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6 juin 2024

L’autre pays

Quand le prince au turban vert m’a dit de venir voir son pays imaginaire, j’étais à un âge où l’on croit encore que les princes ne veulent que le bien des princesses.

La première fois que nous avons voyagé ensemble, les feuillages laissaient passer des trouées de lumière et les fleurs, toutes plus étranges les unes que les autres, contemplaient la surface d’eaux limpides. La deuxième fois, nous nous sommes baignés nus dans les eaux pures d’une rivière où le soleil faisait briller des myriades d’étoiles. C’est à ce moment-là que le mot FIN est apparu dans le ciel, mais j’ai préféré l’ignorer.

Une fois devenue princesse, j’ai commencé à comprendre que son pays ne serait jamais le mien. Jour après jour le Prince grignotait le pistil de mon cœur et mon âme se perdait dans des vallées obscures.  Nous nous baignions encore nus dans les rivières, mais les eaux étaient devenues sombres et le feuillage des arbres ne laissait plus passer de lumière.

Quand j’ai voulu partir de son pays, il était trop tard, son imaginaire avait refermé sur moi sa prison de pétales.

 

PS : prochain texte, samedi.

 

15 février 2025

Quelle poste préférez-vous ?

 

En allant à la poste pour envoyer deux lettres recommandées avec accusé de réception j’ai remarqué que la poste nous faisait travailler, sans remerciements aucun, d’ailleurs, car le prix des timbres a augmenté de 11,12 % en 2024. Pourtant, les lettres arrivent de plus en plus tard. Vous me direz, il y a moins de de lettres, donc moins de facteurs ! Je me demande si la poste ne veut pas décourager les derniers abonnés à des journaux.

 

A la grande poste de Rouen, il n’y a plus que deux guichets, un pour les professionnels, et l’autre pour les clients non-professionnels. J’ai eu le malheur de dire à la personne qui « accueille » les clients que je payais par carte bleue. Surtout ne jamais le dire sinon on vous dirige vers la machine rébarbative qui vous écrit la marche à suivre sur l’écran. M’étonnant de cette obligation auprès de la jeune femme qui a eu la « bonté » de me diriger vers la machine infernale, celle-ci m’a souligné que je gagnais du temps. Je lui ai répondu que je n’avais pas besoin d’en gagner car j’étais retraité et j’ai ajouté.

 

  • Je veux juste une employée à la place d’une machine car la machine ne répond à aucune   question.

 

L’employée n’a rien répondu mais elle m’a pris pour une « emmerdeuse », c’est certain.

 

Hélas, comme dans toutes les entreprises publiques et semi-publiques le personnel diminue.  Les clients, eux, sont priés d’apprécier ce nouveau système tellement « rapide ».  Si  les gens sont illettrés, qu’ils apprennent à lire, s’ils sont vieux, qu’ils fassent marcher leur mémoire ou qu’ils disparaissent, s’ils sont étrangers, qu’ils prennent des cours de français ou qu’ils partent de France, monsieur Retailleau les y aide. C’est simple, non ?

 

Bref, aujourd’hui, la poste - société anonyme dont l'État est actionnaire à hauteur de 34% - se fiche des clients car le numérique et les machines tiennent le haut du pavé.

 

La poste est-elle en voie de disparition ?

 

PS : prochain texte, mardi.

 

12 février 2025

Le vrai et le faux nom

 

Le psychiatre regarde et écoute son patient de l’unité 2 : un homme jeune, grand, barbu, habillé de vêtements d’un autre âge qui dit s’intéresser aux hommes comme certains s’intéressent aux animaux. Les décrire, les classer, les étudier sont ses principales activités. Leur parler, jamais.

 

  • A quoi bon le faire si les hommes s’obstinent à fermer les yeux ? lui dit-il.

 

Depuis 3 mois il est interné à l’hôpital psychiatrique. A son arrivée, il a dit au médecin chef.

 

  •  Dites au personnel et aux patients que je m’appelle Jean Baptiste Gabriel, mais à vous, je peux dire la vérité. Mon vrai nom, c’est Dieu.

 

Puis il avait conclu.

 

  • Vous connaissez les hommes, ils sont tellement aveugles ! J’attends qu’ils ouvrent les yeux pour qu’eux-mêmes voient que je suis Dieu.

 

Le médecin avait hoché de la tête et lui avait assuré qu’il garderait le secret. Le patient avait ensuite mis ses écouteurs et  était sorti la tête haute du bureau.

 

PS : prochain texte, samedi.

17 mai 2021

19 mai

Après le travail, mercredi 19 mai, je m’assiérai à la terrasse du bar des mimosas. C’était un bon poste d’observation avant le COVID. Je prendrai une bière, peut-être deux, histoire de sentir l’exictation de l’ébriété sans m’y abandonner, et je regarderai mes semblables mordre la poussière du coivd.

Nous ferons, ensemble, notre entrée dans un monde où la fragilité peut, à tout instant, nous faire basculer dans un nouveau confinement où, les fermetures de ces lieux qui nous lient, donnent à la vie le visage d’une momie.

 

2 juin 2024

Scie et soucis

Scie et soucis

Avec cette scie pénétrante, il était entré dans le laboratoire de la désolation car l’engin ne fonctionnait pas, ou mal. Il aurait dû s’en douter. Déjà, il avait eu des difficultés pour la mettre à l’aplomb. Le type chez Brico dépôt lui avait conseillé.

- Droiture de la scie, comme quand on vise avec un fusil !

Seulement, non seulement il n’avait jamais tenu de fusil en main, mais il avait un début de cataracte qui l’empêchait d’atteindre cette fameuse droiture indispensable à la mise en fonction de la scie. Conclusion : le corps résistait.

Bien sûr, me direz-vous, un corps mort ne peut bouger, ce qui facilite les choses. Mais, dans ce cas précis, au moment où il avait saisi la scie, il avait regretté l’acte commis, avait pleuré, avait demandé pardon à sa mère, à son père, à ses frères et sœurs et à la terre entière.  

Hélas, impossible de revenir en arrière et impossible d’aller de l’avant car le paso doble entre lui et la scie échouait. La scie - taureau de combat imaginaire - semblait lui en vouloir à mort. Et si cette scie venait à le pénétrer gravement, comment survivrait-il ?  Il devait absolument cesser de scier et enterrer le corps dans la forêt. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le corps fut embarqué et, une fois sur place, à l’ombre des arbres, la grande pelle remplaça la scie afin que le travail puisse reprendre un rythme satisfaisant qui devint presque parfait au bout de dix minutes.

PS : prochain texte, jeudi.

11 septembre 2018

Fin programmée ?

Et si je ne rentrais pas ? Chaque année la même question, chaque année la même réponse, le même manège désenchanté, le même fiasco.

Evidemment elle était libre de ne pas rentrer. Il suffisait de prendre un billet de train au hasard et hop, le tour était joué.

Soudain la voix de son mari résonna dans leur maison pimpante du bord de mer.

-          Chérie, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

Elle répondit.

-          Je n'en sais rien et je m’en moque complètement !

C’est à ce moment-là, précisément, que tout bascula.

Vous souhaiteriez sans doute savoir, lecteurs, où elle est aujourd’hui ? Mais comment le saurais-je ? Elle ne m’a rien dit.

Je sais simplement, qu’en cette fin d’après-midi, quelqu’un la vit disparaître dans la mer avec une valise à la main et ce fut la dernière fois où on l’aperçut.

De mauvaises langues racontent qu’elle s’est suicidée mais je sûre que non. Ce n’était pas son genre.

Je crois plutôt qu’elle a longtemps nagé pour chercher d’autres ports, des îles heureuses où les femmes caressent des hommes qui n’existent pas.

21 septembre 2020

Horoscope

Dans Paris Normandie elle avait lu l’horoscope de la Vierge, le sien, et au thème amour il disait : vous pourriez très bientôt faire une rencontre assez prometteuse.

Enthousiaste, elle passa sa matinée à marcher dans les rues et à passer d’homme en homme en posant la question suivante : « Ne seriez-vous pas la rencontre assez prometteuse que je dois faire ? ", mais sans succès. Jusqu’au moment où elle eut la certitude de tomber sur « la fameuse rencontre », enfin je veux dire, sur l’homme.

Il avançait dans la rue, sans masque et sous un sombrero. Peut-être était-il mexicain, qui sait ?

Elle lui parla aussitôt espagnol ; la langue de son grand-père paternel. Lui répondit en français, mais avec un fort accent. Elle sourit et dit.

-          Alors, vous êtes… ?

Et il répondit du tac au tac.

-          Oui, je suis.

Une semaine plus tard, il lui expliqua ce qu’il était exactement, et si elle l’avait su, elle aurait évité de le prendre pour « l’homme ». Sauf que maintenant, il était trop tard…

 

PS : prochain texte, jeudi 24 septembre.

24 août 2020

Otage ou professeur ?

Encore une année et demi, ou peut-être deux, de travail avant la retraite. Il est vrai que le temps passe vite, même avec un masque, mais dix-huit longs mois ou plus, ce n’est pas rien, raison pour laquelle elle se demandait tout de même si, aux prochaines vacances de la Toussaint, elle n’irait pas à Niamey, son lieu de naissance.

Tout le monde ne revient-il pas sur les lieux de son enfance afin de cueillir à pleines brassées de merveilleux souvenirs ? Certes, elle en était partie à l’âge de neuf mois et n’en avait aucun souvenir mais n’était-ce pas ce Niger natal qui l’avait conduite, dès son adolescence, à écouter toutes les musiques africaines possibles et imaginables ?

L’enfance, la musique, les voix du désert, le voyage parfait. Et si, au cours de son voyage au Niger, elle était prise en otage – situation périlleuse s’il en est car elle risquait de passer de la vie à la mort, mais ne mourrait-on pas tous un jour ?  -  elle  pourrait ainsi passer du statut d’otage à celui  de retraitée en évitant de passer de longs mois par la case professeur !

 

PS : prochain texte samedi 29 aout !

 

21 mai 2020

Duo de la mi-mai

Nouveau duo avec Caro du blog les heures de coton

Nous pourrons utiliser cette phrase de Jacques Higelin,  ou nous en inspirer : "Quand tout le monde dort, tu as l'impression que ceux qui veillent ramassent les rêves des autres".

 

Aujourd'hui, voici mon texte :

 

 

Dans la nuit, tous les hommes sont-ils gris ?

 

« Les masques de carnaval, oui, les masques de confinement, non ! », voilà ce qu’elle se répétait.

Hostile au masque, elle ne prenait plus les transports en commun. Quand elle croisait dans les rues tous ces êtres masqués incapables de se reconnaître, elle ressentait une terrible frayeur.

Frayeur qui arriva à son apothéose quand un type au masque sombre et à la veste noire s’arrêta devant elle dans la rue des soucis alors que la nuit tombait. Elle eut tout de même le courage de lui dire.

-          Je voudrais passer.

-          Non, on s’arrête et on me parle.

-          On qui ?

-          On, vous.

Ce type était cinglé, certainement un de ces traumatisés du confinement dont on parlait parfois dans les médias. Elle commença à respirer lentement afin de se calmer, puis elle lui dit.

-          Avec votre masque et la nuit qui tombe je ne peux pas savoir qui vous êtes.

-          On se connait peu.

-          Donc ?

-          Donc on se parle. Vous me parlez.

-          De quoi ?

-          De moi.

-          Mais comment je peux parler de vous puisque je ne vous connais pas ?

-          Vous me posez des questions.

Personne dans la rue – elle était si étroite, si courte cette rue et si peu de personnes y habitaient – il valait mieux qu’elle accède à son désir. Et elle débuta ses questions de la façon suivante.

-          Comment vous sentez-vous ?

-          Bien.

-          Comment avez-vous décidé de me parler ?

-          En vous imaginant.

-          Pourquoi moi ?

-          La curiosité.

-          Comment vivez-vous le confinement ?

-          Je sortais déjà peu avant.

-          Qu’est-ce qui a changé pour vous durant cette période ?

-          J’ai eu le plaisir de ne pas  aller voir mon père en maison de retraite.

-          Il est mort ?

-          Pas encore. J’attends.

-          Quoi ?

-          Le déconfinement pour aller le tuer.

-          C’est de l’humour ?

-          Oui. Noir, comme mon masque.

-          Quelque chose à ajouter ?

-          Quand tout le monde dort, on a l'impression que ceux qui veillent ramassent les rêves des autres. Ce n’est pas de moi, c’est de Jacques Higelin.

-          C’est beau. Plus beau que le meurtre du père.

-          Belle âme que la vôtre, répondit-il.

Elle rougit et son absence de masque fit découvrir la nudité de son âme à cet homme qui lui faisait face.

Finalement, elle décida d’achever leur étrange rencontre par cette demande.

-          Allez, bas les masques, Monsieur.

Il le fit aussitôt et elle découvrit, sous le réverbère qui s’était allumé, un paysage étrange où les rides creusaient de courts sillons et où le bleu des yeux traçait une rivière qu’elle décida de suivre. Elle ne dit rien. Elle avait honte de cette visite indiscrète qu’elle s’était autorisée.

-          Alors ? dit-il

-          Alors je crois vous connaître. D’où, je ne sais pas.

-          Je vais vous dire où nous nous sommes rencontrés. Un instant.

-          J’attends

Il sortit de sa poche une lettre qu’elle lui avait écrite. Il la lut :

« Monsieur, pourriez-vous arrêter, après 22 heures, d’écouter Wagner à un tel niveau sonore. Je suis épuisée. Wagner m’empêche de dormir et me conduit en enfer. Merci de votre compréhension. »

-          Ah, c’est vous ? En tout cas, merci. Depuis que Wagner a disparu après 22 heures, je dors mieux.

Il sourit et conclut par ces mots qui, depuis qu’il les avait prononcés, occupaient le cerveau confiné de la jeune femme.

-          Votre voisin, moi donc, vous invite demain à 19 heures à un apéritif de déconfinement, sans Wagner, bien sûr, donc entre vous et moi. Bonne nuit et à demain, jour du déconfinement.

Il remit son masque et partit à grandes enjambées vers une destination inconnue.

Elle se demandait si elle aurait le courage d’aller chez cet ami de Wagner…

 

 

 

23 décembre 2020

Esprit es-tu là ?

Cet homme était fade, si fade que je l’ai mangé. Etrange me direz-vous, mais bien m’en a pris. Aussitôt après, un fruit est né dans mon ventre, un fruit qui a grossi, grossi, grossi et m’a ouvert l’esprit ; contrairement à ce que les gens pensent, court est le chemin qui mène du ventre à l’esprit.

PS : prochain texte, samedi 26 décembre.

 

21 décembre 2020

La foi

Marianne m'avait dit derechef, à la fin de notre conversation sur nos familles respectives.

- Toi, tu es de mauvaise foi.

Ce à quoi j'avais rétorqué.

- Quoi, nous n'avons pas la même foi ?

- Drôle, a-t-elle répondu le regard aigre-doux. Puis elle est partie.

Le lendemain, elle m'appelait pour que nous nous retrouvions l‘après-midi au café « La Panthère Ose », et dès mon arrivée, elle a précisé.

- Au fait, c'est toi qui payes parce qu'avec ce que tu m'as asséné hier, je le mérite.

- Ah bon, mais qu’est-ce qui t’a offusquée ?

- Tu es vraiment de mauvaise foi, Léa.

Et j'ai répondu.

- La foi est un bien étrange pays Marianne. D’ailleurs, la foi, qu'elle soit bonne ou mauvaise, elle nous conduit tous au même endroit.

- Où ?

J'ai hésité à lui répondre mais devant son insistance, j'ai précisé en souriant.

- Au ciel, bien sûr, puisque la foi est en toi.

Depuis, elle ne m'a plus jamais téléphoné ; pourtant, je lui avais offert l’énorme glace à la crème chantilly qu'elle avait dévorée en toute bonne foi...

 

10 décembre 2020

Drôle de drame

C’était juste un jour comme les autres et, comme elle était très en avance, elle s’était assise devant la porte d’entrée du lycée avec sa pancarte qui disait :

 

Le chauffeur de l’Education Nationale nous mène droit dans le mur.

Il nous méprise alors méprisons-le, lui et ses réformes bidon.

Stop au massacre

Stop aux mensonges

Résistons !

Elle avait refusé de bouger et un collègue était venu lui donner main forte en s’allongeant dans la largeur de la porte d’entrée. Elle ne le connaissait même pas, mais avec les masques, qui reconnaissait-on ?

La police était arrivée très vite. Il faut dire que les élèves refusaient d’entrer dans l’établissement en disant qu'ils ne passeraient pas sur le corps des professeurs.

Face aux policiers, ni elle – ni lui – n’avaient voulu partir de l’endroit où ils étaient ;  elle leur avait poliment répondu.

-          Je vous en prie, gardez-nous si vous le souhaitez.

Et ils les avaient portés jusqu’à leur véhicule. Quel beau départ, s’était-elle dit, surtout à deux. Tous les élèves – et certainement les siens – regardaient la scène, étonnés.

Ce jour-là, elle avait 4 heures de cours où, en général, par ces temps de COVID, les élèves défilaient les uns derrière les autres avec la même inertie ou la même non-volonté de se mettre au travail.

Dans l’antre de la police – et ça elle ne s’en remettrait peut-être pas - ce qu’elle avait vu dépassait l’entendement. Elle avait essayé un mot d’humour mais elle avait vite compris qu’au royaume de la police l’humour n’était pas de mise. Son collègue, lui, avait continué un ton plus haut et elle se rendit tout de suite compte – mais pas lui - qu’en terrain ennemi, il valait mieux se taire…

 

PS : prochain texte, lundi prochain.

 

9 avril 2020

Les masques

On était le mardi deux juin 2020 et, depuis cette rentrée post-coronavirus, dans les salles de  classes, c’était masque obligatoire pour tout le monde. Sans parler du plexiglass qui faisait aussi son entrée au lycée. Elle avait l’impression d’être au tribunal, en prison ou dans une chambre funéraire, mais pas dans sa salle de classe.

Faire cours avec un masque sur la bouche la mettait à rude épreuve, d’autant plus qu’elle enseignait une langue étrangère. Quant aux élèves, non seulement ils ne comprenaient plus rien, mais ils évitaient de parler. Même les 5 % qui, d’ordinaire, donnaient un petit élan de vie au cours n’ouvraient plus la bouche. « Pas pratique », avaient-ils dit, « on préfère se taire ». Un monde de fous, pensa-t-elle, mais jusqu’à quand cette mascarade allait-elle durer ? Elle attendait les vacances avec impatience, mais des vacances pour aller où ?

16 mars 2020

Confinement

Il lui avait envoyé un SMS qui disait : " Moi confinement pas possible. Besoin de toi."

Elle avait souri. Il ne se connaissait vraiment pas ; il faut dire qu'il n'avait jamais souhaité se lancer sur le chemin du  voyage  intérieur.

Elle lui avait donc répondu : " Moi confinement possible. Besoin de moi."

Aucune réponse de sa part. Tant mieux, pensa-t-elle, l’occasion de mettre un point final à cette relation  qu’elle n’osait conclure, compassion oblige.

Elle se répéta le mot « compassion » en boucle et se rendit compte que sa passion pour les « cons » devait absolument cesser. Il était temps.

Bienheureux confinement qui allait non seulement lui permettre de changer sa vie, mais peut-être aussi – qui sait ? – de changer le monde dans lequel elle vivait…

 

 

 

26 août 2018

Mère et fille

Mère et fille

 

Ce repas a signé  le début de la guerre des tranchés.

Juste après l’entrée, sa mère lui avait laissé entendre que  sa robe ne lui allait pas du tout. Elle lui avait répliqué vertement.

-           C’est l’hôpital qui se moque de la charité !

Le rire déplacé de sa mère l’a piquée au vif, sans parler de ce verre de vin qu’elle avait levé en répliquant, ironique.

-           A ton âge, ma petite fille, il faudrait peut-être que tu en finisses avec ta crise d’adolescence !

La phrase de trop. Elle a pris le temps de boire  son verre puis a asséné.

-           Et toi, à ton âge, il faudrait peut-être que tu arrêtes de séduire tout ce qui a un sexe d'homme entre les jambes !

La  tablée s’est immobilisée. Le père a fermé les yeux et Les femmes ont  regardé leur assiette alors que leurs époux respectifs faisaient de même. Seules mère et fille se mesuraient du regard, telles deux béliers prêts à s’encorner.

La mère a fini par rompre le silence d’une voix légèrement tremblante.

-           Ce serait trop bête de gâcher ce repas du jour de l’An pour une broutille. A ta santé ma petite fille.

Le repas a continué comme si de rien n’était, mais toutes deux savaient pertinemment  que rien ne serait jamais oublié.

 

20 août 2018

Duo d'août

Voici notre nouveau Duo d'août avec Caro du blog " les heures de coton ".

Caro a choisi cette citation de Françoise Sagan - extraite de Bonjour tristesse -  que nous  pourrons utiliser comme bon nous semble:

"Il n'y a pas d'âge pour réapprendre à vivre. On dirait même qu'on ne fait que ça, toute sa vie. Repartir. Recommencer. Respirer à nouveau. Comme si on n'apprenait jamais rien de l'existence, sauf parfois, une caractéristique de soi-même."

 Aujourd'hui, voici le texte de Caro, le mien sera publié le 22 aout.

 

                                                      _____________________________________________

 

Fin de partie

Il est assez moche ce café, le genre vintage défraîchi. Pas érigé en style assumé comme dans certains quartiers de Paris. Non ici ça penche plutôt vers le vieillot. Parce que l’on n’a pas jugé bon de changer les tables en formica et les chaises rouge orangé. Ou parce qu’il n’y avait pas assez d’argent et que payer l’étudiant qui fait office de serveur le soir, au black, c’est déjà raide.

J’ai choisi le coin qui donne sur le trottoir ou plutôt ce qui fait office de terrasse avec vue directe sur la rue. Heureusement c’est août, année de canicule. La ville compte ses touristes puisque ses habitants se sont exilés derrière leurs volets clos ou sur une plage brûlante, la mer toute proche.

Je pose devant moi le bristol avec l’adresse et l’heure du rendez-vous. Au dos une citation de Sagan recopiée à l’encre bleue « Il n'y a pas d'âge pour réapprendre à vivre. On dirait même qu'on ne fait que ça toute sa vie : repartir, recommencer, respirer à nouveau. Comme si on n'apprenait jamais rien sur l'existence, sauf parfois une caractéristique de soi-même, une endurance, une vaillance, une légèreté, quand ce n'est pas une impuissance, une lâcheté. »

J’avais trouvé l’invitation dans ma boîte aux lettres le lendemain du 15 août. C’était lui bien sûr, quinze ans sans se voir, sans la moindre nouvelle d’ailleurs. Sans même un écho sur les réseaux sociaux. Même pas une fausse rumeur chez d’anciennes connaissances communes.

Comment avait-il pu avoir mon adresse…

Je commande une limonade. Je m’étonne de la présence d’un portrait à la sanguine d’une enfant avec un gros nœud dans les cheveux. Croyait-on vraiment amadouer avec cette mièvrerie les gamines de l’institution Sainte-Solange toute proche ? Qu’elles viendraient en joyeuses bandes déguster leurs sodas dans une pénombre bon marché ? Pourquoi pas puisque certain y invite le passé.

Il sera là dans quelques minutes. Nous nous sommes aimés, de loin, sur la pointe des pieds, comme un interdit. Du bout des yeux et à pleins cœurs. Une étrange danse, d’amitié et de passion retenue, de non-dits, de mots absents.

Pendant nos pauses-déjeuner au boulot, nous jouions aux échecs ; nous avons ensuite fréquenté le même club, avons participé à bon nombre de tournois de plus en plus éloignés. Le soir, dans ces villes dont nous ne connaîtrions que les hôtels F1 et les salles des fêtes, nous faussions compagnie à nos camarades de chambrée et parlions des heures. Se frôler sans se mettre en danger. Se faire mal. S’écorcher le cœur.

Finalement, nous n’étions que deux pions noir et blanc sur nos échiquiers respectifs. Quelques coups donnés par nos vies professionnelles et la fin de partie devint évidente. Un lundi, il me prévint qu’il allait quitter la ville ; sa copine le suivait. Je ne regimbai pas, cela aurait pu être moi. Ensuite, il connut le sort réservé à ceux qui partent : un oubli rapide. A une exception près ; nous pouvions nous quitter, nous ne pourrions arracher à nos vies ce qui nous liait. C’est avec ces paroles que je le laissai partir.

Il est là devant moi. Il s’assoit, commande. Evidemment, nous avons changé, physiquement en tout cas. Je me moque gentiment, alors qu’il se penche pour m’embrasser : « C’est pas un peu ado, d’envoyer à de vieilles copines des citations comme ouverture ! » Son visage s’approche du mien. Il porte encore ce parfum avec ce soupçon d’essence de citron que j’ai toujours aimé. Je lui en fais la remarque, il acquiesce. Nous rions et cette légèreté transparente que nous n’avions jamais connue me désarçonne.

Il pousse sa tasse et ouvre devant moi un échiquier de voyage. « Tu joues toujours ? » Je secoue la tête. Les échecs, c’était nous. C’était repenser à lui et mesurer ce que nous nous étions interdit. Impossible. « Tant mieux, parce que j’ai potassé tous nos classiques. J’ai vu ce que j’avais raté, par lâcheté. Je me croyais un héros romantique ! Je n’étais que stupide. »

Il cherche un instant ses mots comme s’il allait prononcer un serment scellé dans le sang. Le symbolisme pointe le bout de son nez. Sa voix enjouée se fait presque grave. « Les blancs sont pour toi. Mais je te préviens, aujourd’hui je viens reprendre ma dame. Parce que, dans la réalité, il n’y a qu’une seule partie, une seule chance, et qu’il faut savoir bien la jouer. » Nous plaçons nos pièces sur les cases noires et blanches. Je me concentre quelques minutes. Je me rappelle vaguement l’ouverture anglaise. Je pose le pion blanc ; la fin de partie me semble évidente.

637 mots

25 juin 2018

La chute

Elle avait fait une terrible chute à vélo dans un quartier où aucune voiture ne passait.  

Aphasie ! lui avait t-on dit  trois jours plus tard.  Ce mot  avait disparu aussitôt de son esprit.

Durant les  trois semaines passées à  l'hôpital et à la clinique,  les mots qu'elle avait tant aimés l'avait oubliée.

L’orthophoniste voulut la rassurer.

-          Madame, n’ayez crainte, un jour viendra où…

-          Un jour, dit-elle, mais quand ?

-          Je ne peux vous donner aucune date, personne ne ressemble à personne vous savez.

Elle se demanda si le mois de septembre marquerait le début de la rentrée.

Mais  pourquoi souhaiter  rentrer ?  Sans doute était-il plus agréable de ne pas rentrer du tout...

21 juillet 2016

L’annonce (2)

Elle n’avait eu qu’une réponse à son annonce. Le courrier disait : 

« J’ai 55 ans, je suis moyennement intelligent et mon salaire est loin d’être confortable. Vu le texte de votre annonce, je serais surpris que vous trouviez mieux. Si vous souhaitez me rencontrer, je vous attendrai le 22 juillet à 18 h au café de la gare. Pour me trouver vous n’aurez aucun problème : je suis petit, chauve et je porte des lunettes.

J’imagine que cette description vous rebute déjà un peu, mais je préfère annoncer la couleur. J’ai compris, en lisant votre annonce, que vous étiez une femme franche.

Vous vous êtes peu décrite et c’est mieux ainsi ; le physique m’importe peu. Il suffit de fermer les yeux pour voyager…

Une dernière chose - et ce, au cas où vous ne m’identifieriez-pas - pourriez-vous avoir « l’humanité » à la main ?

A vendredi,

 René 

PS : je pensais arrêter un temps l’écriture – un petit « spleen » passager – mais je reprends le fil du blog car l’exercice est sain et  votre humour me manquait déjà…

 

10 août 2017

Le boucher

M. Mouton était établi depuis vingt-cinq ans comme boucher à St Jean Pied de Port et il travaillait la viande sous toutes les coutures. La bavette, le paleron, l’araignée,  le jarret, les jambonneaux, les filets, les plats de côte, les gigots et les côtelettes étaient toute sa vie mais, depuis quelques mois, l’enthousiasme n’était plus au rendez-vous ; la viande le rendait morose et il ne pouvait plus avaler un seul morceau de chair cuisinée.

Il avait même fini par devenir végétarien, au grand désespoir de sa femme qui tenait la caisse de la « Boucherie Moderne »  depuis dix-neuf ans. Madame Mouton faisait des pieds et des mains  pour que l’étrange goût de son mari pour les végétaux et les fruits soit gardé dans le plus grand secret. Car, qui peut imaginer qu’une clientèle – aussi fidèle soit-elle -  continue à se fournir en viande auprès d’un boucher végétarien ?

 

PS : prochain texte le 15 aout.

18 juin 2017

L’esprit d’entreprise

Depuis que l’entreprise WWA était cotée en bourse, les chiffres des cotations apparaissaient toutes les heures sur le grand écran placé dans l’open space. Si les chiffres baissaient, un employé criait : Allez, on serre les dents et on participe à l’effort collectif ! Si les chiffres montaient, le même employé disait d’une voix ferme : C’est bien mais on peut encore mieux faire ! Et les galériens de WWA redoublaient d’effort.

Quand les hommes et les femmes de WWA rentraient chez eux, ils se rendaient à peine compte qu’ils répétaient la même chose à leurs enfants. En surveillant leurs devoirs ils disaient :  Allez, serre les dents pour revenir au niveau !   ou C’est bien mais tu peux encore mieux  faire ! 

 

2 mai 2017

Mauvaise foi

 

-           Pauvre gosse, on lui a volé son âme*.

-           Comme tu y vas !

-           Oui, je maintiens ! Pauvre gosse ! Tu as vu ses parents ?

-           Ben qu’est-ce qu’ils ont ?

-           Tu appelles ça des parents ?

-           …

-           Oh, toi, de toute façon, tu te poses jamais de questions !

-           Ben c’est quoi être un parent alors ?

-           C’est justement se poser les questions que tu ne te poses pas !

-           Alors, selon tes critères, je suis pas un parent ?

-           Tu en es un par la force des choses, mais t’étais pas fait pour ça !

-           Mais toi oui, forcément !

-           Effectivement !

-           Tu as demandé à tes enfants ce qu’ils en pensaient, eux ?

-           De quoi ?

-           De toi, comme mère !

-           Ça va pas, non ?

-           Ben c’est quand même eux qui sont en première ligne, non ?

-           Et tu crois que c’est objectif les enfants ? Surtout les siens ?

-           Pourquoi ils le seraient pas ?

-           Parce que les enfants reprochent toujours des trucs à leurs propres parents, forcément ! Parce que moi, monsieur, je  fais pas partie de ces parents qui disent toujours oui !

-           Tu parles de moi ?

-           Oui monsieur ! D’ailleurs il y a qu’à leur demander aux enfants si tu  dis pas toujours oui  à tout !

-           Mais il y a pas deux minutes tu me disais que les enfants, il valait mieux pas…

-           On a quand même parfois le droit de  pas être d’accord avec soi ! En tout cas, je maintiens que ce pauvre gosse, il a pas eu de chance avec ses parents !

-           Alors que les nôtres…

 

* Phrase extraite de Monsieur Maléfique de Truman Capote

PS : petite pause. Retour le 8 mai.

17 mars 2017

Chiante ?

Hier, dans le couloir, une élève montrait son tee-shirt à sa copine. Voyant que je l’observais, elle m’a dit :

-          J’ai un tee-shirt qui va vous plaire madame, j’en suis sûre.

-          Montrez-le moi.

Elle a ouvert sa veste et j’ai eu la surprise de lire l’inscription « Je suis very chiante ».  Je n’ai pu m’empêcher  de rire et d’ajouter : « Ah bon, vous êtes comme ça, vraiment ? »

Elle m’a répondu.

-          J’assume madame.

-          C’est bien d’assumer, mais vous pourriez aussi assumer  un comportement à l'opposé ?

-          Je peux pas, m’a-t-elle assuré avec un grand sourire.

La sonnerie a retenti et nous sommes entrés dans la salle. Le cours s’est déroulé normalement  – pour une fois -  sans aucune remarque intempestive de sa part. Dire qu’on est « chiante » suffirait-il à éviter de l’être ?

 

 

15 mars 2017

Duo de mars

Duo de mars avec Caro.  Cette fois-ci, notre inducteur est une chanson de Serge Lama  - " Et puis on s'aperçoit " - à la mélancolie profonde...
Aujourd'hui vous pouvez lire mon texte.

 

 

La décision

 

Elle l’avait rencontré lors d’une foire à tout. Il s’était arrêté à son stand pour lui acheter des livres et elle lui avait chaudement conseillé l’aveuglement de José Saramago. Etait-ce prémonitoire ?

Ils s’étaient échangés leurs numéros de portable et s’étaient revus une dizaine de fois. Un amour naissait, peut-être. A leur dernière rencontre, il lui avait tendu un CD :  Je te conseille «  Et puis on s’aperçoit », c'est ma chanson fétiche.

Le soir même, allongée sur son canapé, elle écoutait Serge Lama. Sombre, très sombre. A vrai dire, elle n’en était pas surprise. Ce longiligne garçon de 40 ans à la silhouette noire traînait un air de vieil adolescent blasé et, à son énigmatique sourire de Joconde, elle comprenait que la mélancolie avait creusé chez lui un puits sans fond.

Cette chanson lui donna une irrésistible envie de pleurer. Après avoir sangloté tout son saoul, elle lui envoya le mail suivant : Paul, j’ai bien réfléchi. Il vaut mieux qu’on se quitte avant de se connaître. Pour moi, la vie c’est plutôt « Y’a d’la joie » que « Noir, c’est noir ». Je crois que tu  finiras par me haïr à force de me voir rire. Je te renverrai ton CD par la poste. N’essaie pas de me revoir. Sans rancune j’espère. Julia. 

Quatre ans passèrent, quatre ans de grandes et de petites joies, de pleurs aussi – parfois - jusqu’à ce fatidique 14 mars 2017.

Elle feuilletait un livre au rayon littérature française dans la librairie Compagnie quand un homme l’aborda.

-          Marie ?

Elle se retourna et manifesta bruyamment sa surprise.

-          Paul ? C’est toi ?

-          En chair et en os. Plus de chair qu’avant, d’ailleurs, tu ne trouves pas ?

-          C’est vrai. Un magicien est passé par là ?

-          Si on veut.

-          Qu'est-ce que tu deviens ?

-          Je dois te dire qu’il y a 4 ans, ta lettre m’a donné un coup de fouet. Je t’en ai vraiment voulu tu sais.

-          A ce point ?

-          Bien sûr, pour moi tu n’étais pas qu’une petite bulle de champagne.

Elle sourit et lui proposa de prendre un verre au café Cluny.

-          Va pour le verre. Seulement, cette fois,  risque zéro, je me garderai bien de te faire écouter ma chanson préférée !

Marie remarqua que Paul riait, il était beau quand son visage s'illuminait. C’était bien la première fois qu’elle l’entendait rire…

 

 

 

 

 

 

9 juin 2015

L’ annonce

Avocat, 40 ans, grand, plutôt bel homme, sportif, doux, prévenant, cultivé, cherche femme pour partager… ça, c’était le texte de l’annonce parue dans le Nouvel Observateur.
Quand elle était entrée dans le café, il l’avait reconnue tout de suite. Elle n’aurait jamais dû donner sa photo.
- Déçue ? Lui dit-il.
Elle resta sans voix.
 Il avait la quarantaine enrobée, devait mesurer 1 m 65 et il était laid, même très laid.
- Je suis bien avocat, ajouta-t-il.
- Au moins ça… s’entendit-elle répondre.
- Et je cherche une femme.
Elle répondit agacée.
- Et ça justifie tous ces mensonges ?
- Trois mensonges pour six vérités, répliqua-t-il, je n’ai pas droit à une chance ?
Elle ne put que sourire…

13 novembre 2016

L’association

Leur association culturelle s’était peu à peu éloignée de l’objectif initial. Il est vrai qu’après chaque cours ils terminaient par un apéro ; la convivialité y avait beaucoup gagné, la culture un peu moins.

Au bout de deux ans,  l’hymne de l’association n’était plus « Vive la culture ! », mais : « Vive le pinard ! ». La culture, elle,  n’était plus qu’un prétexte qui permettait d’avoir quelques maigres subventions de la mairie…

 

 

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