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Presquevoix...
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25 janvier 2022

Les mots

La veille, dans leur mouvement politique qui ne réunissait que six personnes – et dont quatre étaient absentes ce jour-là, covid oblige – Marion lui avait dit une chose étrange, car l’étrangeté glissait en elle comme le soleil sur la mer.

-          Je me demande si, en dehors des fameuses 500 signatures obligatoires pour les futures candidates et les futurs candidats à la présidence, il ne faudrait pas faire entrer aussi un exercice d’écriture ; les mots sont si malmenés dans cette campagne présidentielle.

Il n’avait rien dit et attendait la suite, patiemment.

-          Pourquoi ne pas demander à chaque candidate et à chaque candidat, pendant une période de quinze minutes, de créer un tautogramme* avec une lettre qui correspondrait à celle choisie par un jury de 3 femmes et 3 hommes tirés au sort ?  Ce texte serait ensuite révélé à la France entière.

Il lui avait tout de même précisé que son idée était certes créative, mais trop complexe à mettre en place. Puis, ensuite, il avait ajouté qu’il ne voyait pas très bien ce qu’une telle initiative pouvait apporter à la campagne présidentielle. C’est à ce moment-là qu’elle s’était énervée.

-          Cesse d’être aveugle enfin ! Tu ne vois pas que les mots qui surgissent savent de nous des choses que nous ignorons d’eux ? Tu sais, ce n’est pas de moi cette phrase, c’est de René Char. Et c’est justement grâce à ces mots surgis dans l’immédiateté que nous connaîtrons vraiment les candidates et les candidats de l’intérieur.

Ne souhaitant pas perturber sa veine créative, il n’ajouta rien. Mais au fond de lui résonnait cette question : Marion est-elle à sa place dans notre parti ? Il faudrait qu’il en parle aux autres…

*Tautogramme : Phrase ou vers composé de mots commençant tous par la même lettre.

 

PS : prochain texte, vendredi.

13 décembre 2025

A chacun son Christ

 

En voyant sa position, j’ai tout de suite compris pourquoi il était arrivé en retard à notre rendez-vous : cet idiot se prenait pour le Christ. Sans doute parce qu’il s’appelait Christian, allez savoir ?

D’abord, j’ai essayé de lui dire qu’une telle tenue me paraissait déplacée, même en plein soleil, mais il ne m’a pas écoutée. C’est à ce moment exact qu’il m’a signalé qu’il avait une mission.

  • Te prendrais-tu pour le messie ? Ai-je demandé.

Il n’a jamais voulu répondre à ma question et c’est pour cette raison que je l’ai quitté.

Certes, mon attitude vous semblera rigide, mais peut-on passer sa vie avec un homme qui se prend pour le sauveur de l’humanité ?

Je dois dire qu’une semaine après notre séparation, Christian m’a envoyé un extrait de l’évangile dans une enveloppe de la couleur du ciel.

Je ne me souviens que d’une phrase pour l’avoir notée sur mon carnet :

« Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »

Quand j’ai revu Christian, cinq ans plus tard, je n’ai pu m’empêcher d’être triste. Il faisait la manche devant un distributeur automatique dans une tenue non plus christique mais d’une saleté repoussante, et sa barbe était d'une longueur étonnante.  Son chemin avait dû le conduire dans les ténèbres, car ses rides lui donnaient le visage d’un homme de soixante ans alors qu’il n’en avait que quarante.

J’ai cherché un billet de vingt euros que j’ai placé dans sa sébile et je l’ai salué. Il ne m’a semble-t-il pas reconnue.  Merci ma sœur, m’a-t-il dit, Dieu vous le rendra un jour, le seigneur est juste et bon

Je n’ai pas osé lui dire qu’un jour, il avait été mon amant, et je n’ai pas non plus osé lui dire qu’il n’était pas le Christ. M’aurait-il cru ?

 

PS : prochain texte, mercredi.

15 juillet 2018

La campagne

Le lundi, la boucherie était fermée, alors parfois ils partaient à la campagne. Ce lundi-là, lui  contemplait le paysage et respirait la beauté des lieux alors que sa femme feuilletait Gala, assise sur son siège pliant en toile bleue et rouge.

Pendant un long moment il resta silencieux et son regard vogua sur l’onde paisible ; soudain, mû par une veine lyrique, il déclama presque exalté.

- Je suis l’eau, le ciel, le baiser bleu-vert de l’herbe couchée, l’arbre gorgé de sève...

-  Arrête tes sornettes, je lis ! répliqua sa femme agacée.

A chaque fois qu’il improvisait un poème,  elle l’humiliait. Comme si ça la dérangeait de voir que derrière son tablier de boucher et ses mains rouges-sang il y avait aussi un poète !

Il faudrait pourtant qu’elle s’y habitue : dans sa vie, la viande et la poésie occupaient la même place. 

Et si elle s’obstinait à ne voir que le boucher en lui, il ne faudrait pas qu’elle s’étonne si un jour, il lui plaçait la pointe de son couteau affûté  sous la gorge...

9 mars 2018

la place

Ils erraient désespérés dans les rues de cette ville de bord de mer sans trouver aucune place pour se garer. Soudain, sa mère s’est écrié de sa voix autoritaire.

- Non mais regarde-moi ça ! Il y a plein de places pour les handicapés et ils occupent même pas leur place ! T'as qu’à t’y mettre, comme ça, ça les fera réfléchir les handicapés !

8 juillet 2017

Le passé

Nous parcourions le rayon « homme » du printemps, quand soudain, il s’immobilisa devant un enfant tétant tranquillement sa sucette dans sa poussette, étranger à l’agitation du rayon.

- Ah le bienheureux  - s’extasia-t-il  – j’aimerais bien revenir à ce temps béni !

Mais immédiatement il se ravisa, l’air inquiet, comme s’il avait oublié un détail important.

-          Il y a un problème ? lui demandai-je.

-          Oui, et un gros : tout sauf revivre ce que j’ai vécu avec ma mère !

Et il traversa le magasin au pas de course, comme si sa mère le pourchassait entre les rayons.

18 janvier 2015

Le contrôle

Les notes du contrôle de mathématiques de sa terminale S étaient catastrophiques et les élèves, unanimes, demandèrent un contrôle de rattrapage. Il accéda à leur désir.

Il prépara donc un deuxième contrôle qui ressemblait à s'y méprendre au premier. Quand il eut fini de corriger le deuxième contrôle, il avala deux dolipranes coup sur coup : les notes étaient encore plus basses qu’au premier !

En leur remettant leurs copies il annonça.

-  De quelque manière qu'on s'y prenne on s'y prend toujours mal, disait Freud. Avec vous, j'en ai eu la triste révélation. Ce sera donc mon dernier cours.

Et il quitta la classe sous leurs regards médusés.

 

 

6 janvier 2015

Duo de janvier

Pour notre nouveau duo avec Caro, il s’agissait d’utiliser à notre gré « Nostalgico swing », une musique de Nino Rota, extraite du film Huit et demi de Fellini.

 

Place au texte de Caro, quant au mien, il paraîtra jeudi prochain.  

 

Otto e mezzo – una storia di Natale

‘ Milan – 28 novembre 2004

Train en retard, départ prévu à 20 h. Si tout va bien.

Ai gardé trois-quatre euros au cas où, fini le pain qui me restait avec un peu de fromage et  ce qui restait d’eau dans ma bouteille.

J’ai marché dans la ville un peu au hasard. J’ai hésité : pousser la porte, m’asseoir et prendre un café. Finalement, me suis faufilée en douce dans une salle de ciné. J’ai d’abord entendu cette musique. Les dialogues. Me concentrer pour ne pas laisser filer l’histoire. J’ai senti une présence à mes côtés. Sa respiration. En sortant, nous sommes allés prendre un verre.

“Giulio, je m’appelle Giulio, n’oublie pas Carlotta”, m’a-t-il dit en me laissant grimper dans mon train pour Paris. Ou était-ce “Ne m’oublie pas Carlotta” ? ‘

Charlotte repose son ancien carnet de voyage. L’écriture d’avant, les mots d’une autre, éloignée et étrangement familière. De Giulio et elle, il reste quelques photos, des babioles qu’ils se sont échangées lorsqu’ils se sont revus,  des baisers collés à des heures douces. Ce vinyle qu’elle écoute parfois sur la platine laissée par ses parents. Un jour, il, elle, ont voulu laisser un peu de temps à leurs absences, de trop longues études pour l’étudiant milanais, elle, amarrée à Paris, à ce travail qu’il avait été difficile de décrocher. Une séparation sans aucun adjectif, ni temporaire ni définitive, pour avoir peut-être un peu moins mal.

Ensuite ? Elle a connu son mari alors que lui se laissait prendre au jeu d’une fille de là-bas. Ou est-ce elle qui s’est prise au jeu de Nicolas qu’elle voyait tous les jours ?

L’année passée à Noël, elle avait reçu une carte de Giulio. Elle a retrouvé les lettres amples, le goût délicat de la langue de Dante, cette légèreté qu’elle n’a connue qu’avec lui. Cette lettre était un éclat de rire. Elle l’a rangée avec le cahier. Elle a envoyé un courriel, accompagnée d’un lien vers leur musique. Ils se sont parlé une fois au téléphone. Le 28 novembre.

Elle s’était soudainement décidée. Elle ne passerait pas un Noël à nouveau seule dans son deux-pièces, les jumeaux partis avec l’ex et sa compagne toute neuve vers une destination de carte postale, cocotiers et sable fin inclus. Giulo, prossimo martedi 19 h 33 Milano Centrale. Elle a réservé une chambre pour son arrivée, en face du duomo. A retrouvé sa vieille méthode assimil.

Le train a passé Côme. Charlotte se penche et aperçoit à travers la vitre l’ombre des montagnes. L’attendrait-il ? L’aura-t-il oubliée ? Elle n’en sait rien. Elle est sûre d’une seule chose : quoiqu’il arrive, elle passera Noël en Italie. Elle entrera seule dans un cinéma, prendra un café, accoudée au comptoir, poussera jusqu’à Venise et peut-être Vérone.

Charlotte vient de descendre sa valise du porte-bagages, elle ajuste son manteau parme. Elle remonte le quai en écoutant une fois encore cette musique que les années n’ont pas abîmée. Et sourit en descendant sur le quai

 La mélodie ne leur a jamais menti.

14 mars 2014

Les vacances

Il faut que j’arrête, se dit-il. Il chercha résolument un sparadrap dans son sac à dos, il n’y en avait pas. Ses doigts exposaient leur souffrance au premier venu. S’il ne trouvait pas de sparadrap,  son index serait bientôt un charnier. Il pensa à sa femme, partie depuis un an, à ses enfants qui ne venaient jamais le voir, à sa mère, morte deux ans plus tôt, à son frère qui ne voulait plus entendre parler de lui…
Il fallait qu’il arrête de se ronger les ongles sur le champ, question de survie. Maintenant qu’il était en vacances, il devait en profiter. Son regard se posa à nouveau sur ses doigts et il arracha une peau qui dépassait. La dernière de l’après-midi, se dit-il.
Il ferma son sac à dos, le remit à l’épaule et marcha lentement vers la grande bâtisse  où il résidait. Près des escaliers, il dit bonjour à deux femmes en blouse blanche qui discutaient. Elles lui répondirent aimablement. A 16 heures, ce serait le thé, à 19 heures, on servirait le repas du soir et à 21 heures il serait au lit. Finalement, il avait eu raison de choisir cet hôtel en lisière de  forêt. Il ne pouvait pas sortir comme il l’aurait souhaité mais au moins, il y était bien, loin des rumeurs du monde.

12 décembre 2013

Vous

Le soir tombait et vous buviez comme il pleuvait sur la ville. Les vitres dégoulinaient et vous aussi ; vous dégouliniez de cette mélancolie qui colle à la peau et au goulot. Vous  sanglotiez à perdre l’âme, assis sous un abribus, seul, et de temps à autre, vous maudissiez ces cons qui passaient sans vous voir, en brandissant votre litron.
Moi non plus, je ne me suis pas arrêtée.

26 mars 2013

L'indécis

Le client hésitait et le patron semblait perdre patience.

- Alors, vous avez décidé ? Qu’est-ce que je vous sers ?

- Je sais vraiment pas ce que je pourrais prendre ; en fait, j’ai jamais soif !

Au bout de deux longues minutes, le client finit par demander un café. Quand il partit, le patron dit à la cantonade.

- C’est pas les clients exigeants, les plus difficiles. C’est ceux  qui savent pas ce qu’ils veulent.

15 janvier 2013

Le couteau

A la façon dont il tenait le couteau à pain, elle aurait dû se méfier, d’autant plus que la veille, il avait acheté à Carrefour six lots de boites hermétiques. Une promotion lui avait-il dit. Quand elle avait protesté en arguant qu’ils en avaient déjà, il avait ajouté : Tu verras, j’en aurai l’usage !
Une semaine plus tard, il la découpait en  morceaux et rangeait méticuleusement toutes les boites dans le congélateur. A la fin, il dit à voix haute en se frottant les mains : tu vois, je t’avais bien dit que je les utiliserais toutes !

29 décembre 2012

Le voisin

Hier, j’étais à bout et je suis allée voir mon voisin qui, pour la troisième fois de la semaine, faisait " gueuler " sa musique. Après Céline Dion et Johnny Halliday, il est passé à Booba. Comprenez mon désespoir. J’ai frappé à sa porte. Il a ouvert aussitôt, à croire qu’il était  collé derrière le panneau en bois.
Avant que je ne me sois présentée, il a tout de suite attaqué.
- Eh bien, vous en avez mis du temps. En fait, je voulais juste savoir la tête que vous aviez. Voilà, j’ai vu… et vous n’êtes pas mon genre !  



20 mai 2012

La valse

Elle faisait tapisserie quand un homme – insipide – vint lui demander si elle voulait danser. Son premier mouvement avait été de refuser. Il lui semblait plus petit qu’elle :  n’allait-elle pas se ridiculiser ? Mais elle n’avait pas le choix, il était encore plus ridicule de rester assise, seule, sur ce banc, à regarder les autres valser.

Quand elle se leva, elle se rendit à l’évidence : il faisait au moins une demi-tête de moins qu’elle. Curieusement, cela ne semblait pas le gêner. Il la saisit par la taille sans hésitation, et lui dit en souriant “Accrochez-vous !”, comme s’ils allaient s’envoler.

Ses mains étaient tièdes, sans être moites, et son pas sûr. Elle ne voyait pas ses yeux – elle n’osait pas baisser les siens – mais il savait conduire une valse à merveille. Elle l’entendit soudain dire d’une voix douce :“ Détendez-vous, faites-moi confiance, en matière de valse je n’ai pas mon pareil.”

Preque résignée, elle ferma les yeux et se laissa guider. Sa tête commençait à tourner et son corps s’alanguissait. D’un geste ferme, il rapprocha son corps du sien et sa main l’incita à se cambrer. Elle crut sentir sa bouche sur son cou et quelque chose de fulgurant  traversa son corps, comme si un souffle puissant la pénétrait.

Quand la valse se termina. Elle  ouvrit les yeux et le regarda pour la première fois.

- Merci, lui dit-elle, je n’oublierai jamais.

Il sourit et la raccompagna à sa place. Avant de partir, il  lui  tendit une carte de visite.

- Mon nom et mon numéro de téléphone, au cas où. Je suis sûr que nos corps sont faits l’un pour l’autre : trouver une partenaire de danse est si difficile !

Elle  rougit légèrement et il partit avant qu’elle ne pût ajouter quoi que ce soit.  Quand elle  regarda la carte de visite, elle  constata qu’il s’appelait Hervé, qu’il était radiesthésiste et qu’il habitait dans le même immeuble qu’elle, dans l’appartement en face du sien...

PS : texte écrit dans le cadre des "impromptus littéraires"

12 janvier 2012

La voix

J'ai la main sur la poignée de la porte, mais  je frappe trois coups, comme au théâtre. Quand une voix de basse me dit « Entrez ! », j’ai l’impression que Faust lui-même me donne la réplique. J’ouvre la porte. Dans la pièce il n’y a personne, juste une odeur d’encens et le lit où l’on a tendu une couverture rouge alors que d’habitude elle est noire.


La même voix de basse me demande de me déshabiller et de m’allonger. J’obéis.  C’est à ce moment que je vois la caméra fixée au plafond. Pourquoi cet imbécile a-t-il mis une caméra au plafond alors que d’habitude il est là en chair et en os, surtout en chair d’ailleurs. Et  pourquoi s’amuse-t-il à changer de voix ? Je ne comprends rien.


Je lui  annonce  le tarif  et la voix se fait dure : «  trop cher ! » Je précise que c’est le tarif habituel et que je ne suis pas prête à le baisser. La voix répond  «  Soit, mais ne prenez aucune initiative. ».  Je  demande à la voix qui elle est parce que d’habitude l’autre… Ma question l’énerve au plus haut point et elle me répond  que l’heure n’est plus aux habitudes, que l’autre n’existe plus, qu’elle l’a tué et que si je veux partir, la porte est ouverte. Malgré ma peur, je décide de rester,  j’ai trop besoin de cet argent pour payer mes deux loyers de retard, sans parler  de mon forfait et de la mensualité de mon crédit. Je reste immobile et j’attends, nue, allongée sur la couverture rouge.


Après quelques secondes de silence,  la voix commence à me susurrer des choses insensées et  un souffle chaud court  le long de mes jambes jusqu’à la pointe de mon pubis… c’est la première fois que je fais l’amour avec une voix.


PS : texte écrit dans le cadre des « impromptus littéraires »

3 janvier 2012

Mains et ficelle ( caro-carito)

Aujourd’hui, Caro-carito, du blog « les heures de coton », est l’invitée de Presquevoix. Nous avons fait consignes communes. Quant à mon texte, il se trouve sur son blog.

Entre le cabaret érotique et cette citation de Antonio Tabucchi dans Nocturne indien - « Il m’a longtemps cherché et maintenant qu’il m’a trouvé, il n’a plus envie de me trouver » - essayons-nous à une version du jeu…

 

Mains et ficelle de Caro-Carito


Je remonte mes lunettes. En écaille. Le gars, l’homme - je l’appellerai M. X - a le discours facile. Je hoche la tête, mes cheveux lisses glissent, je replace ma barrette. Je l’écoute, je ne dis rien, je le mets mal à l’aise. Bien.
« J’ai beaucoup aimé les apparitions de Mlle Dora. » Il enclenche : Dora, sa coiffure à la garçonne. Dora, ses courbes, sa moue, sa frimousse, ses coquetteries, ce si petit grain de beauté là près des lèvres et aussi dans le creux de rein, comme tatoué exprès. M. X s’excite et s’anime tout à trac en parlant du jeu des ficelles et des mains. Je ris sous cape.

C’était bien trouvé comme numéro, le jeu des ficelles et des mains pour le cabaret. Une Dora, couchée au milieu de la petite scène, toute en résille, qui croise et décroise ses longues jambes et laisse deviner sur un écran opalescent ce que ses mains tricotent avec un long bout de cordelette : une Tour Eiffel pour touristes, le Pont des Arts, un lapin mutin qui se cache, un long crescendo de formes changeantes jusqu’à une bouche osée qui se ballade sur son corps. Et, à l’instant final, laisser le spectateur deviner, alors que Dora tire sur une des ficelles de son costume tissé de mailles lâches, si celui-ci va se défaire là, la dévoilant plus nue qu’une Ève. Mais vous êtes au spectacle ! La lumière s’éteindra immanquable sur un string ficelle aussi grand qu’un confetti.

Je ris aussi parce que Dora, c’est moi ! Un de mes multiples avatars de comédienne, celui le plus roué, officiant au Burlesque Babylone. Un autre moi est assis à cet instant, en tailleur sombre et col roulé, à la table d’une brasserie chic. Mlle Séverine Martin.  Comme souvent Mlle Martin joue l’interface devant un M. X et ou un sous-fifre d’une boîte de prod, à l’affut d’une possible rentrée d’argent.

M. X ne m’a pas reconnue. Les M. X ne me reconnaissent pas ; ils sont obnubilés par mes cuisses, mes fesses et l’un de mes grains de beauté. Cependant, celui-ci est un cran au-dessus, il a su citer trois de mes apparitions et une réplique. M. X voudrait que je recommande l’offre de son Cabaret Érotique sis à Toulouse, à ma « cliente ». Les similis-bordels haut de gamme de province, non merci Monsieur. Je lui décoche un tranquille sourire en guise de dérobade.

Ce M. X-là,malgré son costume Boss et sa chemise immaculée, garde sur sa peau et au coin de son sourire, une odeur de mec qui attire les femmes. Une fragrance imperceptible qui se repère chez presque tous les hommes. J’ai dit presque ? Oups, mea culpa, tous les hommes. Je le laisse aligner ses euros et ses paillettes. Il est toujours palpitant d’admirer un rôle de composition. Je repose ma tasse de café. J’étouffe un bâillement. Les répétitions de l’adaptation du Tunnel de Sabato m’épuisent. On est mercredi, le Burlesque n’ouvre qu’en fin de semaine et je suis déjà claquée. Actrice sans visage, sans nom et sans rôle fixe, rien n’est facile.

La conversation touche à sa fin. M. X paye obligeamment l’addition. Au moment où je me lève, je vois dans son regard qu’il comprend sans comprendre. Un geste a dû m’échapper, ma façon de décroiser mes jambes, de tirer sur ma jupe, de me pencher peut-être pour attraper mon sac. Il se tient là, indécis. Une Dora contre une Séverine Martin, amour versus désir, l’illusion dans l’ombre ou simplement une ombre. Une poignée de main. Je le laisse, sachant que son regard soupèse chacun de mes pas, sans parvenir à saisir les raisons de son trouble soudain.

Je ne m’attarde pas et m’engouffre dans une station de métro, laissant M. X dans le flou. Pour lui, pour quiconque je ne serai jamais celle qu’ils cherchent. Ni moi, ni Séverine, ni Dora, ni une autre, ni personne.



2 février 2011

Chirurgie

Elle avait commencé par se faire refaire les seins, puis les fesses. Ensuite, elle s’était attaquée à son visage :  les pommettes avait été rehaussées, les joues avaient pris du volume, le double menton avait disparu, sans parler des lèvres, pulpeuses à souhait. Elle se trouvait plutôt mieux, mais le chantier n’était pas achevé : le cou, les cuisses, les bras demandaient à être travaillés en profondeur…
Un ami lui avait conseillé de faire de la gymnastique volontaire et elle lui avait ri au nez :
- De la gymnastique volontaire, tu plaisantes ? Je préfère le bistouri.
Un an plus tard, il apprit qu’elle était morte sur la table d’opération d’un chirurgien parisien. Dieu avait peut-être besoin de se faire la main ?

24 novembre 2024

Le végétarien

 

Elle l’avait connu lors d’un voyage à Valparaiso, une ville choisie pour son nom, uniquement, mais le Paradis ne s’était pas avéré ce qu’il supposait être. Dans l’avion, à côté d’elle,  il y avait un type bizarre qui, après le verre d’alcool et la pizza qu’il avait engloutie, lui avait dit.

  • Je m’appelle Juan et j’adore les pizzas végétariennes, sauf quand je suis cannibale. Je plaisante !
  • Drôle effectivement, avait-elle répondu, dans l’intention de continuer la conversation.
  • A Valparaiso je vais visiter l’ancienne prison. Un centre culturel maintenant, vous le saviez ?
  • Non, je ne connais pas Valparaiso. Vous aimez la culture ?
  • Bof ! A vrai dire, j’y vais plutôt pour retrouver la prison où je suis resté 15 ans.

Elle l’observa à la dérobée puis ne dit rien. Il continua.

  • J’en suis sorti en 1999, date de sa fermeture. Pour un peu on m’envoyait dans une autre prison
  • Ah ! Donc vous êtes rentré en 1984 ?
  • Vous calculez bien. Justement pour un problème de cannibalisme, mais maintenant, vous voyez, je suis végétarien.

Elle regarda, surprise, ce monsieur d’une cinquantaine d’années à l’air débonnaire et elle se demanda s’il se fichait d’elle. Finalement, elle opta pour l’ironie, rien de tel pour s’immuniser et  sortir de la somnolence. Après tout, que risquait-elle dans un avion ?

  • Le cannibalisme, je ne connais pas, mais n’est pas cannibale qui veut, hein ? Ça demande un grand sang-froid.

Il ne répondit pas tout de suite car l’hôtesse indiquait qu’il leur fallait attacher leur ceinture en raison de perturbations atmosphériques ; une fois sa ceinture attachée, il conclut.

  • Exact. Moi, je voulais marquer les esprits et  je voulais qu’on m’écoute, ça a marché, on a parlé de moi dans tous les journaux, même à l’étranger. Vous ne vous souvenez pas ?
  • Euh… je n’étais pas née !
  • Effectivement, dit-il en la fixant. Vous savez, J’ai eu du mal à m’en remettre. L’autre aussi, d’ailleurs : il est mort.
  • Mort ? Fit-elle le visage blême.
  • Oui, hélas, mais ne craigniez rien, j’ai suivi une thérapie et je vais mieux. Comme je vous le disais, je suis végétarien.

Elle hocha de la tête et ne répliqua rien, mais quand il lui proposa de rester chez son frère à Valparaiso, elle essaya de sourire en lui disant.

  • C’est gentil, mais non, merci, je vais rester chez mon frère et ma belle-sœur. Mon frère habite à Valparaiso.

Un pieux mensonge, car elle était fille unique et ne connaissait personne à Valparaiso.

 

PS : prochain texte, jeudi.

10 décembre 2025

Le roi de l’excuse

Encore un jour passé à me chercher des excuses. Y-a-t-il eu un jour, un seul, où je n’en ai pas cherché ? Je crois qu’il y a 40 ans, si j’avais pu me trouver une excuse, je ne serai jamais sorti du ventre de ma mère.

J’ai les excuses dans ma peau.  Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu une excuse à la bouche : pour ne pas rentrer à l’heure, ne pas faire mes devoirs, ne pas aller prendre ma douche, ne pas aller au piano, ne pas me coucher… J’étais très doué en excuses. Je me rappelle même qu’au collège, comme j’avais séché les cours toute une matinée, je leur avais dit que ma grand-mère était morte et que j’avais dû aller à son enterrement.

40 ans à me chercher des excuses. Il n’y a pas à dire, je suis presque passé Maître en la matière. Mon problème aujourd’hui, c’est que je cherche une excuse que je ne trouve pas. Vous me direz certainement : ce n’est pas possible, avec le bagage qui est le tien, tu ne peux pas ne pas te trouver une excuse ! Hélas, si ! Aujourd’hui, je cale. Il faut dire que c’est un peu délicat. Je vous explique en deux mots : je veux me suicider et je ne sais pas quoi dire pour excuser ce geste.

Vous me direz peu importe, quand c’est fini, c’est fini. Oui, peut-être mais si après on m’accuse, devrai-je revenir sur terre pour me trouver une excuse ?

 

PS : prochain texte, samedi.

7 avril 2024

Le mini-discours

Ce soir-là, le président avait fait un mini-discours d’une minute – ce qui jamais ne lui arrivait - avant le journal télévisé de 20 heures.

  • Françaises, Français, je tenais à vous dire que ce qui a l’air vrai ne l’est pas forcément ; mais sans doute le saviez-vous, étant donné l’importance que prennent nos réseaux sociaux aujourd’hui. Sachez que désormais, sur les chaînes publiques, au tout début du journal télévisé, nous aurons la mise en place d’un Niveau d’Urgence appelé « Pouet-Pouet » qui permettra de caractériser des informations dont la toxicité sera avérée. Ce « Pouet-pouet » sera donc une sentinelle sur le rempart de la non-vérité. Je puis vous assurer, Françaises et Français, que ce système de « vigilance » sera contrôlé par un organisme indépendant. Il vous permettra donc de séparer le bon grain de l’ivraie en ce qui concerne les informations qui circulent sur les réseaux sociaux. Nous aurons à la tête de cette structure un sous-secrétaire d’Etat qui sera sous la houlette  de notre ministre de  l’Education Nationale.

Je vous remercie, Françaises et Français, de votre attention et vous souhaite à toutes et à tous une agréable soirée.

Après cette minute de discours, les journaux télévisés débutèrent et la France entière commenta, à l’heure du repas, ce « Pouet-Pouet » chargé de lutter contre la non-vérité !

 

PS : prochain texte, jeudi.

 

 

28 novembre 2024

L'apôtre

 

Ce « génie » de la Tech, roi des starts up, « héros » de l’IA et des réseaux sociaux qui devait être conseiller du plus grand parc d’attraction au monde – le Elan Land - a brusquement changé de vie suite à un terrible accident vasculaire cérébral survenu lors de son dernier entretien avec Donald Trump.

 

Désormais reconverti en  AA - « Apôtre Ambulant » - il erre seul sur les routes des Etats-Unis, simplement muni d’un sac à dos. Sa nouvelle croisade : inciter le monde à la sobriété, la vertu et l’amour du prochain. Son nom, sur la casquette qu’il porte jour et nuit, est devenu Jesus Musk.

 

Souhaitons-lui bonne route dans cette nouvelle épopée !

 

PS : prochain texte, samedi.

3 août 2024

La gendarmerie

Daniel conduisait vite sur cette petite route de campagne. Il avait rendez-vous à 12 h au camping de la Chênaie et il était en retard. Il faisait chaud, les fenêtre étaient ouvertes – aucune climatisation dans cette vieille voiture – et il écoutait de vieux tubes des années quatre-vingts. Etonné, il vit derrière lui une voiture de la gendarmerie. Elle le doubla et l’un des deux gendarmes lui fit signe d’arrêter. Ce qu’il fit, bien sûr, son père avait été gendarme lui-même et il gardait un infini respect pour lui.

 

Une fois arrêté, le gendarme sortit lentement de sa voiture, s’avança à son niveau et le fixa avec une surprise extrême.

 

  • Bonjour Monsieur, excès de vitesse, 98 kms/heure sur une route où l’on ne peut dépasser les quatre-vingts, vous faites fort ! Par ailleurs, je remarque que vous êtes nu ?
  • Bonjour. Je reconnais la vitesse, de même que la nudité, mais est-il interdit d’être nu dans sa voiture ? Je ne crois pas être visible depuis une voix publique.
  • Si, par moi monsieur. Et d’abord pourquoi êtes-vous nu ?
  • Je vais à une journée découverte du naturisme non loin d’ici au camping naturiste la Chênaie. Peut-être connaissez-vous le lieu d’ailleurs ?
  • Trouvez-vous que j’ai une tête de naturiste monsieur ?
  • Non, bien sûr, excusez-moi.
  • Je vais vous demander de remettre un short et un teeshirt s’il vous plaît.
  • Même en période caniculaire ?
  • Bien sûr monsieur, et si vous insistez je double la mise ?
  • Quelle mise ?
  • Celle de l’amende pour nudité.
  • Il y a une amende pour ça ? Oui et amende aggravée puisque vous avez un excès de vitesse. Je vous rappelle donc que l'exhibition sexuelle imposée à la vue d'autrui est punie d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende selon l'article 222-32 du Code pénal.
  • Je vois que vous connaissez mieux votre code pénal que moi mon code de la route.
  • Excusez-moi monsieur mais l’humour, on va s’en passer, sinon votre amende va encore s’aggraver.
  • Et là, ce serait ?
  • Humour déplacé ou insultes peut-être, qui sait ?
  • Question humour, il est vrai que dans la gendarmerie, malgré l’infini respect que j’ai pour ce corps de métier, ce n’est tout de même pas fréquent.
  • Ah bon ? Qui vous a dit ça ?
  • Mon père était gendarme et l’humour n’était pas sa caractéristique principale, enfin pas à la maison.
  • Exactement monsieur, vous avez parlé juste, pour une fois, pas à la maison !
  • Vous connaissez mon père ?
  • Je ne sais pas. Son nom ?
  • Roland Dumontier, parti à la retraite il y a 10 ans.
  • Ah, Roland ? Mais oui je le connais. Effectivement, le pauvre n’avait pas une vie de tout repos !
  • C’est-à-dire, Monsieur le gendarme ?
  • Quatre garçons et une femme, c’est bien ça ?
  • Oui.
  • Trois garçons à la déroute, un sur les rails et une femme, disons, complexe !
  • Mais monsieur je ne vous permets pas.
  • Si vous ne me permettez pas de dire ce que Roland nous disait, moi je ne vous permets pas d’être encore nu, alors habillez-vous immédiatement.

 

Le collègue du gendarme arriva en renfort, s’étonnant de la lenteur de l’amende donnée.

  •  
  • Ah, tu arrives à propos, lui dit le premier gendarme. Ce monsieur est le fils de Roland Dumontier.
  • Non ! Roland Dumontier ! Ma parole ! Et lequel des quatre fils c’est ?
  • Il fait partie des trois hors-piste !
  • Non, ça alors. C’est Daniel, Pierre ou Bastien ?
  • Je ne sais pas. Demande-lui.
  • Alors, monsieur, Daniel, Pierre ou Bastien ?
  • Mais je n’ai pas à répondre à vos questions.
  • Donnez-moi vos papiers et on va tout de suite vérifier !
  • Mais vous vous moquez de moi ?
  • Non monsieur, c’est vous. Vous avez deux infractions : un excès de vitesse et une nudité au vu de tout le monde et vous ne voulez pas me donner vos papiers ? Je peux appeler votre père peut-être ?
  • Mon père est à la retraite et il a autre chose à foutre !
  • Peut-être, et nous aussi. Alors vos papiers s’il vous plait et vous sortirez de votre voiture quand vous serez habillé !
  • Vous plaisantez ?
  • Non. Vous savez que l’on n’a pas d’humour dans la gendarmerie !
  • Mais son père en avait, repris le deuxième gendarme.
  • Oui, mais au boulot, pas chez lui visiblement. Et on comprend pourquoi. Le pauvre ne riait pas tous les jours. Tu te souviens de ce qu’il nous disait des trois hors-piste ?
  • Oui, très bien, « Des connards qui ne pensaient qu’à mettre leur bite où ils pouvaient. Et quant à pouvoir, il se demandait s’ils pouvaient ?
  • Mais vous vous foutez de ma gueule messieurs les gendarmes.
  • Pas du tout, monsieur, des faits rien que des faits.
  • Mai si vous continuez je vais vous mettre mon poing sur la gueule à tous les deux !
  • Tu l’entends collègue, il veut nous mettre son poing sur la gueule ?
  • Ouais, j’entends, et ce que je lui dirai c’est : « L'auteur d'un outrage à agent chargé d'une mission de service public encourt une amende de 7500 € et une peine de travail d'intérêt général. C'est ce qu'énonce la loi n°2024-247 du 21 mars 2024. »
  • Alors, vous vous calmez maintenant ?

 

Daniel regarda les deux gendarmes l’air atterré et conclut.

 

  • C’est ça, donnez-moi vos deux amendes rapidement sinon je suis capable de vous dire que j’encule la gendarmerie !
  • Tu l’entends Victor ?
  • Oui, je l’entends Denis.
  • Nous l’entendons donc tous les deux. Qu’est-ce qu’on pourrait lui dire alors ?
  • Eh bien, nous pourrions dire que nous aussi nous l’enculons, avec tout l’humour qui est le nôtre, et que ce petit marathon des amendes le conduit à.. ?
  • Tu ne sais pas quel tarif Denis ?
  • Non, je crois qu’on va l’emmener en garde à vue : 24 heures, ce sera suffisant. Et il va rater en plus son entrée au camping de la Chênaie à 12 h pour la découverte du naturisme.
  • Oh, pas grave, le naturisme en garde à vue, c’est pas mal aussi, non ?

 

Et ils lui demandèrent de sortir de sa voiture et de rentrer dans la leur.

 

 

PS : prochain texte, vendredi 9 aout

 

28 juillet 2024

Le perchoir

Quand elle a lu dans son quotidien que Madame Yael Braun Pivet revenait sur son « perchoir » à l’Assemblée Nationale elle s’est étonnée. Pas facile tout de même de se transformer à nouveau en oiseau domestique. Mue par la curiosité, elle a tout de même fait une petite recherche sur le Grand Google et elle s’est aperçue que l’on était très bien nourri sur ce perchoir-là :12 937,75 euros par mois. La vie d’oiseau de perchoir à l’Assemblée Nationale a du bon.

C’est ainsi qu’elle a compris pourquoi l’oiseau de perchoir du Sénat – Monsieur Larcher - avait autant grossi pendant ses neufs ans et neufs mois de perchoir, d’autant plus que sur le perchoir du Sénat on est encore mieux nourri : un peu plus de 14 000 euros par mois ! Le pauvre homme ne va-t-il pas mourir sur son perchoir s’il continue à insister à y être élu ?

Souvent,  une question lui venait à l’esprit : pourquoi Dieu – à supposer qu’il existe -  n’a-t-il pas créé un huitième pêché capital : la connerie  ?

 

PS : prochain texte, mercredi.

11 mars 2025

La journée de la femme

 

Pour la journée de la femme, le patron leur avait acheté à toutes un rouge à lèvres St Laurent et il avait ajouté « Avec un RAL – rouge à lèvre -  pareil, on ne râle plus, hein ? ». Le patron se croyait drôle, mais il était juste con. Une connerie invisible, pour lui, mais pas pour le personnel féminin. 

 

Quand Laura, la vendeuse « number one », lui avait dit, ironique.

 

  •  Merci monsieur pour votre gentillesse et votre humour.  J’aimerais bien vous offrir quelque chose pour la fête des pères, c’est possible ?
  • Pourquoi pour la fête des pères ?
  • Parce que vous avez l’âge de mon père et que tout le monde parle de patriarcat.

 

Le patron avait piqué un fard, lui qui se croyait jeune alors qu’il avait 55 ans. Néanmoins, il lui avait répondu.

 

  • L’âge que les gens nous donnent n’a rien à voir avec l’âge réel, mais avec la jeunesse d’esprit. Par ailleurs, qu’est-ce qui justifie ce cadeau mademoiselle ?
  • Histoire d' être gentille, comme vous, lui avait-elle dit en souriant.

 

Les copines savaient de quel cadeau il s’agissait. D’ailleurs, elles lui avaient dit que, même si son cadeau était drôle, elle devrait peut-être s’en abstenir à cause des représailles possibles. Mais Laura avait insisté : « Peu importe, je lui achèterai "Le mâle – entendant est-il un malentendant ?" ; d’abord parce que le livre est pas cher et ensuite parce que ça lui fera du bien à ce misogyne ! »

 

PS : prochain texte, samedi.

22 juillet 2024

Changer, oui, mais quand ?

Marion est assise au café avec son amie Corinne et, entre le plat principal et le dessert, elle lui dit.

  • Tiens, je vais te raconter une histoire. Le 14 juillet, on était autour d’une table, avec un groupe d’amis et il y avait une fuite de gaz. Il y en a un qui a craqué une allumette pour y voir clair et boum.  
  • Étrange, non ?  C’est un dingue qui a fait ça ?
  • Je te l’accorde, mais c’est ce que nous sommes en train de vivre dans notre société.
  • Que veux-tu dire ?
  • Eh bien de nombreux citoyens ont envie de faire boum, et il y a de nombreux députés qui mettent des allumettes afin de faire exploser la société qui a une fuite de gaz, et la fuite, c’est Marine !

Corinne sourit et attend un instant avant de répliquer.

  • Toujours ton optimisme « invertébré », si je puis dire. Effectivement, tu as raison, on a du mal à mettre en place les vertèbres de notre devise Républicaine : « Liberté – Égalité – Fraternité ».
  • Exactement, c’est pour ça que je dis BOUM moi aussi !
  • Et tu proposes quoi ?

Marion sourit, inspire et expire longuement plusieurs fois avant de répliquer.

  • Aller dans la rue et crier : « On en a marre de ces guignols qui vivent dans le formol et volent nos espoirs ! »
  • Et les guignols, c’est qui ?
  • Tous ces hommes politiques qui ne pensent qu’à leur parti et à leur carrière. Qu’on les foute à la retraite ces mecs. Trois mandats, quatre maximums, et ça suffit amplement. Être femme ou homme politique, ce n’est pas une profession !

Corinne soupire, regarde Marion et dit avec prudence.

  • Oui, tu as raison, mais je ne suis pas prête à descendre à nouveau dans la rue pour faire exploser tout ça.
  • Dommage, gueuler ça fait du bien, surtout que chez moi, je dois restreindre mes cris. Mon mari me dit qu’il faut que j’arrête de gueuler après les enfants.

Corinne sourit puis dit plusieurs fois, d’une voix forte : «Vive le partage des tâches et vive la concertation au foyer, au Front Populaire et à l’Assemblée ! »

  • Tu vois, tu es prête, conclut Marion. Dès qu’une manif est prévue, je te fais signe !  Et souviens-toi que la société commence à s’effondrer quand on empêche toute pensée critique !

 

 

PS : prochain texte, jeudi.

30 mai 2024

La conférence

La conférence

Le type s’était installé dans la rue piétonne, juste en face du monoprix, et il était juché sur un petit tabouret. Elle, elle s’était approchée pour l’écouter. Habillé de sa soutane noire, il avait ainsi commencé sa « conférence » :

" Avec Dieu on ne discute pas, et Dieu, c’est le numérique l’autorité des smileys et des applis, La servitude volontaire, le moi boursouflé des influenceurs et des influences qui vous sucent votre intelligence. Les écrans cambriolent votre cerveau et vous transportent dans le goût du faux. Arrêtez la contention, arrêtez les écrans arrêtez tout ça et parlez à vos voisins, à des inconnus, à ceux qui vous entourent et surtout parlez aux enfants car ils ont besoin qu’on les écoute et qu’on leur parle eux, et pas qu’on leur dise de consulter une application pour être écoutés ! Ouvrez les yeux, le gouvernement veut aspirer votre intelligence avec le numérique. Dites NON…"

C’est au moment où il a hurlé ce NON que les agents de police sont arrivés et l’ont emmené dieu c’est où. Le type a eu beau crier, rien n’y a fait et personne dans le public, n'a hurlé NON, ce NON qui nous fait sortir de la prison où nous vivons tous ! Depuis, je m’en veux…

PS : prochain texte, dimanche.

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