pas là.

Donc, à cinquante-cinq ans bien tassés – s’il ne les avait pas, ce collègue les faisait et là non plus, le COVID n’avait pas arrangé les choses – il disait qu’il était non seulement professeur de mathématique, mais qu’il travaillait avec la police scientifique et que, en plus, il avait un cabinet de psychologie. Hélène avait failli ajouter qu’il aurait dû aller lui-même consulter le docteur Freud, mais elle n’avait pas osé ; il lui restait encore une petite dose de bienveillance, cette bienveillance que M. Blanquer – leur ministre détestée – prônait pour les autres mais non pour lui.

Elle avait ajouté.

-          Eh bien Patrice, tu bosses énormément ! Quand je pense que moi, j’ai déjà du mal à préparer mes cours alors que je suis à mi-temps ! Je me demande comment tu fais. En tout cas, bravo !

Patrice avait souri – le masque était rarement mis dans cette salle des profs où on ne voyait quasiment plus personne – et avait conclu.

-          Il y a ceux qui sont sur le front et les autres, comme toi.

-          Oui, ça doit être ça, répondit-elle. Mais méfie-toi, être sur le front, ça peut être dangereux, parfois !

Et elle était sortie rapidement de la salle des profs avec ses photocopies.

 

PS : prochain texte, mardi

11 septembre 2021

Le drapeau

Elle l’avait vu passer dans différentes rues puis s’asseoir au café avec son drapeau qui disait « Je serais comtent de parler avec vous ou de vous écouter ». Quel âge avait-il ? 75 ans ? Peut-être plus. Ce n’est pas qu’il avait l’air sympathique, non, mais son drapeau l’avait touchée.  Qui était-il ?

Une heure qu’elle le suivait de rue en rue, à distance, mais personne n’avait encore fait le geste de lui parler. Finalement, il  choisit une toute petite terrasse d’un café inconnu. Il mit son drapeau à terre et sortit un livre. Son visage était taillé à la serpe et ses yeux d’un gris profond disaient les orages de la vie. Une fois près de sa table, elle lui demanda si elle pouvait s’asseoir à ses côtés. Il lui répondit aussitôt.

-          Mais je ne vous connais pas.

-          Certes, mais j’ai vu votre drapeau « Je serais comtent de parler avec vous ou de vous écouter », alors je me suis dit que peut-être…

-          Ah, mon drapeau, mais là vous êtes en dehors de mes heures de service, alors impossible de vous asseoir à ma table.

Elle ne sut quoi répondre. Oui, le type était fou, vieux et fou, et peut être depuis longtemps. Finalement elle préféra conclure avec humour, même si l’humour était un pays étranger où ce vieil homme n’avait sans doute jamais dû voyager.

-           Dommage, car moi aussi j’ai un drapeau, même s’il est invisible. Et il dit " Tout étranger, quel qu’il soit, peut-entrer dans la maison de mon âme, à n’importe quelle heure de la journée."

 

PS : prochain texte, mardi.

31 août 2021

Bibliothécaire

L’année de sa retraite, elle s’était trouvée une activité particulière qui lui permettait à la fois de faire travailler les muscles de son cerveau et de son corps : elle était devenue bibliothécaire d’une bibiothèque à pédales.

La chose était simple : elle avait supprimé de ses trois bibiliothèques tous les livres pour enfants et adultes qu’elle ou ses enfants ne souhaitaient plus garder et elle passait de quartier en quartier une fois par semaine, dès que le printemps prenait son envol.

Sa bicyclette était décorée de fleurs et elle annonçait son arrivée d’une voix chantante harmonisée d’une mélodie.

« L’affaire », si elle pouvait l’appeler ainsi car personne ne payait quoi que ce soit, marchait bien et nombreux étaient les enfants qui empruntaient des livres et lui demandaient conseil. Rares étaient les adultes – en dehors des mères qui parfois jetaient un coup d’œil aux titres des livres. C’est sans pour cette raison qu’elle fut surprise par le jeune homme – une trentaine d’année – qui s’arrêta près de sa bilbiothèque à pédales. Les yeux cernés, le visage triste et revêtu d’un pantalon qui n’avait pas d’âge. Il lui dit.

-          Moi aussi je peux ?

-          Bien sûr monsieur. Tout le monde peut, répondit-elle l’air souriant.

-          Je cherche un livre sur l’étrange, mais je n’ai pas de titre.

-          Un auteur peut-être ?

-          Pas d’auteur.

-          Bon, je vais trouver ça.

Elle consulta les 50 livres qu’elle avait ce jour-là et elle en sortit un.

-          Pourquoi pas « l’étranger » ?

-          Comment vous avez deviné ?

-          Devinez quoi ?

-          Que c’était celui qu’il me fallait ?

-          Ah mon âge, monsieur, on devine beaucoup de choses. Mais profitez bien du vôtre, car à votre âge, il y a tant de choses à faire.

Il prit le livre, lut la quatrième de couverture et, après lui avoir demandé quand il devait le lui rendre, il la remercia, lui tendit la main, puis s’éloigna, le regard perdu dans son drôle de monde

 

PS : prochain texte, samedi prochain.

 

20 octobre 2020

Professeur, dans "l'école de la confiance"*, comme ils disent !

Comme me le disait, il y a de longues années, une amie amoureuse de la contrepèterie : « Quel beau métier professeur ! ».

Mais les temps ont changé, qu’il s’agisse de reconnaissance, de salaires, de considération, de formation, le métier de professeur n'enthousiasme pas les jeunes, peu sont ceux qui souhaient l'embrasser ; on dirait même, d'ailleurs,  que les professeurs ne sont pas aimés.  Pourtant, on avait cru pendant le confinement que… , mais non, grossière erreur.

Hélas, il faut admettre que notre Education, dite Nationale, soutient les professeurs, mais seulement après-coup, si je peux me permettre.

* L’école de la confiance, loi promulguée au journal officiel le 28 juillet 2019.

Cet article d'Olivier Christin - l'éducation nationale, creuset délaissé de la démocratie - historien, est excellent.

 

 

 

26 avril 2021

Souvenirs

Quand elle avait 16 ans et récitait ses psaumes rituels, elle avait l’impression d’être dans une église.

Elle commençait ainsi.

-          Je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai digne.

Et continuait avec.

-          Mon dieu, faites que la "sainte sacrificielle" ne m'interdise pas de rencontrer Paul. Elle le déteste et pourrait  être capable de le détruire pour que jamais je ne puisse le revoir.

Sa dernière  prière, qui précédait le « Amen » final, était.

-          Dis seulement une parole, une seule parole mon dieu et je m’estimerai.

Mais dieu ne répondait jamais, Peut être ne l’entendait-il pas ?

Maintenant, elle a 80 ans. Elle est allongée dans le lit de la petite maison de retraite où son fils l’a laissée il y a un an. Elle bouge peu, et  pense au passé en regardant le hêtre.  Heureuse elle ne l’est pas, triste non plus, et les heures s’écoulent dans la lenteur de ces journées où elle  dit - aux trois femmes qui partagent sa table lors des repas du midi et du soir - ne jamais voir personne. Pourtant, vivent avec elle tous les êtres qui ont fait partie de sa vie avant son mariage avec Pierre – l’homme que sa mère a choisi -  quand elle avait  20 ans.

 

PS : prochain texte jeudi.

1 mars 2021

Les poupées

Passionné de poupées anciennes – sa collection était démesurée mais personne ne savait où il la gardait – il avait dit à son ami de jeunesse qu’il n'achèterait plus de poupées parce qu' il devait y mettre un terme.

-          Pourquoi ? avait demandé son ami.

-          Parce que je vais passer des têtes en porcelaine aux têtes en vrai peau.

-          Euh, c’est-à-dire ?

-          Aux vraies femmes !

Son ami ne répondit rien et lui, ajouta.

-          Oui, je me suis dit qu’à 60 ans, il était temps de passer aux choses sérieuses. J’ai mis une petite annonce dans Paris Normandie.

-          Je vois.

-          Et tu vois quoi ?

-          Je vois que tu rentres dans le monde des adultes.

Il sourit. Oui, tout allait enfin commencer. Sa mère était morte la veille…

 

PS : prochain texte, jeudi.

3 octobre 2020

Le lycée

Depuis la rentrée, une nouvelle autorisation d’absence s’était mise en place chez les lycéens épuisés par les cours masqués et les classes de 35 élèves où les difficultés à entendre le professeur – le masque est un mauvais ami de la voix – et à le comprendre rendaient leurs apprentissages extrêmement difficiles. 

Cette nouvelle autorisation d’absence avait pour nom le « cas contact ». Oui, car on pouvait être "cas contact" à tout moment, même sans jamais avoir été en contact avec quelqu’un atteint de la COVID-19. Il suffisait de le dire et de le faire savoir auprès des autorités compétentes.

Elle se demandait si les absences pour cas-contact allaient passer la marge des 50 % avant la fin novembre 2020.

Mais, à vrai dire, peu importe, l’essentiel c’était de participer, même quand on ne participait pas car on était présent même absent…

 

11 septembre 2020

Rencontre

A l’âge de 85 ans, il n’avait toujours eu aucune histoire d’amour ; la peur d’être abandonnée, se plaisait-il à penser.

La première fois qu’il est descendu dans la salle de restaurant de la maison de retraite où il avait décidé de s’installer car la solitude lui pesait, il fut étonné de voir que ses deux voisines de table étaient des femmes.

-          Peu d’hommes ici, dit l’une en voyant son air étonné. Normal, ils meurent plus tôt.

La deuxième femme ne dit rien.

-          Elle ne parle pas, dit la première, elle a fait vœu de silence et ça fait deux mois que ça dure.

Il sourit et répondit que lui non plus n’était pas trop bavard.

-          Je parle pour trois, a-t-elle ajouté. Et votre femme ?

-          Je n’ai pas de femme.

-          Elle est morte ? poursuivit-elle.

Son visage s’obscurcit soudain et il toussota.

-          Désolée.

-          En fait, je n’ai jamais eu de femme.

-          Eh bien moi, je n’ai jamais eu de mari. Célibataire du début jusqu’à la fin.

Il avait envie de lui poser une question mais hésitait. Était-ce la peur de mal débuter son séjour dans ce dernier lieu de vie ?

-          Vous pouvez me poser une question si vous voulez, lui dit-elle.

-          C’est rare que j’en pose. Je vivais avec un chien.

-          Saine compagnie. Et moi avec des chats.

Une fois l’entrée terminée, il se décida.

-          Vous n’avez pas trouvé chaussure à votre pied ?

-          Disons que mon pied était trop grand.

Tous deux rirent de bon cœur. Au moment du dessert, il lui dit.

-          Vous aimez le scrabble ?

-          Je préfère les mots croisés.

-          Alors un jour de scrabble, un jour de mots croisés, consentit-il.

Et les deux ans qu’il passa « Aux jours tranquilles » se déroulèrent entre scrabble et mots croisés avec Mona – c’est ainsi que s’appelait sa partenaire de jeu.

« Quand je pense que René n’aurait jamais pensé vivre aux côtés d’une femme » dit-elle le jour de son enterrement en ajoutant : « René était le roi du scrabble et il le demeurera ! »

 

PS : prochain texte lundi prochain.

23 mai 2020

Déconfinement

Le futur a de l’avenir, je ne vous apprends rien, mais pas pour tout le monde. C’est la dure loi de la vie.

Dommage que l'on ne reste pas confiné, surtout lorsque l’on est fonctionnaire, comme moi. Bien sûr, je travaille chez moi. Vous en doutiez ?

Parfois – étrange me diront les « bons » professeurs - on préfère presque voir les élèves à distance car les relations sont différentes 😉 Je pense que dès le départ, je ne devais pas avoir la vocation. 32 ans de service sans vocation, ce n’est pas simple à vivre, ça. Je devrais presque avoir une médaille ! Il faudrait que j'envoie une lettre à M. Blanquer, notre ministre de la "non-éducation" nationale.

Bon, le déconfinement est arrivé. Merveilleuse société avec son bonheur de queues pour rentrer dans des boutiques. Comme un air d’Union Soviétique dans notre démocratie. Et surtout, quel bonheur d’entendre à nouveau toutes ces voitures que les êtres humains ne veulent pas laisser confinées dans leur garage, par bonté naturelle. Dommage, car je circulais mieux à vélo sans voitures.

Dois-je me résigner à vivre dans le monde d’après qui ressemblera étrangement au monde d’avant… ? j'ai jusqu'à la fin aout pour y réfléchir.

 

19 mai 2020

duo de la mi-mai

Nouveau duo avec Caro du blog les heures de coton

Nous pourrons utiliser cette phrase de Jacques Higelin,  ou nous en inspirer : "Quand tout le monde dort, tu as l'impression que ceux qui veillent ramassent les rêves des autres".

La phrase a été choisie par Caro. Aujourd'hui voici son texte, le mien sera publié jeudi 21 mai.

 

Le gardien

Je l’ai rencontré la nuit dernière, à une heure indécise. Il était au pied de mon lit et tenait entre ses mains un pan de tissu chatoyant. Son âge était aussi incertain que ses traits. Il plia soudain le carré fluide et le rangea dans sa besace.

« Qui êtes-vous ? » Il posa un doigt sur ses lèvres et me dévisagea longuement. Ses yeux était d’un noir presque bleu, semblable à la couleur des nuits sauves de toute présence humaine.

« Je veux savoir ! » Il a hésité avant de me laisser me dissoudre dans son regard. Il a alors dit tout bas. « Je suis le gardien de l’âme des rêves. J’apparais quand les pensées des hommes laissent la place à leurs songes. »

J’ai pris la main qu’il me tendait et nous avons marché ensemble d’âme en âme jusqu’à l’aube. Je me sentais étrangement heureuse. Rien ne me retenait dans ce monde de lois et de peurs, de nuits blanches et de lendemains sans promesse. Pas un regret. Ni même un rêve.

17/05/2020

9 mai 2020

Le coup fatal

Depuis le confinement, elle avait l’impression qu’il faisait exprès de parler pour lui vriller le cerveau. Elle ne pouvait plus penser tranquille dans cette maison, même quand elle allait dans sa chambre, et son coeur s’affolait comme un oiseau blessé.

« Tais-toi, je pense, tais-toi je pense, tais-toi je pense… » marmonnait-elle inlassablement pendant qu’il lui parlait ; mais il ne s’arrêtait pas. Il ne s’arrêterait donc jamais ? Elle sentait que bientôt la marée du confinement la submergerait et elle ne savait pas nager. C’est à cause de ça qu’elle l’avait assommé avec la poêle ; et enfin le silence s’était fait.

13 mars 2020

une étrange nouvelle

Hier soir, dès 20 heures,  un étranger qui dit s'appeler Emmanuel M est venu nous donner une bien étrange nouvelle  : les établissements scolaires fermeront dès lundi 16 mars. Ah bon ? Comme en Italie, mais bien après l'Italie ?

Il est aussi prévu - comme nous le signalent nos supérieurs hiérarchiques - d'établir un plan de continuité de l’activité pédagogique. Oui, nous vivons dans le meilleur des mondes.

Cela m'a rappelé ce que disait un élève de terminale hier matin quand il a appris que les élèves dont on fermait les collèges et les lycées devaient travailler à la maison : " Et ils croient qu'on va travailler chez nous ? Ils rêvent ! On n'écoute déjà pas en cours !"

J'avoue qu'il m' a fait rire ; pourtant, en période de pandémie, le rire n'est plus à l'ordre du jour  !

 

PS : prochain texte lundi

 

5 mars 2020

Deux

Tous deux étaient délirants - de fidèles habitués de l'hôpital de jour -  et chacun disait de l'autre qu'il était fou, complètement fou.  Le jour où ils se rencontrèrent dans l'unique restaurant végétarien de la ville où ils habitaient, ils s'assirent à la même table - il n'y en avait pas d'autre de libre - et entamèrent une  conversation incompréhensible  que je préfère ne pas vous raconter car vous ne me croiriez pas. Ils restèrent deux heures assis face à face. Deux heures où la nature végétale du repas provoqua chez eux d'étranges fous rire.

Au moment de partir, en se serrant la main, ils en vinrent à la même conclusion, au même moment : "Au royaume des fous, les délires sont rois !". Ils se regardèrent en souriant et chacun insista - avec une politesse extrême -  pour payer le repas de l'autre alors que leur addition était totalement identique.

Ils partirent grands amis en pensant, en leur for intérieur, que le plus fou des deux n'étaient pas celui que l'on pensait...

18 octobre 2019

Sarabande

 

 

 

 Depuis un an, elle voulait toujours qu’il lui joue la sarabande de Haendel.

-          Pourquoi ce morceau ?

-          Parce que, répondait-elle, sans jamais donner de raison.

Cette sarabande, c’était l’extase. Il comprit ensuite pourquoi : elle le quitta pour un espagnol au regard fier et mélancolique spécialiste des danses du XVIIè.

-          Lui aussi joue d’un instrument ? demanda-t-il.

-          Non, il danse.

-          Et moi ?

-          Quoi toi ?

-          Maintenant, je sors de  la scène ?

Elle ne répondit rien puis, le visage triste, elle conclut.

-          Oui mon ami, nous ne donnerons pas suite à notre couple. Que veux-tu, la vie est un théâtre permanent, l’un part, l’autre rentre…

Il mit un an à s’en remettre et élimina définitivement la sarabande de Haendel de son répertoire.

 

 

 

12 septembre 2019

les mots

-          Un mot a un corps, tu sais ? lui avait-il dit avec son ton sentencieux.

Cet idiot croyait toujours qu’elle marchait un pas  derrière lui, ou peut être plus. Elle, savait bien que les mots avaient un corps puisqu’elle venait de terminer un roman qui, tel un jeune arbre, avait laissé ses racines en elle.

Ce roman, bien sûr, il ne l’avait pas lu, tout comme il n’avait lu aucun des textes qu’elle lui avait laissés ; mais ça, peu lui importait puisque des corps naissaient en elle…

27 août 2019

Le monde funéraire est-il funèbre ?

Après une réponse à une annonce du journal local, elle était devenue « deuilleuse » dans une agence funéraire très particulière. Il lui était demandé, lors d'un étrange rituel,  de loger chaque défunt au royaume des morts afin que les vivants puissent tranquillement continuer leur vie sur terre.

Deux choses lui avaient semblé difficiles dans ce travail dont nul ne parlait en France : le masque qu’elle devait porter et le fait de toucher le corps des défunts.

Comment avait-elle pu s’habituer à cet entre-deux ? Elle n’aurait pu le dire mais, quand son heure viendrait, elle savait qu'elle pourrait se glisser  sans peur dans le royaume des morts afin de laisser les vivants vivre en paix…

 

27 octobre 2019

Rencontre

A chaque fois que quelqu’un lui manquait de respect, elle se contentait de dire : « Mais qui vous a appris à vivre ? » Personne ne lui répondait certes, sauf dans le bus numéro 2, ce matin-là. Elle demanda à un jeune homme, casque dans les oreilles, de lui céder sa place, mais il fit semblant de rien. Elle lui tapa sur le bras et répéta.

-          Vous pouvez me céder votre place s'il vous plaît ?

-          Pourquoi ? dit-il

-          J’ai 65 ans, vous 22 ou moins, il me semble donc que vous pouvez rester debout.

-          Je suis fatigué, j’ai mal dormi et je vais au boulot.

-          Mais qui vous a appris à vivre ?

Il la regarda droit dans les yeux et dit.

-          Et vous ? Vu l’énergie qui est la vôtre, vous pouvez bien rester debout. Et puis d’abord, l’heure de la retraite est arrivée, non ? Alors évitez de sortir aux heures de pointe, à moins que vous vous embêtiez chez vous, et ça, c’est autre chose.

Elle ne répondit rien, suffoquée. A l’arrêt suivant il se leva et ajouta.

-          Au fait, vous avez été ma prof de français au lycée Buffon, en première, et qu’est-ce que vous m’avez gonflé ! Alors chacun son tour, hein ?

Il lui avait gâché sa journée. Elle essaya de se souvenir de son visage mais l’écran était noir, entièrement noir. Sans doute ne voulait-elle pas retrouver le visage de cet adolescent qui avait gardé un si mauvais souvenir d’elle.

 

26 septembre 2019

Confiance

Souvent, Solange allait sur les plages blanches de ce qu’elle appelait « sa confiance » et elle attendait. Quand ses amies s’étonnaient, elle disait qu’elle voyageait au pays de la confiance.

-          Oui, mais pourquoi voyages-tu là ? s’obstinaient-elles.

-          Pour réfléchir.

Solange   refusait d’avouer qu’elle n’avait aucune confiance en elle - sans doute de vieux démons de l’enfance l’en empêchaient – jusqu’au jour où elle rencontra Jean, un musicien qui adoraient les voix qui venaient d’ailleurs. Un jour il lui dit.

-          Pourquoi tu ne chantes pas ? Tu as une merveilleuse voix grave. J’adore quand tu fredonnes « Dream a little dream of me »

-          Manque de confiance, osa-t-elle lui dire.

-          Je ne suis pas un apôtre et je ne fais pas de miracles, mais essayons, moi à la guitare, toi à la voix, et on verra.

Il suffit d’une seule chanson pour que leur duo démarre. Son titre : « les plages blanches de ma confiance ».  Elle en écrivit les paroles, lui la musique...

 

29 août 2019

Ressemblance

Il m’écrasait sous sa générosité et son extrême prévenance provoquait chez moi des allergies inexpliquées. Je ne supportais plus ses cadeaux, ni même ses mots. Son dernier cadeau en date : un pot à tabac africain. Je dois dire que je m'étais étonné de ce cadeau qui venait comme un cheveu sur la soupe, d’autant plus que je ne fume pas, que je n'ai jamais fumé et que l'Afrique ne m'interesse pas.

Par la suite, en observant ce pot, je me suis rendu compte de la ressemblance entre lui… et moi. Vous penserez sans doute que je suis atteint de paranoïa galopante, mais non, je ne crois pas, simple affaire de lucidité.

La semaine suivante, cet ami et moi nous sommes rencontrés par hasard chez une connaissance. Je lui ai fait part de ma réflexion. Il a ri, et tellement fort que je m'en suis senti mortifié. Je me suis contenté de lui dire.

- Ton rire est une réponse.

 Il m'a regardé avec étonnement.

Lorsque j'en ai parlé à ma femme, le lendemain, elle a changé de conversation. Pourquoi ? J'ai insisté et elle m'a simplement répondu.

- Tu t'es toujours trouvé trop gros, c’est normal !

Est-ce là une réponse qu'une femme fait à son mari pour le rassurer ? Et pourquoi ce « c’est normal », laissé en suspens ? Depuis ce jour là, je me demande si lui et ma femme n’auraient pas une liaison. Comment expliquer, sinon, son attention répétée à mon égard ? 

 

PS : prochain texte vendredi 6 septembre.

 

 

13 mai 2019

Le mari de la voisine

Moi, je plains le mari de ma voisine. Mardi dernier il s’est confié à moi au rayon boucherie d’Intermarché. Il m’a  dit qu’il regrettait de s’être marié avec une psychothérapeute.

-          Si j’avais su ! a-t-il ajouté. Je ne peux rien dire sans que ce soit passé à la moulinette de l’analyse. Je ne sais pas si vous vous rendez compte ?

Oui, je  me rendais  compte, mais je ne pouvais pas lui dire que mon mari  était psychothérapeute, comme sa femme. Lui, sa phrase favorite quand nous avons un problème, c’est : « Encore ton vieux complexe d’Œdipe mal résolu ! » 

-          Chacun sa croix ! Ai-je conclu en regardant le mari de ma voisine droit dans les yeux.

Il m’a aussitôt demandé si je croyais en Dieu. Non, lui ai-je dit. Croyez-vous aux relations extra-conjugales ? a-t-il ajouté.

N’ayant aucun désir de coucher avec lui, je  lui ai juste répondu que mon mari, lui, croyait en Dieu et qu’il était pasteur.

-          Ah oui, je vois, a-t-il ajouté, mais que voyait-il ?

5 avril 2019

La traversée

Il vivait dans un monde englouti, naufragé volontaire d’un bateau qui avait perdu son équipage. Devait-il survivre ? Et s’il survivait, quel morceau jouerait-il en solo ? Il l’ignorait.

I WISH YOU WERE HERE *, n’arrêtait il pas de fredonner, mais l’entendait-elle, celle qui l’avait épuisé ? Cette femme dont l’esprit  hésitait entre je, je et moi-même. L’autre chez elle n’existait pas car elle n’avait jamais vu qu’elle, dans ce miroir où elle se regardait jour et nuit.

Quant à lui, être au jeune corps usé,  il poursuivait son chemin sur la mer, un chemin que nul ne comprenait, pas même lui. Peut-être qu’un jour – par peur d’être dévoré -  il  accepterait la solitude, celle qui vous fait découvrir le côté obscur de la lune, vous étreint, puis rit de vous voir pleurer, ému de cette rencontre…

 

*J’aimerais que tu sois là

 

 

9 janvier 2019

Dépaysement

La citation qui va suivre est extraite du livre de Anne Dufourmantelle  « En cas d’amour – psychopathologie de la vie amoureuse »

Psychanalyste et philosophe, A. D. dessine dans cet essai, et ce de main de maître, la carte du cœur blessé.

"Dépaysements

(…) Et s’il fallait être très loin pour se risquer au plus près de soi ? Nous sommes des êtres fragmentés, un feuilletage qu’une unité fragile et toujours renouvelée voudrait résumer en disant « je ». Mais ce « je », comment saura-t-il qui le compose, ce qu’il aime, ce qu’il désire, s’il ne se risque pas hors de lui-même pour, enfin, après revenir à soi ? Le dépaysement est l’image de ce trajet peut-être essentiel qui voudrait qu’on se perde pour se trouver.(…)"

2 février 2019

Disparition programmée

Dis-moi,  tu l’as vue ? Ne me dis pas que tu ne l’as pas vue, parce que c’est dingue ! Pourquoi c’est dingue ? Mais parce qu’elle a changé. Comment ça tu ne comprends pas ? Eh bien je vais te le dire tout de suite. Toute sa vie durant, elle s’est demandée comment on pouvait avoir du vague à l’âme, comment on pouvait voir la vie en noir, comment on pouvait demander de l’aide aux autres, comment on pouvait ne pas se secouer, comment on pouvait être déprimée, comment on pouvait se suicider, et maintenant : l’inverse ! Tu ne comprends pas ? Eh bien maintenant, c’est elle qui est déprimée ! Pourquoi ? Je n’en sais rien moi, ou plutôt  j’imagine. Sans doute parce qu’elle est nostalgique. De quoi ? De la seule chose dont elle garde un souvenir merveilleux : son enfance. Tu me demandes si elle a des regrets ? Ah les regrets, ça ne manque pas. Mais bien sûr, ça ne concerne pas l’attitude qu’elle a eue envers les autres. Non, les regrets qu’elle a, c’est son incapacité face au quotidien, raison pour laquelle, elle n’a peur que d’une seule et unique chose : que son mari disparaisse avant elle !

28 décembre 2018

Le dernier plan suicide

J’ai au moins douze plans pour me suicider*. Vous ne me croyez pas ? Vous avez tort. Pour l’instant je n’en ai parlé à personne. Pour une simple raison : il suffit que vous parliez de votre envie de vous suicider pour que tout le monde vous dise que la vie vaut la peine d’être vécue. Foutaise ! La vie ne vaut la peine de rien du tout et ils le savent bien, c’est pour ça qu’ils clament le contraire.

 Le jour où j’ai trouvé mon douxième plan-suicide, je n’en croyais pas mes yeux, j’étais arrivé à la perfection. Je préfère ne pas vous énoncer mon plan, par précaution. Les pilleurs courent la toile, vous le savez comme moi.

 Je peux juste vous dire une chose :  je passerai bientôt à l’acte, non pas le 31 décembre, mais peut-être le premier janvier. Il me reste simplement  à parfaire ma mise en scène, c'est important pour moi.

 Je ne sais pas qui me trouvera. Ce ne seront pas mes enfants, je n’en ai pas ; ni ma femme, je vis seul ; ni ma mère, elle est morte ; ni mon père, il ne m’a jamais reconnu ; ni mes amis, je ne m’en connais aucun ; ni mes collègues de travail, je suis au chômage. Peu importe, mais celui ou celle qui me trouvera ne m’oubliera jamais, j’en suis sûr ; et c’est pour moi une bénédiction.

 

* phrase de Benjamin Vautier

Presquevoix...
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