Sa mère exerçait sur lui un pouvoir impitoyable. Elle lui dictait tout, même ses souvenirs. Le jour où, à 15 ans, dans un accès d’humour improbable il lui a répondu « Ya vol mein Führer ! », elle l’a giflé aussitôt.
Il en est resté sidéré. Etait-elle la seule à ne pas savoir qu’elle se comportait comme un dictateur ?
La première carte-lettre qu’elle lui avait envoyée, sous une enveloppe rouge sang, commençait par « cher Paul », s’achevait par « grosses bises » et un prénom - « Corinne » - dont le « i » s’ornait d’un soleil aux rayons prometteurs.
La deuxième, quatre mois plus tard, toujours sous enveloppe rouge, était légèrement différente : un simple « Bonjour » en introduction, en conclusion « Une belle année pour toi » et le soleil avait disparu du « i » de Corinne.
La troisième, très froide, toujours de rouge vêtue, semblait signer son arrêt de mort. Elle commençait par « Paul », suivait une liste de trois reproches et elle se terminait ainsi : « La sincérité et l'authenticité sont des valeurs que tu bafoues ! ». Puis, tout au bas de la carte, son prénom s'étirait dangereusement et le « i » de Corinne s’était transformé en hameçon.
Les candidats attendent devant la salle 210 pour passer l’oral de portugais facultatif du bac professionnel. Elle fait entrer le premier élève qui arrive mains dans les poches et, comme souvent, sans savoir en quoi consistent les épreuves. Elle lui fournit quelques explications, lui donne un document à préparer pendant cinq minutes, une feuille, et un stylo car il n’en a pas. Durant ce temps de préparation elle vaque à différentes tâches.
Au bout de cinq minutes, elle demande au candidat de s’asseoir en face d’elle et de lui présenter le document en portugais. Elle remarque que la feuille rose qu’elle lui a donnée est immaculée. Le jeune homme reste un temps muet, puis se lance dans une phrase où tous les mots sont français à l’exception de l’un d’entre eux auquel il a rajouté un o, pour faire portugais.
Après cette phrase, il s’arrête. Elle lui précise qu’il a encore plus de quatre minutes devant lui, mais il n’a plus rien à dire. Elle tente de lui poser quelques questions en portugais, mais son degré de compréhension de la langue est aussi catastrophique que sa capacité à communiquer. En désespoir de cause, elle passe à l’épreuve suivante, la partie compréhension écrite. Hélas, le document, très simple, est largement interprété en fonction du titre qui lui-même n’a pas été compris.
A la fin de l’épreuve, elle ne peut s’empêcher de demander au candidat pourquoi il s’est inscrit à cette épreuve sans la préparer. Il lui répond avec un large sourire qu’il est d’origine portugaise et qu’il voulait tenter sa chance.
Après cette explication, il lui sourit à nouveau, lui offre une large poignée de main et part les mains dans les poches…
Pour leur anniversaire de mariage, il avait choisi un séjour dans un agréable petit hôtel deux étoiles de la côte Normande. Son plan était précis : il la tuerait juste après leur dîner. Bien sûr il aurait été plus simple de se séparer ou de divorcer, mais elle ne voulait rien entendre.
Une fois remontés dans leur chambre, sa femme s’allongea sur le lit, un peu étourdie par la bouteille de Gevrey-Chambertin qu’ils avaient bue. C’est à ce moment-là qu’il décida de l’étrangler avec sa cravate. Il pensait que ce serait court, mais non, la diablesse se débâtit ; elle tenait à la vie.
Accablé par ses efforts répétés, il fit un arrêt cardiaque et mourut sur le champ. Marie survécut. Elle put ainsi faire disparaître l’une des nombreuses listes de souvenirs qu’elle classait consciencieusement : celle de ses déboires conjugaux…
Il y a quelques jours, lors d’une conversation à bâtons rompus avec des élèves qui étaient venus en cours bien qu’elle soit notée absente sur le tableau, elle avait eu droit à une leçon de « pédagogie » bienveillante de la part de l’un d’entre eux.
« Vous savez Madame, quand vous nous mettez à la porte, faut le faire zen, sinon on se dit qu’on a encore gagné ! »
Elle a chaleureusement remercié le psychologue en herbe en lui soulignant qu’elle tiendrait compte de ses conseils. La réponse de l’élève fut immédiate : « Vous allez quand même pas vous en servir avec moi ? »
A chaque fois que sa mère l'appelait chez lui, il s’assoupissait. Le flux et reflux de faits rebattus depuis 30 ans avait raison de lui au bout de cinq minutes. Parfois, c’était sa mère elle-même qui le réveillait d’un tonitruant : « Tu m’écoutes ? ».
Il sursautait et répondait que oui, bien sûr, il l’écoutait…
Pour notre duo de septembre avec Caro, nous devions utiliser cette phrase - « Il y a des choses qui sont trop grandes pour nous, êtres humains » - tirée du livre de Pascal Mercier, " train de nuit pour Lisbonne ".
Après le texte de Caro, voici le mien :
Le père
Dans sa vie, tout allait bien. Elle avait 30 ans, elle était agréable à regarder, elle possédait un certain sens de l’humour, ne se laissait jamais totalement gagner par la morosité, et elle avait quelques amis sur qui elle pouvait compter.
Pourquoi était-elle donc allée voir ce voyant qui, soit disant, faisait des miracles ? En patientant dans la salle d’attente éclairée par une fenêtre ovale, elle se rongeait consciencieusement les ongles.
La porte s’ouvrit et elle cacha ses doigts dans ses poches, comme lorsqu’elle était enfant. L’homme était grand, maigre et sa tête s’ornait d’un chignon savamment torsadé. Il dit simplement : Madame Varisi ?
Elle resta une heure dans son cabinet et en sortit le visage défait. Ses pas de somnambule la conduisirent à une terrasse de café ensoleillée. Il n’était que 17 h mais elle commanda un kir cassis.
Dans sa tête, résonnait encore la voix funèbre : je vois la mort et la vie, mais l’obscurité - et l’homme avait insisté sur ce mot - cache la Lumière. Après cette déclaration surprenante, le voyant avait saisi ses cauris qu’il avait jetés à plusieurs reprises. Puis il l'avait presque effrayée en criant : " père, pourquoi m’as-tu abandonnée ? Vous devez retrouver votre père, il est vivant et il vous attend. "
Elle faisait tourner machinalement le liquide violet dans son verre. L’homme assis à la table à côté de la sienne – il la dévisageait depuis son arrivée - lui proposa un kleenex pour essuyer le vin qui menaçait de glisser sur sa robe. Elle l’ignora.
80 euros pour apprendre que son père était vivant alors qu’il avait été enterré au cimetière Montparnasse vingt ans plus tôt ! Crétin, pensa-t-elle.
Elle avala ce qui lui restait de kir d’un coup sec et laissa l’argent dans la coupelle. Elle allait partir quand le voisin au kleenex lui dit d’un ton sentencieux : « Il y a des choses qui sont trop grandes pour nous, êtres humains ! ».
Elle ne put que hocher la tête, résignée. Puis elle se leva, héla le premier taxi venu, s’affala sur la banquette arrière et dit au chauffeur : " Au cimetière Montparnasse, s’il vous plaît, mon père m’attend."
Le type ne broncha pas. Il avait l’habitude des parisiens, rien ne l’étonnait plus. Il se permit juste de renchérir.
- Il vous attend ?
- Qui sait ? - dit-elle la voix étranglée – parfois les morts se réveillent et vous parlent…
Tous les jours, à 11 heures sonnantes, il est au comptoir du bar avec sa chienne Zeta. Il demande un demi, suivi d’un deuxième et d’un troisième, comme d'habitude. Ce jour-là, la chienne ne reste pas à côté de lui, elle est à un pas derrière, attentive. Après avoir vidé le dernier verre, il appelle sa chienne, énervé.
Son voisin de comptoir – encore lucide - lui signale par deux fois que la chienne est juste derrière lui mais il ne la voit pas. Les trois bières avalées au « Terminus » - plus celles qu’il s’est enfilées ailleurs – lui ont tapé sur la tête et il marmone quelque chose d'indistinct.
Son copain de comptoir ricanne.
- C’est pas un labrador qu’il te faudrait toi, c’est un chien policier.
Lui ne relève pas, d’ailleurs il ne releve plus rien à cette heure-là. Il laisse un billet sur le comptoir et lorsqu’il part, sa chienne le suit, sans zigzaguer.
A chaque fois que je veux être heureuse, il y a quelque chose qui m’en empêche, cela ne rate jamais. Je pourrais prendre n’importe quel exemple. Tenez, hier soir, je me suis couchée avec la ferme intention d’être heureuse ce matin. Mais quand mon réveil a sonné, impossible de me souvenir de ma quête de bonheur de la veille parce que je me suis énervée pendant deux minutes sur le bouton du réveil que je n’arrivais pas à fixer dans la position « off ». Il faut que je jette ce réveil avant qu’il ne m’achève.
Il faudrait que je décide d’être heureuse non pas le soir, comme hier, mais le matin, après que mon réveil a sonné. En me regardant avec bienveillance dans la glace, je répèterais la phrase suivante à l’infini - “ Je suis heureuse, je suis heureuse, je suis heureuse, je suis heureuse…” - et celle-ci ferait lentement son chemin en moi, mais à une seule condition : ne pas mettre mes lunettes afin de me voir floue.
En y réfléchissant, je me dis qu’il y aurait bien quelque chose qui pourrait me rendre heureuse : abîmer son âme dans les petits bonheurs du quotidien. Voici une liste indicative : vous partez au travail à vélo – une fois de plus, et vous en avez pour 42 ans et demi si tout va bien – un oiseau pousse sa trille insolite, alors vous l’écoutez et vous êtes heureuse un dixième de seconde ; vous arrivez au travail et on vous dit que vos élèves sont absents pour cause de devoir commun, vous l’aviez oublié, alors vous êtes heureuse 20 dixièmes de seconde ; vous repartez du travail, vous chantonnez « vertige de l’amour » sur votre vélo et vous êtes heureuse trois dixièmes de seconde ; vous êtes chez vous, vous regardez le programme télé et vous vous apercevez qu’il y a un Woody Allen le soir même, vous êtes heureuse quatre dixièmes de seconde ; votre fille rentre du lycée et vous annonce que ce week-end elle ira chez sa copine, vous êtes heureuse cinq dixièmes de secondes, au moins un soir où il n’y aura pas d’engueulades à la maison ; votre mari décide de faire les courses, c’est la première fois depuis deux ans, vous êtes heureuse vingt dixièmes de secondes. Vous rencontrez un ex petit ami - un amour de jeunesse que vous aviez presque oublié - il vous dit avec nostalgie : « Je n’ai jamais rencontré personne comme toi ». Sous l’effet de la surprise vous atteignez un total de 30 dixièmes de secondes, record absolu. Altruiste comme vous êtes, vous évitez de le blesser en lui répondant que par contre, de votre côté, vous en avez rencontré cent aussi bien, voire mieux que lui.
Oui, le bonheur, c’est simple, ce sont des instants qui se chiffrent en dixièmes de seconde.
Et d’ailleurs, parler du bonheur, c’est déjà le faire exister, non ?
Récemment, il avait opté pour la « fuck it therapy * » . Une thérapie comportementale courte qui lui apportait de nombreuses satisfactions. « Worry less, live more* » en était le leitmotiv.
Mardi dernier, lorsque son patron l’a convoqué pour lui faire part de ses doutes quant à ses compétences en tant que « chef de projet », il n’a pas hésité une seconde, il a empli ses poumons d’air et lui a lancé un « fuck it » qui lui a fait un plaisir immense. Ensuite il a pris la porte, au sens propre, et il est rentré chez lui.
Le patron lui a téléphoné le soir même, non pour le renvoyer – comme il aurait pu le craindre – mais pour le féliciter de sa spontanéité. Il lui a expliqué que lui aussi en était...
La première chose que Jesus – ce prénom avait été choisi par sa mère, d'origine espagnole – avait aimé chez Madeleine, c’était sa foi. Celle-ci, adepte de l’iphone, lui avait conseillé l’application « messe-info », proposée par les évêques de France : une application qui permettait d’assister aux messes les plus proches du lieu où l’on se trouvait.
Jesus téléchargea l’application in petto, mais de l’application à la séduction, il y avait une marge qui se transforma, pour lui, en un long chemin de croix…
A 40 ans, il avait décidé de renouer avec l’homme sauvage, vomissant cette courtoisie qui avait fait de lui un homme civilisé aux émotions ternies par le temps. Pour que le sauvage entre en lui, il s’était fabriqué un mantra qu'il répétait dans le métro, au travail, en marchant, en déjeunant, en dormant même : « Je laisse libre cours à mes pulsions pour que le sauvage s’installe en moi ».
Lorsqu’il avait rencontré Laura – les hasards d’un repas entre amis - son mantra s’était imposé immédiatement, mais Laura était à l’opposé de la femme attendue : aussi blonde qu’il l’avait espérée brune et aussi discrète qu’il l’aurait voulue sauvage.
Leur promenade dans le parc des Elfes avait débuté sous de sombres auspices.
- Pourquoi ce prénom ? avait-il commencé un rien agressif.
- Je ne sais pas, mes parents, avait-elle cru bon de s’excuser.
Il avait continué sur le même ton.
- Et vos émotions ?
- Mes émotions ?
- Oui, pourquoi vous les contrôlez toutes ?
Elle rougit. Il pensa soudain que sa « sauvagerie » n’était peut-être que cruauté.
- Je vous déçois ?
- Non, je ne m’attendais à rien, avait-il menti.
Exalté par le poison du mantra, il l’embrassa furieusement. Elle se dégagea avec peine.
- Vous êtes fou ?
- Oui, complètement ! Pas vous ? Et il l’attira à nouveau d’un geste brusque.
Elle résista. Découragé, il renonça. Dans le ciel, des nuages s’accumulaient ne laissant que de petites déchirures bleues çà et là.
- Vous avez raison, je suis fou d’imaginer quoi que ce soit avec vous !
- Pourquoi vous dites ça ?
Il éclata d’un rire cynique.
- Vous avez plutôt l’air du genre coincé !
Elle le gifla magistralement, mieux qu’elle n’aurait pu le faire sur aucune scène de théâtre.
- Vous êtes folle ! articula-t-il la joue en feu.
- Ce n’est pas ce que vous vouliez, que je sois folle ?
Sa réplique le fit sourire malgré sa joue endolorie. Elle en profita pour énoncer son premier vœu.
- Laissons-nous une deuxième chance. Je crois que vous n’étiez pas dans votre état normal tout à l’heure.
Il accepta.
- Vous ne seriez pas actrice par hasard ?
- Comment avez- vous deviné ?
- Oh, l’intuition masculine.
Elle rit franchement. Il aima aussitôt cette cascade de sons rauques si loin de son visage classique.
- Votre intuition ne vous a pas trompé. Je débute dans la profession. En ce moment je joue dans une pièce de Guitry.
- Je ne sais pas comment vous êtes dans Guitry, mais aujourd’hui vous avez été parfaite.
- Il faut dire que vous m’avez magnifiquement donné la réplique, répondit-elle modeste.
Maintenant, le soleil inondait l’herbe tendre et la dentelle des nuages se reflétait dans le bassin aux nénuphars.
- Que diriez-vous d’un bain de ciel ?
Elle acquiesça et ils passèrent l’après-midi allongés, les yeux tournés vers le ciel, à décrire les nuages qui faisaient et défaisaient les images de leur vie.
Dans ce pays, toute œuvre artistique, avant d’être exposée dans le seul et unique musée de la capitale, doit être soumise à une commission de censure.
Sont interdites de musée les œuvres faisant l’apologie de toute religion ou parti non officiels, du corps, de la joie, de la liberté, de la solidarité, de la réflexion, de la paix, etc.
Confronté à l’imaginaire déviant des artistes nationaux et internationaux, le gouvernement a pris l’initiative de transformer ce musée, vide depuis 5 ans, en un centre de rééducation pour artistes. Lors de leur incarcération - dont le coût est pris en charge par les proches - tout contact avec leur famille leur sera interdit afin que le processus de guérison en soit facilité.
Je n’avais jamais entendu parler de Sabine Wespieser jusqu’à ce que je tombe sur cet article de Libération. Son parcours, de professeur de français à éditrice, a bien sûr retenu mon attention. Notamment lorsqu’elle dit « j’ai découvert que je n’étais pas faite pour ça. Je n’avais pas la fibre pédago, voilà tout. J’aime lire les textes, les travailler, les décortiquer… là, je faisais autre chose. »
Sabine Wespieser reçoit de nombreux manuscrits par la poste – 3500 manuscrits souligne-t-elle – et sa technique de lecture m'a paru très efficace. Sans doute devrais-je faire la même chose avec les livres empruntés à la bibliothèque, cela m’éviterait un ennui de plomb. Voici ce qu’elle dit de chaque manuscrit parcouru : « Il lui faut passer le cap des « deux minutes de lecture », puis celui du « je vais jusqu’à… » ensuite, il y a l’étape du « je le prends pour le lire ce soir ».
Son statut de « petite éditrice » – son catalogue compte 140 livres - m’a donné envie d’acheter un livre paru chez elle. J’ai compulsé la liste des livres édités et je crois que je vais opter pour :
Ce texte marque la fermeture estivale de mon blog. Retour prévu dans la blogosphère : le lundi 24 aout
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Voici une histoire lue dans le livre de Clarissa Pinkola Estés : Femmes qui courent avec les loups - histoires et mythes de l'archétype de la femme sauvage - dont je vous conseille la lecture.
" Un homme alla voir un tailleur, et essaya un costume. Dans le miroir, il remarqua que le bas de la veste n'était pas tout à fait droit.
- Oh, dit le tailleur, ce n'est pas un problème, il suffit que vous teniez le bas avec votre main gauche et personne ne remarquera rien.
Le client obéit, mais alors il remarqua que le revers se relevait un peu.
- Oh, ça ? dit le tailleur. Ce n'est rien. Tournez un peu la tête et maintenez-le avec votre menton. Il n'y paraîtra plus.
Le client obtempéra, mais alors il remarqua que la taille du pantalon n'était pas tout à fait assez longue et que cela le gênait un peu à l'entrejambe.
- Oh, dit le tailleur, ce n'est pas un problème. Tirez un peu dessus avec votre main droite et tout sera parfait.
Le client en convint et il acheta le costume.
Le lendemain, il mit son costume neuf en prenant toutes les postures ad hoc. Tandis qu'il traversait le parc en boitant, le menton collé sur le revers, une main tirant sur la veste et l'autre sur l'entrejambe, deux vieillards interrompirent leur jeu de dames pour l'observer.
- Seigneur ! s'exclama le premier, regarde ce pauvre infirme !
Le second réfléchit un instant, puis murmura :
- Oui c'est terrible, mais vois-tu, je me demande... où donc a-t-il eu un si beau costume ? "
L'interprétation des contes est sans doute la plus belle chose au monde...
Son frère était son miroir grossissant et il lui en était reconnaissant. Quand il prenait 1 kilo, son frère en prenait 3, et quand il en prenait 2, celui-ci en prenait immanquablement 6.
Comme il ne voyait son frère qu’une fois par semestre, l’effet loupe n’en était que plus saisissant. Il se mettait alors au régime avec pesée chaque jour et une mise à jour de sa courbe de poids sur son carnet de santé en ligne…
Par des milieux peu orthodoxes, elle avait fini par trouver quelqu’un capable de tuer. Quand elle rencontra le type - il s’appelait Jeff - elle lui dit tout de suite qu’elle ne supportait pas son divorce et que les choses allaient de mal en pis. Jeff pensa aussitôt qu’elle voulait envoyer son mari ad patres. Mais non, cette folle voulait qu’il la tue, elle, et elle lui proposait 10 000 euros pour le faire.
C’était encore une belle femme qui ne méritait certes pas cette fin tragique. Mais après tout, son éthique ne le lui interdisait pas.
Rendez-vous fut pris une semaine plus tard, dans le parking souterrain des trois fontaines, à 22 heures, niveau – 4.
Il se procura une arme et le jour J, il se présenta à l’heure dite. Elle était là, seulement elle n’avait que 1000 euros à lui proposer. Il refusa. Elle lui jura que s’il refusait, elle lui pourrirait la vie et raconterait tout à la police.
Ils se retrouvèrent par hasard lors d’un enterrement, quarante ans jour pour jour après leur premier rencontre, celle où ils avaient failli…
Elle était avec son mari, il était avec sa femme. Ils échappèrent un instant à leurs obligations familiales pour se saluer.
- Tu n’as pas changé, lui dit-il.
- Toi si, rétorqua-t-elle peu soucieuse des convenances.
Puis la conversation se poursuivit aimablement sans que ni l’un ni l’autre n’aborde « le sujet ». Dix minutes plus tard, ils furent rejoints par leurs conjoints respectifs qui s’étonnaient de leur absence.
Les présentations furent faites, sans enthousiasme, et chacun se jaugea poliment.
Quinze minutes plus tard, ils se séparèrent, se promettant bien sûr de se revoir, mais ils n’avaient surtout pas échangé leurs numéros de téléphone.
Tu as passé mon enfance à me dire « Goûte chéri » et je suis devenu monstrueux. J’étais la risée de l’école et toi tu me disais toujours « Goûte chéri » !
A cinq heures, quand je rentrais de l’école, tu étais toujours dans la cuisine. Tu m’appelais de ta voix douce et tu me disais « Goûte chéri !». J’aurais voulu vomir tous tes gâteaux, mais je n’y arrivais pas. C’est dur de vomir sa mère.
Tu me disais que je devais manger pour te faire plaisir, mais plus je te faisais plaisir, plus je grossissais et plus je grossissais, plus on se moquait de moi. J’ai toujours été le « gros lard » de service, mais toi, tu ne voyais rien, tu pétrissais ta pâte à gâteaux, tu la mettais au four et tu me disais : « Goûte chéri, ils sont tout chauds ! »
J’étais tellement gros et seul que j’ai voulu me suicider. Le jour où tu es entrée dans ma chambre, tes gâteaux à la main et que tu m’as vu la corde autour du cou, tu n’as rien compris. Seulement cette fois-là, tu ne m’as pas dit « Goûte chéri » ; non pas que tu aies compris, non, mais sous l’effet de la stupéfaction tu avais perdu la parole.
Cette nuit encore tu m’as dit « Goûte chéri » ! Je me suis réveillé en sueur et j’ai hurlé : NON ! Je n’ai pas pu me rendormir.
Demain, c’est ton enterrement. Je laisserai cette lettre dans le petit pot de pensées que je placerai sur ta tombe. Maintenant que tu n’es plus là, je vais essayer de goûter la vie, parce que la vie, à 45 ans passé, je ne sais même pas quel goût elle a !
En arpentant les rues du marché de Noël, quelle ne fut pas sa surprise de voir un cireur de chaussures. Elle s’arrêta, demanda combien il prenait puis, conquise par l'homme, elle lui abandonna ses chaussures noires.
Au fil de la conversation elle lui confia qu’à son âge, elle avait hâte de vieillir puis, confortée par sa présence rassurante, elle osa ajouter.
- Moi, vous savez, jamais aucun homme ne s’est mis à mes pieds. C’était l’occasion ou jamais. C’est pour ça que je vous ai confié mes chaussures.
Il s’arrêta un instant de cirer et répondit, sérieux.
- A votre place, j’aurais fait pareil et, sans me vanter, je pense que vous êtes tombée sur l'homme idéal.
Cet extrait me fait toujours autant rire, allez savoir pourquoi… Depuis le temps que le père Noël nous « en-tube » avec sa fausse bonhomie ! Il faut dire que côté pub, il s’y connaît le père Noël ; plus capitaliste, tu meurs ! On le voit s’afficher dans toutes les grandes surfaces pour nous débiter ses guimauves de Noël sous des guirlandes clignotantes qui rendent hommage à la fée consommation, même le dimanche, le tout adoubé par le Saint Patron Macron. Quand je vois tous ces pauvres enfants s’asseoir sans méfiance sur ses genoux avec la bénédiction de leurs parents aliénés*, je tremble pour le monde à venir… Et s’il était pédophile le père Noël ? Parents, attention à protéger vos enfants, un père Noël peut en cacher un autre ! Et puis, vous avez pensé à ses cerfs* asservis qui font des journées de plus de 12 heures ! Pourquoi croyez-vous que les rennes du Père Noël ne se mettent pas en grève ? Il n’y a que deux explications possibles : soit le Père Noël leur a confisqué leurs papiers, soit ils n’en ont pas. Ne faudrait-il pas contacter au plus vite l'inspection du travail, s'il y a encore quelques inspecteurs que la RGPP de feu-Sarkozy a épargnés ? J’espère que je ne vous aurai pas gâché vos fêtes … sans rancune ?
* « L’aliéné, c’est celui qui se croit libre, libre dans ses désirs, ses besoins, ses achats, ses opinions, ses pensées intimes, sa culture ; et qui ne l’est pas, car les conditionnements psychiques - techniquement produits, consciemment ou inconsciemment sécrétés par le capital pour le maintien de sa puissance et l’expansion de ses débouchés - le déterminent tout entier, à son insu. On se croit libre entre telle ou telle option morale, et on ne l’est pas plus - ou ni plus ni moins - qu’entre telles ou telles marques concurrentes de lessive que le même trust fabrique, vous suggérant ainsi, par le pire des conditionnements, le sentiment de la liberté lui-même ! » (Clavel) Lu sur le blog : http://profbof.com/
* Oui, je sais, ce sont des rennes mais c’est pour le jeu de mots !
PS : ce post avait déjà été publié plusieurs années auparavant, mais je l'ai remanié, en suivant l'actualité économique...
Alors que la coiffeuse se saisissait des ciseaux, elle avait eu le sursaut du désespoir. - Ah non, pas de frange, je vais ressembler à ma mère ! La coiffeuse a juste répondu. - Pourtant vous m’aviez dit... - Je sais, mais je m’étais trompée, l’a-t-elle interrompue. En se regardant dans la glace immense, sous la lumière blafarde, elle se disait qu’à 50 ans bien sonnés, elle avait de plus en plus l’impression d’être un clone de sa mère. Elle a fermé les yeux et ne les a pas rouvert, même lorsque la coiffeuse a dit " c’est fini "...
Hier matin, en regardant la maison du voisin par la fenêtre de ma chambre, j' ai eu l’étrange impression de voir un magnum de bordeaux en lieu et place de sa cheminée. Devrais-je arrêter de boire mon petit verre du soir, le verre thérapeutique - comme je l'appelle - celui qui me donne le petit coup de fouet nécessaire au maniement des poêles, casseroles et ingrédients divers ?
Elle regardait l’inspecteur attendant qu’il manifeste un désir, une volonté, un ordre ; mais non, rien.
Le livre laissé ouvert à la page 199, juste à côté du cadavre, laissait à penser que l’assassin avait suivi la voix du narrateur à la virgule près. La fiction rejoignait la réalité, et l’inspecteur était troublé.
- Un fou ? Suggéra-t-elle pour le faire sortir de son silence.
- Non, un malade de l’écriture, un type qui n’a jamais pu publier, répondit l’inspecteur dans un souffle.
Puis son regard erra tristement sur le corps lacéré qui avait servi de page d’écriture…
Il était assis au fond de la classe, comme à son habitude, son grand corps avachi sur sa chaise. Le week-end avait dû être difficile ! Au moment où le professeur commença à écrire au tableau l’élève leva le doigt.
- Monsieur, je vois rien.
Le professeur lui répondit.
- Viens devant, Charles, il y a de la place au premier rang.
Charles réfléchit un instant puis conclut.
- Ca y’est monsieur, je vois.
- Quand je pense qu’il y en a qui recouvrent la vue avec moi ! Je vais finir par me prendre pour Jésus Christ…
Les élèves sourirent, Charles resta assis au dernier rang, avachi sur sa chaise, et le cours continua.