Presquevoix...

Le pays du Vice

Nouvellement élu à la tête du pays, il avait promis au peuple une politique qui trancherait avec les précédents présidents, et ce fut fait.

Neuf mois après son élection, il fut créé une police chargée de la promotion du vice et de la prévention de la vertu. Si  les médias s’en inquiétèrent, ce ne fut que pure forme, car les financiers à la tête des principaux journaux étaient liés aux narcotrafiquants.

La population fut rapidement mise au pas grâce à une police dont les effectifs furent triplés. Les policiers patrouillaient jours et nuits dans les quartiers sensibles – c’est ainsi que l’on appelait les ilots de résistance de la vertu – où des tagueurs s’obstinaient à barioler de chastes inscriptions sur les devantures des cabarets et des tripots en tout genre.

Alcool, cannabis, sexshops, films pornographiques, maisons de jeu et de passe, magasins d'armes et champs de tir menaient la danse du PNB. Lors de ses premiers voeux au pays, le Président - revêtu d'un  costume bardé de décorations fantaisistes qui lui donnait un vague air d'Amin Dada - se  félicita  du bond de 10 % du taux de croissance  et de l'explosion de l'indice de la PNB -  Pulsion Nationale Brute. Il termina son discours d'un " Que le Vice soit pour nous un art de vivre !" et la garde républicaine entonna le nouvel hymne républicain sans aucune fausse note.

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L’avenir

Hier, j’ai eu une vision : l’avenir serait comme le présent : décourageant, désespérant, dramatique !

Je me suis consolée en buvant un verre de blanc, un deuxième, un troisième, et au quatrième, ma vision s’est subitement éclaircie : il n’y avait plus d’avenir du tout !

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Le coup de pied

luneLe jour où il avait donné un coup de pied dans la lune, il n’avait pas imaginé un seul instant les conséquences de son acte.

Certains l’avaient applaudi, d’autres l’avait critiqué ; parfois même, on l’avait haï. On parla d’impertinence,  d’irrévérence,  et même de blasphème ; il aurait pu en rire, si les choses n’avaient pris une telle tournure.

Une fois la machine médiatique en marche, rien ne put l’arrêter. Les interprétations allaient bon train : était-il fou ? Courageux ? Irresponsable ? Orgueilleux ? Ou peut-être se prenait-il pour Dieu ? Voulait-il l’égaler  ou se moquer  de lui ? D’autres pensèrent à un complot mais qui voulait prendre le pouvoir sur qui et pourquoi ?

Lui-même ne savait plus qui il était ni pourquoi il avait eu cette idée que maintenant, peut-être, il jugeait absurde.

Que pouvait-il faire, sinon fuir… ?

 

PS : histoire écrite à partir d’une photo de Patrick Cassagnes

 

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Le contrôle

Les notes du contrôle de mathématiques de sa terminale S étaient catastrophiques et les élèves, unanimes, demandèrent un contrôle de rattrapage. Il accéda à leur désir.

Il prépara donc un deuxième contrôle qui ressemblait à s'y méprendre au premier. Quand il eut fini de corriger le deuxième contrôle, il avala deux dolipranes coup sur coup : les notes étaient encore plus basses qu’au premier !

En leur remettant leurs copies il annonça.

-  De quelque manière qu'on s'y prenne on s'y prend toujours mal, disait Freud. Avec vous, j'en ai eu la triste révélation. Ce sera donc mon dernier cours.

Et il quitta la classe sous leurs regards médusés.

 

 

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Je me ronge

Je me ronge… ça fait 50 ans que je me ronge consciencieusement les ongles. Je ne sais pas au juste combien de kilos de moi-même j’ai avalé jusqu’à présent : c’est impressionnant ! J’y prends goût. Impossible de me souvenir en quelle année cette triste habitude a exactement commencé mais une chose est sûre : c’était à l’école primaire. J’ai dû me mettre un doigt à la bouche sans m’en rendre compte, par ennui ou – plus inquiétant – par peur, et le terrible engrenage s’est mis en branle.

 Il faut que je me rende à l’évidence, je suis cannibale. C’est un choc : le cannibalisme est interdit dans nos sociétés civilisées. C’est un signe de dégénérescence, une caractéristique de certaines sociétés primitives, connues pour leur sauvagerie rédhibitoire. Quant à moi, rassurez-vous, je ne présente aucun risque pour les autres puisque je ne m’en prends qu’à moi-même !

 Ce n’est pas par amour de moi que je me ronge et m’ingère… et, pour ne rien cacher à personne, je me digère de plus en plus mal. J’ai des nausées, des migraines, des flatulences. Plus j’y réfléchis, plus je pense que je dois être fascinée par mon autodestruction.

 J’y mets du temps à me ronger, je n’en aurai jamais terminé avec moi, même à la fin de ma vie, et je mourrai sûrement avant de m’être entièrement dévorée.  Il est vrai que mes chairs repoussent, comme de petites greffes imparfaites.

 Comment ai-je pu en arriver là ? Je suis entièrement dépendante de mes peaux. “Je m’ai dans la peau”, aussi bizarre que cela puisse paraître.

 Souvent, je contemple avec envie les interminables ongles rouges, roses, oranges ou verts, de ces femmes qui déploient leurs doigts comme des éventails offerts à l’admiration du monde. Elles les agitent, les plient, les pointent, leur font accomplir des gestes gracieux qui agrandissent  les yeux de leurs admirateurs silencieux. Moi, je cache,  range,  dissimule ; je fais disparaître les monstres qui horrifient les malheureux spectateurs de ce charnier insolite. Je lis dans leurs yeux des - “ C’est dégoûtant! ”, “ Mais comment a-t-elle pu en arriver là ? ”, “ Si c’est pas malheureux à son âge ! ”  - qui renvoient mes doigts à la solitude qui est la leur.

Le seul moment où je  laisse mes doigts en paix, c’est la nuit ; forcément, je dors. Parfois, je me demande même si je ne me réveille pas en secret pour parfaire mon travail quotidien, mais je ne pourrai pas le garantir car je ne suis pas en état de me surveiller après minuit. Il va falloir que j’adopte des mesures draconiennes pour sauver mes doigts, mais lesquelles ?

Non, je crois qu’il n’y a aucune autre solution, sinon arrêter de me ronger toutes affaires cessantes ! Mais déjà, le geste me manque et je crains de ne pouvoir y parvenir avant d’être devenue… une rognure de moi-même.

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Le virus

Il passait son temps à éviter sa mère. Le dérangeait-elle ? Au petit-déjeuner, elle n’a pu s’empêcher de lui dire.

-          Tu sais la vieillesse, ce n’est pas une maladie, ça ne s’attrape pas !

Son regard lointain s’est arrêté sur sa mère et ses yeux vides et transparents ont balayé le visage de celle qui l’avait mise au monde, contre son gré.

Fatigué de cet effort, il a baissé la tête et a continué de tremper sa tartine dans sa tasse de café au lait, sans mot dire…

 

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L’esprit d’à propos

Alors que je vagabondais au rayon livres de la FNAC, j’entendis une mère dire à son fils d’une huitaine d’année.

-          J’aimerais bien avoir des enfants qui obéissent tout de suite.

La réponse claqua aussitôt et laissa la mère sans voix.

-          T’as qu’à avoir d’autres enfants !

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Les journaux

Jeudi dernier, j’ai arpenté tous les kiosques possibles pour trouver un quotidien, impossible. D’habitude pourtant, à la même heure, les journaux attendent sagement sur leur présentoir. Il suffit donc que deux cinglés tuent douze personnes pour que la vente de journaux batte  des niveaux record. 

Méfions-nous, en cette époque troublée cela pourrait donner de mauvaises idées aux patrons de presse…

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Duo de janvier

Avant tout, un hommage aux journalistes et policiers assassinés avec ce dessin prémonitoire de Charb.

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Pour notre nouveau duo avec Caro, il s’agissait d’utiliser à notre gré « Nostalgico swing », une musique de Nino Rota, extraite du film Huit et demi de Fellini.

Après le texte de Caro, voici le mien :

 

 

Le dernier swing

 

Dès son arrivée, il avait pressenti quelque chose, sans doute à cause des lumières  qui clignotaient, hystériques. Après avoir sonné, un visage inconnu apparut dans l’encadrement de la porte. Un homme le salua et l’invita à entrer, mais lui oscilla, comme sur un plongeoir dont il aurait sous-estimé la hauteur. Une fois le pas de porte franchi, tous les invités, d’un même mouvement, se tournèrent vers lui et des sourires se dessinèrent sur leurs visages grimés. Un homme cria : « Frederico ! ».  Oui, c’était bien lui qu’on annonçait, et la même voix continua «  Tu dois danser, Frederico, Tout ceux qui entrent ici doivent danser ! ».

Désespéré, il dit : « Mais je ne sais pas danser ! »

On lui mit dans les bras une femme qui l’entraîna sur la piste improvisée. « Danse Frederico, danse! » crièrent les invités, et Frederico s’exécuta à la façon d’un clown triste.

Quand la musique s’arrêta, on l’applaudit. Ces bravos claquèrent à ses oreilles comme des coups de fouets. Comment avait-on pu le faire tourner comme un animal de foire ? Sa partenaire était déjà partie vers le buffet. Elle dégustait tranquillement un toast quand il lui dit.

-          Je crois que vous m’avez sauvé la mise, sans vous...

Elle répondit d’une voix neutre.

-          Oh, c’est mon rôle, je suis la danseuse de service, celle qui vous emmène à la porte de l’enfer. Le prochain qui sonnera, on me le collera dans les bras, comme on me l’a fait avec vous. Vous verrez !

Et ce qu’elle avait prédit se réalisa. A chaque invité, elle était de corvée. A quoi cela rimait-il ? L’enfer avait-elle dit ?

Il voulut s’esquiver mais un inconnu l’en empêcha.

-          Impossible ! Quand on entre ici, on reste jusqu’au bout.

Il s’assit sur un pouf, l’air accablé. Quand une main se posa sur son épaule, il sursauta.

-          Alors, c’est la perspective de l’enfer qui vous met dans cet état ?

C’était la danseuse. La peinture de son masque blanc s’était presque effacée et laissait apparaître une peau luisante.

-          J’en peux plus. Je veux partir, gémit-il.

-          Je crois que vous n’avez pas encore compris que vous étiez sur la liste.

-          Quelle liste ?

-          La liste de ceux qui vont en enfer.

En enfer ? Lui ?  Lui qui n’avait jamais traîné les bars ? Lui qui avait supporté le même chef de bureau lunatique pendant vingt ans sans rien dire ? Lui qui n’avait pas divorcé pour ne pas faire de peine à sa famille ? Lui qui avait accepté de garder sa mère jusqu’à sa mort sans rechigner ?

La danseuse le ramena à la réalité.

-          Vous faites la liste de vos bonnes actions ?

-          Comment vous le savez ?

-          Ils la font tous. Vous vous demandez sans doute pourquoi on vous a choisi ? Eh bien parce que vous n’avez jamais été VOUS, justement ! Trop occupé des convenances, trop occupé de ce que les autres pensaient de VOUS, c’est bien ce qu’on vous reproche. Allez, venez, on vous attend ! Levez-vous !

Il s’exécuta, atterré, et la suivit sagement jusqu’à la porte peinte en rouge…

 

 

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Duo de janvier

Pour notre nouveau duo avec Caro, il s’agissait d’utiliser à notre gré « Nostalgico swing », une musique de Nino Rota, extraite du film Huit et demi de Fellini.

 

Place au texte de Caro, quant au mien, il paraîtra jeudi prochain.  

 

Otto e mezzo – una storia di Natale

‘ Milan – 28 novembre 2004

Train en retard, départ prévu à 20 h. Si tout va bien.

Ai gardé trois-quatre euros au cas où, fini le pain qui me restait avec un peu de fromage et  ce qui restait d’eau dans ma bouteille.

J’ai marché dans la ville un peu au hasard. J’ai hésité : pousser la porte, m’asseoir et prendre un café. Finalement, me suis faufilée en douce dans une salle de ciné. J’ai d’abord entendu cette musique. Les dialogues. Me concentrer pour ne pas laisser filer l’histoire. J’ai senti une présence à mes côtés. Sa respiration. En sortant, nous sommes allés prendre un verre.

“Giulio, je m’appelle Giulio, n’oublie pas Carlotta”, m’a-t-il dit en me laissant grimper dans mon train pour Paris. Ou était-ce “Ne m’oublie pas Carlotta” ? ‘

Charlotte repose son ancien carnet de voyage. L’écriture d’avant, les mots d’une autre, éloignée et étrangement familière. De Giulio et elle, il reste quelques photos, des babioles qu’ils se sont échangées lorsqu’ils se sont revus,  des baisers collés à des heures douces. Ce vinyle qu’elle écoute parfois sur la platine laissée par ses parents. Un jour, il, elle, ont voulu laisser un peu de temps à leurs absences, de trop longues études pour l’étudiant milanais, elle, amarrée à Paris, à ce travail qu’il avait été difficile de décrocher. Une séparation sans aucun adjectif, ni temporaire ni définitive, pour avoir peut-être un peu moins mal.

Ensuite ? Elle a connu son mari alors que lui se laissait prendre au jeu d’une fille de là-bas. Ou est-ce elle qui s’est prise au jeu de Nicolas qu’elle voyait tous les jours ?

L’année passée à Noël, elle avait reçu une carte de Giulio. Elle a retrouvé les lettres amples, le goût délicat de la langue de Dante, cette légèreté qu’elle n’a connue qu’avec lui. Cette lettre était un éclat de rire. Elle l’a rangée avec le cahier. Elle a envoyé un courriel, accompagnée d’un lien vers leur musique. Ils se sont parlé une fois au téléphone. Le 28 novembre.

Elle s’était soudainement décidée. Elle ne passerait pas un Noël à nouveau seule dans son deux-pièces, les jumeaux partis avec l’ex et sa compagne toute neuve vers une destination de carte postale, cocotiers et sable fin inclus. Giulo, prossimo martedi 19 h 33 Milano Centrale. Elle a réservé une chambre pour son arrivée, en face du duomo. A retrouvé sa vieille méthode assimil.

Le train a passé Côme. Charlotte se penche et aperçoit à travers la vitre l’ombre des montagnes. L’attendrait-il ? L’aura-t-il oubliée ? Elle n’en sait rien. Elle est sûre d’une seule chose : quoiqu’il arrive, elle passera Noël en Italie. Elle entrera seule dans un cinéma, prendra un café, accoudée au comptoir, poussera jusqu’à Venise et peut-être Vérone.

Charlotte vient de descendre sa valise du porte-bagages, elle ajuste son manteau parme. Elle remonte le quai en écoutant une fois encore cette musique que les années n’ont pas abîmée. Et sourit en descendant sur le quai

 La mélodie ne leur a jamais menti.

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