Le trapèze
Ce n’était pas difficile, il fallait juste qu’elle tienne. Faire attention aux bras, aux mains, sans oublier la tête qui parfois se laissait distraire et pouvait lâcher sans prévenir. La dernière fois, elle avait juste pensé à lui et la bobine s’était dévidée à toute allure.
Quand elle avait rouvert les yeux, une série de visages était penchés au-dessus d’elle. Elle leur avait assuré que tout allait bien, qu’elle allait se reposer, rentrer chez elle et que dès le lendemain, tout rentrerait dans l’ordre. Seulement, la nuit qui avait suivi sa chute, elle avait fait un cauchemar. Elle voltigeait, faisait une figure, puis deux, mais le porteur ne la rattrapait pas, exprès, et le porteur : c’était lui.
Elle s’était réveillée en hurlant. Il avait essayé de la calmer, en vain. Elle l’avait même traité de « salaud », il n’avait pas compris…
PS : texte écrit à partir de cette photo prêtée par R. B.
Le hamster
La dernière fois que son chef de service lui avait demandé de rester un peu plus tard, elle lui avait dit que vraiment c’était impossible, que son hamster était malade, qu’il était seul à la maison et qu’elle devrait rentrer.
Le chef de service avait fini par ânonner « Votre hamster ? » et elle avait acquiescé en ajoutant que déjà le matin-même il était fébrile.
Son chef de service n’avait rien répondu mais il s’était dit qu’il faudrait sans doute qu’il se débarrasse d’elle au plus vite…
Le boot camp commando
Son nouveau petit copain lui avait dit le plus grand bien du boot camp commando du club Med, et elle l’avait suivi les yeux fermés, il était tellement beau. Sans doute n’aurait-elle pas dû lui faire confiance. Un ancien parachutiste, nostalgique de la grande fraternité de l’armée et des chambrées à 10, ne pouvait pas être de bon conseil.
Quand elle est arrivée à Pompadour, elle a été surprise de l’accueil du « sergent-chef ». Le type avait le crâne rasé, un treillis vert, un béret et des lunettes de soleil vissées sur les yeux. Il leur a indiqué leur « campement » respectif et leur a dit, avec un rictus qui se voulait un sourire, que le lever serait à 5 h. Pour ajouter aussitôt, en détaillant sa jupe étroite et ses mocassins.
- Et demain, tenue sportive, hein ? On commence par de les sauts d’obstacles et les pompes !
Son petit ami est parti guilleret vers la tente des garçons ; quant à elle, elle s’est résignée à aller vers la sienne, le regard morne. Elle appréhendait le lever à 5 heures, mais ce qu’elle craignait le plus, c’était le reste : il y avait 3 ans qu’elle ne faisait plus de sport.
PS : texte écrit à partir de ce petit article du Figaro.
Le craquement
Ce matin-là, alors que mon fils mangeait ses miel pops, avachi sur la table de la cuisine, je n’ai pu m’empêcher de lui dire :
- Tu en as fait tomber un par terre.
Il m’a répondu taciturne qu’il allait le ramasser. Je dois signaler que mon fils ne fait jamais les choses tout de suite, il se laisse toujours un temps pour la réflexion.
15 minutes plus tard, je suis revenue dans la cuisine qu’il avait désertée, pour mettre le linge dans la machine à laver. Soudain, j’ai entendu un craquement suspect qui ressemblait fort au craquement d’un miel pops sous une semelle énervée. J’ai lentement soulevé mon pied droit et je l’ai vu de mes yeux vus : le miel pops était bel et bien collé à ma semelle. J’ai failli dire « Connard ! », mais non. A quoi cela servirait-il de s’énerver contre un miel pops ?
La glace
Hier, mon mari est resté planté devant la glace de la salle de bain pendant de longues minutes. Je n’ai pu m’empêcher de lui demander.
- Ben qu’est-ce que tu fais ?
Il m’a répondu d’une voix monocorde.
- Je m’habitue !
- A quoi ?
- A moi.
J’aurai pu lui dire qu’il n’était pas au bout de ses peines, mais je me suis tue. Inutile de l’accabler, il ne manquerait plus qu’il fasse une dépression...
Le petit boudoir de Mademoiselle
Dans le petit boudoir de Mademoiselle, elle s’était souvent endormie de fatigue, mais c’était il y a longtemps, quand elle jouait les chaperons, à la demande de sa mère.
Maintenant, elle a 17 ans et elle se tient très droite dans le petit boudoir de Mademoiselle, car Mademoiselle l’observe sous toutes les coutures et lui dit d’une voix cérémonieuse.
- Ma petite, l’heure est venue. Ne bouge pas ! et elle s’éclipse dans un envol de frou-frou.
Elle aurait voulu l’interroger, mais Mademoiselle est pressée. Dix minutes plus tard, le visage radieux, Mademoiselle pénètre dans le boudoir avec un homme - un lointain cousin précise-t-elle – puis elle referme la porte sur eux.
Après un toussotement gêné, l’homme rompt un silence devenu pesant.
- Mademoiselle m’a dit que Madame votre mère souhaitait vous voir mariée.
Elle, mariée, comment avait-on pu parler de son mariage et ne pas l’en aviser ? Elle regarde l’homme un peu rougeaud dont le col trop serré comprime la chair abondante du cou. Mon Dieu, comme il est gauche ! Et comme il est cocasse : chacune de ses inspirations semble menacer de faire sauter les boutons de son gilet guindé qui cache à grand peine un embonpoint préoccupant.
Contre toute attente, il s’approche d’elle. La jeune fille recule, surprise. Il lui prend la main. Elle la lui retire brutalement. Il s’approche à nouveau. Elle se retrouve immobilisée contre le mur du boudoir, du côté opposé à la porte. Ahanant, il plaque alors son gros corps congestionné contre le sien, si délicat, et c’est à ce moment-là qu’elle crie ; un cri d'effroi qui résonne de la cave au grenier.
Quand Mademoiselle arrive, elle découvre horrifiée l’homme raide mort, aux pieds de la jeune fille. Elle hurle..
- Jeanne qu’avez-vous fait ? Qu’avez-vous fait mon dieu ?
Et la jeune fille répond calmement.
- J’ai crié Mademoiselle, voilà tout.
PS : texte écrit dans le cadre des « impromptus littéraires »
Le tatouage
Elle s’était fait tatouer le prénom de son copain sur son épaule droite. Seulement, il y a deux jours, elle avait reçu un SMS qui disait : « C fini avec toa Kevin »
Depuis, elle n’arrivait plus à dormir. Qu’allait-elle faire pour masquer son putain de prénom sur son épaule ? Allait-elle devoir en trouver un qui ait le même prénom que lui ?
Le détective
Il avait soupiré longuement - ce qui semblait étrange pour un homme comme lui - puis il avait dit.
- C'est là qu'elle habite, deuxième fenêtre en haut à droite.
- Et qu'est-ce que je dois faire ? Avais-je répondu.
- Pour l’instant, vous surveillez, c'est tout. Je veux savoir avec qui elle couche.
Ce type était dingue, mais pas plus dingue que la majeure partie de mes clients. Sauf que celui-ci avait une caractéristique particulière : il était dans les allées du pouvoir.
Pour rentrer chez moi, j’avais longé la rue des « orchidées » et, juste après avoir dépassé « l'impasse des nonnes », je pensais encore aux derniers mots qu’il m’avait dits en me serrant la main : « Et surtout soyez discret, vous savez ce qui arrive aux personnes trop bavardes... »
J’essayais de ne plus penser à lui. Seulement, deux jours après notre entretien, j’étais moi-même suivi, et je mettais sur l’affaire un détective chargé de suivre celui qui me suivait…
PS : texte écrit à partir de cette photo prise à Porto, par CV, en 2008
Le rendez-vous
Elle avait eu son premier rendez-vous avec le psychiatre à l’hôpital Saint Anne. Quand il lui avait demandé quel était son employeur, elle avait répondu : « Dieu ». Le psychiatre avait continué comme si de rien n’était et lui avait demandé l’adresse. Elle avait rétorqué : « rue du Paradis »
Il avait alors relevé la tête pour la regarder. Elle n’avait pas baissé les yeux et lui avait souri, de toute la candeur dont elle était capable.
- Vous me dites donc que votre employeur vous harcèle sexuellement.
- Oui, assura-t-elle, vous croyez peut-être que Dieu n’ pas de désirs ?
Le psychiatre réfléchit un instant et ne put s’empêcher de faire errer un vague sourire sur ses lèvres.
- Non, bien sûr, mais j’ai tellement entendu dire que Dieu était la perfection incarnée.
Elle répondit, énervée.
- Ce n’est pas moi qui vous apprendrai qu’il faut savoir changer de regard sur les gens.
Il hocha la tête, et se dit qu’avec elle, il lui faudrait se montrer prudent...
La « tristitude », c’est quoi ?
Elle se sentait accablée en permanence, sans raison aucune, avec cette envie de pleurer à chaque fois qu’une personne croisait sa route. Quelle imbécile elle faisait ! Etait-ce un virus qu’on lui avait inoculé ? Etait-ce la crise ? Etaient-ce ses séances chez le psy qui la perturbaient au point qu’elle se sentait obligée de se remettre en question dès qu’elle demandait deux saucisses de Francfort chez le boucher ? Qu’avait-elle fait, au juste, pour en arriver là ?
Etait-ce ça, la tristitude ?
