-          Non, mais t’as vu ta chambre ?

Elle commençait toujours ses phrases comme ça quand elle entrait dans ma chambre, c’était plus fort qu’elle. Moi, je répondais invariablement.

-          Ben quoi, qu’est-ce qu’elle a ma chambre ?

Je jetais un coup d’œil rapide aux vêtements qui jonchaient le sol, aux livres éparpillés, au lit défait, et je souriais intérieurement. Après, elle démarrait  au quart de tour. Sa collection de reproches était monstrueusement longue. Ma mère a toujours élevé le conflit en art, un art qu’elle pratiquait aussi avec mon père, jusqu’au jour où il a failli la tuer. Je me souviens qu’il lui serrait le cou avec son foulard en soie verte et qu’il gueulait. 

-          Tu me cherches depuis 15 ans avec tes conneries de merde, ben maintenant tu vas me trouver !

J’ai eu du mal à les séparer ; mon père montrait une énergie que je ne lui avais jamais vue, lui d’habitude si mou. Finalement, il a desserré l’étreinte et il est monté dans leur chambre. Je l’ai vu retourner le contenu de tous les tiroirs avec des gestes d’une violence inouïe. Ma mère assistait à la scène, hébétée. Puis mon père a mis quelques vêtements dans un sac et il est parti en hurlant : « Tu m’as toujours fait chier avec ton ordre à la con, vive le bordel ! »  Il n’est jamais revenu, ça fait trois ans maintenant. Je me demande où il est.

Aujourd’hui, quand ma mère est entrée dans ma chambre en lançant son classique « Non, mais t’as vu ta chambre ? », j’ai repensé à tout ça, et j’ai presque eu envie de lui serrer le cou, une bonne fois pour toutes.