Presquevoix...

Confrérie

J’appartiens à la confrérie des buveurs réunis après avoir appartenu, pendant deux ans, à la confrérie des amnésiques réunis. Si je suis partie, c’est qu’amnésique je ne l’étais pas. Je faisais juste semblant, pour le plaisir de l’être.

En ce qui concerne le vin, là, je ne feins pas, ma consommation croit au fil des mois de notre calendrier. Le seul endroit où je peux fuir, c’est au fond du verre, un voyage qui ne coute pas cher, vous en conviendrez.

Dieu, avec qui j’ai parlé hier après-midi à l’église Saint Maclou m’a dit simplement.

-          Ma fille, si tu as besoin de boire, bois. Mais à travers ce vin, sens non pas le sang, mais les blessures du Christ.

Et je lui ai répondu, simplement.

-          Merci mon Dieu. Je peux vous jurer que je les sentirai jusqu’à la lie.

Là, Dieu a souri – je ne savais pas que Dieu souriait – et il a conclu.

-          Doucement ma fille, et n’oublie pas de te confesser car la lie ne donne pas l’éternité.

Je suis sortie, plus légère, mais en rentrant chez moi, je me suis demandée si Dieu ne s’était pas moqué de moi…

 

PS : prochain texte,  samedi.

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L’autre pays

Quand le prince au turban vert m’a dit de venir voir son pays imaginaire, j’étais à un âge où l’on croit encore que les princes ne veulent que le bien des princesses.

La première fois que nous avons voyagé ensemble, les feuillages laissaient passer des trouées de lumière et les fleurs, toutes plus étranges les unes que les autres, contemplaient la surface d’eaux limpides. La deuxième fois, nous nous sommes baignés nus dans les eaux pures d’une rivière où le soleil faisait briller des myriades d’étoiles. C’est à ce moment-là que le mot FIN est apparu dans le ciel, mais j’ai préféré l’ignorer.

Une fois devenue princesse, j’ai commencé à comprendre que son pays ne serait jamais le mien. Jour après jour le Prince grignotait le pistil de mon cœur et mon âme se perdait dans des vallées obscures.  Nous nous baignions encore nus dans les rivières, mais les eaux étaient devenues sombres et le feuillage des arbres ne laissait plus passer de lumière.

Quand j’ai voulu partir de son pays, il était trop tard, son imaginaire avait refermé sur moi sa prison de pétales.

 

PS : prochain texte, jeudi.

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Ré mineur

Comme sa nouvelle conquête était musicien à l’orchestre de Paris, elle avait tenu à lui dire, d’entrée, que ses orgasmes se faisaient en ré mineur. Puis elle avait ajouté.

-          Ça ne vous gêne pas ?

Lui, bon enfant avait répondu.

-          Non, ça ne me gêne pas, si vous êtes majeure

Elle avait souri avant de répliquer.

-          Quel humour que le vôtre. Moi, hélas, je ne fais rire personne.

-          Quelle tristesse. Même pas vous-même ?

-          Non, je n’ose pas, de peur justement de ne pas me faire rire.

Il était resté silencieux, penché sur son violoncelle, et il lui avait confié qu’il allait jouer  pour elle une création de deux minutes intitulée « névrose ».   

A la fin du morceau, elle pleurait à chaudes larmes. Une fois la rivière apaisée, elle conclut.

-          Merci, vraiment, une très belle névrose que celle-ci. Et si nous passions à l’orgasme en ré mineur, mais sans violoncelle, d’accord ?

Il la regarda, ému, plaça son violoncelle sur le sol et dit.

-          D’accord pour l’orgasme en ré mineur. Mais déshabillons-nous d’abord et regardons lentement le ciel de nos corps avant que nos instruments s’accordent.

 

PS : prochain texte, dimanche.

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Le doigt d’honneur

Il lui avait fait un doigt d’honneur et avait hurlé, dehors, au vue et sus de tous.

-          Dix ans que tu me fais chier, dix ans de bagne !

Le lendemain elle allait porter plainte au poste de police pour signaler que son compagnon lui avait fait une agression au majeur.

-          Agression au majeur ? Avait dit le policier, surpris.

-          Oui, un doigt d’honneur si vous préférez

-          D’accord, mais où a-t-il été fait ce doigt d’honneur ?

-          Dans la rue, devant tout le monde, à deux mètres de moi exactement.

Le policier a noté sa déposition, lui a demandé son nom, son prénom, son adresse et le nom et prénom de l’agresseur au majeur. A la fin, elle lui a dit.

-          Et maintenant, qu’est-ce qui se passe ?

-          Maintenant vous pouvez partir.

Elle a failli le traiter de « connard », mais son statut de « victime » ne le lui permettait pas.

 

PS : prochain texte, jeudi

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La retraite au fil des jours

Tu me demandes ce que je fais de mes journées, à la retraite ? Eh bien, tu n’aurais pas dû me le demander car ça risque de te donner le bourdon. D’abord, depuis que je suis à la retraite, dès que je me réveille, je me demande ce que je vais faire pour ne pas m’emmerder. Ensuite, je fais des déductions. Non, pas fiscales – on voit bien que tu étais inspecteur des impôts - mais des déductions qui me viennent à l’esprit sur les gens que j’ai observés la veille. Tu sais, quand on s’emmerde, il n’y a plus que ça à faire, observer les autres. Tu as bien de la chance de ne jamais t’emmerder, toi. Non, je ne fais pas de mots croisés, je déteste ça. Par contre, tous les jours, vers 10 heures 30, s’il ne pleut pas, je sors et je joue dans les rues au poseur de questions. Et ça, ça me fait bien rire. C’est drôle comme jeu. Tu poses des questions bizarres aux gens – j’ai une liste que je me suis faite -  et tu vois comment ils te répondent. Ça te plairait peut-être ce jeu, mais c’est vrai, toi, tu ne t’emmerdes jamais.  Si les gens m’agressent, j’essaie de garder mon calme ; sinon, je souris. Tu veux connaître les questions que je pose ? Eh bien par exemple :

 

-          Vous préférez sur-rire ou sous rire ?

-          Qu’est-ce qui peut nous empêcher d’aimer ?

-          Comment peut-on aller plus loin ?

-          Est-ce que l’ennui porte conseil ?

-          Qu’est-ce qu’on ne peut pas montrer ?

-          Comment se brûle-t-on les ailes ?

-          Connaissez-vous votre ange-gardien ?

Tu veux que je m’arrête ? Tu as raison, parfois ça peut nous troubler toutes ces questions. Ensuite, vers 13.30, je mange chez moi, souvent seul mais la solitude est bonne conseillère, tu le sais, toi qui vis seul. Et puis, je fais la sieste jusqu’à 16 heures, et là, je ressors pour faire les courses. Je peux te dire que le supermarché est un lieu étonnant où j’observe un par un les consommateurs à la recherche du prix le moins cher. Et je note tout ce que je vois ou j’entends. Parfois, quand je suis assis entre deux rayons, on me pose des questions ; certes, c’est rare, mais ça arrive. Comme cette fois où une femme m’a demandé si, assis par terre, j’écrivais le prix des produits sur mon calepin. Je lui ai répondu que non, mais que j’écrivais combien de jours il me restait à vivre. La pauvre, elle a frisé la crise cardiaque. Et puis, une fois que j’ai acheté mes quelques courses, je rentre chez moi et je retrouve Marie qui, elle, rentre du travail. Elle me demande si j’ai passé une bonne journée, je réponds que oui, pour ne pas l’emmerder, et elle s’allonge sur le divan pour me raconter sa journée à elle. Je peux te dire que sa journée à elle est bien moins légère que la mienne. D’ailleurs, je me demande comment elle fait pour tenir le choc, et si elle arrivera à travailler à Pôle emploi jusqu’à soixante-trois ans. Conclusion, la retraite, ça nous apprend à vivre… mieux.

 PS : prochain texte, lundi.

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Georgette Melon

Ma plus grande amie d’enfance s’appelle Georgette. Son nom de famille, c’est Melon. Georgette Melon  m’a toujours semblé fascinante, moi qui n’est jamais  fasciné personne. « Forza » disait-elle souvent pour se donner du courage à l’école, avec un accent italien qu’elle avait hérité de son père. A l’université de son enfance – la bourgeoisie -  elle avait étudié Mussolini. Moi, ce monsieur, je ne le connaissais pas mais je savais qu’il la fascinait autant qu’elle me fascinait.  A 17 ans, nous nous sommes séparées, un problème de classes sociales, mais aussi de religion ; mes parents étaient athées, pas les siens.

J’ai su qu’à 20 ans, Georgette Melon est entrée dans un parti où tout le monde était frères. Plus tard, elle s’est même présentée en fille spirituelle de l’Eglise, de la famille et de la patrie. Son nom de famille – Melon - m’a toujours fait rire car, physiquement, elle ne ressemblait pas à un melon, mais psychologiquement, elle avait le melon, c’est certain. Sa force de conviction, d’ailleurs,  était telle que j’aurais presque été prête à la suivre  sur son chemin « fascinant » si je n’avais pas pensé – et ce, dès ma première année d’université - à cette phrase de Roland Barthes : « Le fascisme ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire ». Et moi, je déteste les obligations.

J’ai appris récemment, par les journaux, que Georgette est montée en grade, mais elle ne me fascine plus. Elle a pris un chemin où souffle un grand vent de haine et moi, mon chemin est beaucoup plus doux, j’ai choisi d’aimer…

 

PS  : prochain texte, jeudi.

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Le souvenir

Cette femme avait de la fantaisie plein la cervelle mais, au lieu de faire voyager sa tête dans les étoiles ou dans un pays imaginaire, elle l’avait fait entrer au royaume des morts en tuant sa meilleure amie. Chose étrange, après avoir dépecé son corps, elle l’avait placée dans une valise rose et bleue. Elle avait ainsi raisonné : rose pour la part féminine de la moitié de son âme et bleue, pour la part masculine de l’autre moitié de son âme. Cette valise avait été jetée dans le fleuve ; il faut dire que son amie s’appelait Ophélie.

Elle n’avait gardé qu’un seul souvenir d’Ophélie : sa tête.

-          Pourquoi la tête ? lui avait demandé le juge qui lui faisait face lors du procès.

-          Parce que depuis mon enfance, je trouvais sa tête bien faite, beaucoup mieux faite que la mienne.

Le juge avait failli s’étrangler, peut-être parce qu’au royaume de sa cervelle à lui, il n’y avait aucune fantaisie.

 

PS : prochain texte, dimanche

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Les crottes de nez

Elle l’avait traité de L’aye-aye et il lui avait dit.

-          Je n’aime pas l’ail dans la cuisine.

-          Je ne parlais pas de l’ail culinaire, crétin, je parlais du lémurien qui vit à Madagascar et mange ses crottes de nez, comme toi.

Il n’avait rien répondu, avait sorti son téléphone, s’était connecté au grand Google, notre gourou quotidien et, au bout de dix minutes, il lui avait dit.

-          L’absorption de mucus peut empêcher des dépôts de bactéries sur mes dents. Voilà pourquoi je mange mes crottes de nez.

Elle avait observé ce grand gaillard d’une trentaine d’années, supposé être son amoureux depuis huit mois, et elle avait conclu.

-          Je comprends, tu sauves tes dents des bactéries six fois par jour, mais tu dégoutes mon cerveau. Finis, j’en ai marre. Je vais essayer de trouver un non-lémurien, mais d’abord je vais faire une pause. Et tiens, voici une douzaine de mouchoirs en papier pour que tu apprennes à te moucher.

Avant qu’elle ne parte, il avait crié.

-          C’est ça, tire-toi, ça me fera des vacances parce que toi, il n’y a qu’une chose que tu sais faire. Mouchez le nez des mecs !

 

PS : prochain texte, jeudi.

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Le vicaire

Dans le diocèse, ses collègues l’appelaient « le voyeur ». Enfin, juste ces collègues car les fidèles n’en parlaient pas ou presque ; peut-être l’ignoraient-ils ? Jusqu’au jour où un enfant de chœur, de retour de la messe, avait dit à ses parents extrêmement croyants.

-          Monsieur le curé a dit que le vicaire était un adepte des abus spirituels. C’est quoi un abus spirituel ?

Ses parents, ce jour-là, se sont évanouis, l’un comme l’autre. L’enfant a immédiatement pensé que tout ce qui avait trait à la spiritualité était extrêmement dangereux. C’est ainsi qu’il a laissé le catholicisme et est entré dans la laïcité, au grand désespoir de ses parents.

PS : prochain texte, dimanche.

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L’annonce

Il avait passé l’annonce suivante dans le journal local : « homme 75 ans, drôle, pas mal physiquement, presque aveugle, cherche son « labrador » de sexe féminin, même âge ou moins, ayant conversation et humour, mais n’aboyant pas. Voiture exigée. »

Au bout d’une semaine de parution, il n’avait eu qu’une réponse. S’il avait dit que sa retraite était bonne, sans doute aurait-il eu plus de succès, mais parler d’argent pour un avare, est-ce possible ? Quant à l’humour, il en avait peu et celui-ci marchait à l’aveugle sur un chemin qui aurait pu avoir pour nom « grivoiserie ».

C’est en peu de mots ce que lui avait dit la femme avec qui il avait eu un échange d’une heure au café de la gare. Elle avait soixante-dix ans et était plutôt grande et sportive. A la fin de leur entretien, elle lui avait demandé.

-          Monsieur, est-ce que je peux être honnête ?

-          Bien sûr madame, bien sûr, l’honnêteté, avec l’humour, est l’une des qualités que j’apprécie le plus.

-          Très bien. Pour faire simple, c’est quoi l’humour pour vous ?

-          Pourquoi exiger une définition ?

-          Parce que votre humour ne semble pas correspondre au mien. Tout ça pour vous dire que personnellement, je ne vous trouve aucun humour.

Il est resté silencieux, l’a regardée de ses yeux où régnait un flou abyssal et a fini par lui dire.

-          Peut-être avez-vous raison. Disons que mon humour est plutôt masculin, si on peut lui donner un sexe. Quant à mon sexe, lui, il est en fin de course et attend tranquillement l’extinction des feux.

Elle a souri avant de conclure.

-          Voici une petite phrase sincère et revigorante. Un deuxième rendez-vous nous permettra peut-être de voir si affinité il y a, non ?

 

PS : prochain texte, jeudi.

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