La dernière fois qu’elle est entrée dans une église, elle est allée droit vers Marie, un besoin de lui parler. Une fois devant la vierge, elle n’a cessé de rire, ce qui a immédiatement fait sortir le curé de sa sainte sacristie.
- Madame, arrêtez de hennir, lui a-t-il dit.
La jeune femme lui a répondu illico.
- Hennir, monsieur le curé ? Je ne suis pas une jument.
- Oh, vous me comprenez, a-t-il répondu, énervé.
- Peut-être, mais vous pas. Rire, ce n’est pas entrer dans le règne animal.
La jeune femme a pensé que si cet imbécile de curé orchestrait ses sermons autour de l’humour il aurait sûrement plus de monde à l’église que les trois pelés et un tondu qu’elle avait aperçus, sortant de la messe, le dimanche précédent.
- Pensez-vous que préparer un sermon devrait être ouvrir les vannes de l’humour ? a demandé le curé étonné.
- Eh bien oui. Peut-être que Jésus avait de l’humour, lui ?
Le jeune curé – elle lui donnait une trentaine d’année – a rougi puis a rétorqué.
- Entre l’humour et l’Amour de Jésus pour les hommes, il n’y a nul gouffre. D’ailleurs humour rime avec Amour.
- Effectivement et, si je peux me permettre, l’humour est le chemin vers l’émancipation et le plaisir.
- Peut-être, qui sait ?
- On a l’impression, à entendre votre première phrase à mon égard que femme qui rit, femme déraisonnable.
- Absolument pas. Mais vous riez si fort devant cette magnifique sculpture de la vierge Marie que cela m’a surpris, cela m’a presque fait peur d’ailleurs. Et que trouviez-vous si drôle ?
- C’est l’enfant souriant que je trouvais drôle, et l’opposition avec sa mère, si sérieuse. Et cela m’a rappelé un épisode de mon enfance avec ma tante Marie qui était très belle, elle aussi.
Ils se sont tus un instant. Le curé regardait le visage rond, plein, et séduisant de cette jeune femme qui sans doute avait le même âge que lui. Deux mondes différents a-t-il pensé, mais sommes-nous si éloignés que ça ?
- Sans doute vous rendez-vous de temps en temps en notre église ?
- Jamais. Je suis athée pour tout vous dire.
Il a souri et a conclu.
- Les chemins des athées parfois rencontrent ceux des croyants. L’athéisme est à tes souhaits ce que la croyance est à moi-même, peut-être.
- Euh... un peu d’autodérision monsieur le curé ?
- Eh bien j’essaie de conclure avec un chemin de paix. Revenez donc me voir en mon église, un dimanche ou un autre jour, si vous avez le temps.
Elle l’a observé un tantinet surprise. Ce jeune homme sérieux sous sa soutane avait, il est vrai, un charmant visage.
- Je n’hésiterai pas monsieur le curé, d’autant que j’habite dans cette très belle ville depuis neuf mois. Par contre, pour que j’assiste à votre prochain sermon il vous faudra faire preuve d’humour et peut-être que… Tenez, nous sommes lundi. Il vous reste encore cinq jours pour entrer dans le royaume de l’humour. A dimanche, donc, dit-elle, et elle est partie.
Le jeune curé l’a observée remonter la nef et s’est souvenu de l’entrée dans l’église d’un jeune couple qu’il avait marié trois semaines auparavant. Comme ils étaient beaux tous les deux. Etrange ce qu’il avait ressenti ce jour-là, et puis aujourd’hui, à nouveau cette émotion si particulière. Il devait vraiment penser à introduire l’humour dans son prochain sermon, il est sûr qu’ainsi elle reviendrait.
PS : prochain texte, jeudi.