Presquevoix...

Le train

Voiture 45, direction Lorient. Elle s’installe confortablement – masque sur le visage comme il se doit -  retire son livre de son sac et se prépare à la lecture. Personne ni à côté, ni devant, ni derrière.

Peu d’allées et venues dans le couloir central, mais un homme au masque bleu s’installe derrière elle. Le train démarre. Elle reprend la page 29 pour la troisième fois parce que l’homme derrière elle parle fort avec l’élue de son coeur, beaucoup trop fort pour qu’elle puisse passer à la page 30 d’à la recherche du temps perdu. Elle finit par intercaler les mots du livre et les mots du voisin de derrière, et ce charabia l’horripile.

A un moment donné, elle se retourne et lui dit.

« Monsieur parlez moins fort. J’ai un masque mais pas de boules quiès. » Et elle ajoute « Comme le dit Proust : Le bonheur est dans l’amour un état anormal. »

L’homme ne répond rien, mais 15 minutes plus tard, il lui glisse un bout de papier où il a écrit :

« Le chagrin finit par tuer », C’est Proust aussi.

Sans rien dire, elle se replonge les larmes aux yeux dans la page 40. Proust, peut-être, pourra l’apaiser après l'avoir fait pleurer. Mais comment ce type a-t-il compris qu'elle vient  de se faire larguer ?

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Déconfinement

Le futur a de l’avenir, je ne vous apprends rien, mais pas pour tout le monde. C’est la dure loi de la vie.

Dommage que l'on ne reste pas confiné, surtout lorsque l’on est fonctionnaire, comme moi. Bien sûr, je travaille chez moi. Vous en doutiez ?

Parfois – étrange me diront les « bons » professeurs - on préfère presque voir les élèves à distance car les relations sont différentes 😉 Je pense que dès le départ, je ne devais pas avoir la vocation. 32 ans de service sans vocation, ce n’est pas simple à vivre, ça. Je devrais presque avoir une médaille ! Il faudrait que j'envoie une lettre à M. Blanquer, notre ministre de la "non-éducation" nationale.

Bon, le déconfinement est arrivé. Merveilleuse société avec son bonheur de queues pour rentrer dans des boutiques. Comme un air d’Union Soviétique dans notre démocratie. Et surtout, quel bonheur d’entendre à nouveau toutes ces voitures que les êtres humains ne veulent pas laisser confinées dans leur garage, par bonté naturelle. Dommage, car je circulais mieux à vélo sans voitures.

Dois-je me résigner à vivre dans le monde d’après qui ressemblera étrangement au monde d’avant… ? j'ai jusqu'à la fin aout pour y réfléchir.

 

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Duo de la mi-mai

Nouveau duo avec Caro du blog les heures de coton

Nous pourrons utiliser cette phrase de Jacques Higelin,  ou nous en inspirer : "Quand tout le monde dort, tu as l'impression que ceux qui veillent ramassent les rêves des autres".

 

Aujourd'hui, voici mon texte :

 

 

Dans la nuit, tous les hommes sont-ils gris ?

 

« Les masques de carnaval, oui, les masques de confinement, non ! », voilà ce qu’elle se répétait.

Hostile au masque, elle ne prenait plus les transports en commun. Quand elle croisait dans les rues tous ces êtres masqués incapables de se reconnaître, elle ressentait une terrible frayeur.

Frayeur qui arriva à son apothéose quand un type au masque sombre et à la veste noire s’arrêta devant elle dans la rue des soucis alors que la nuit tombait. Elle eut tout de même le courage de lui dire.

-          Je voudrais passer.

-          Non, on s’arrête et on me parle.

-          On qui ?

-          On, vous.

Ce type était cinglé, certainement un de ces traumatisés du confinement dont on parlait parfois dans les médias. Elle commença à respirer lentement afin de se calmer, puis elle lui dit.

-          Avec votre masque et la nuit qui tombe je ne peux pas savoir qui vous êtes.

-          On se connait peu.

-          Donc ?

-          Donc on se parle. Vous me parlez.

-          De quoi ?

-          De moi.

-          Mais comment je peux parler de vous puisque je ne vous connais pas ?

-          Vous me posez des questions.

Personne dans la rue – elle était si étroite, si courte cette rue et si peu de personnes y habitaient – il valait mieux qu’elle accède à son désir. Et elle débuta ses questions de la façon suivante.

-          Comment vous sentez-vous ?

-          Bien.

-          Comment avez-vous décidé de me parler ?

-          En vous imaginant.

-          Pourquoi moi ?

-          La curiosité.

-          Comment vivez-vous le confinement ?

-          Je sortais déjà peu avant.

-          Qu’est-ce qui a changé pour vous durant cette période ?

-          J’ai eu le plaisir de ne pas  aller voir mon père en maison de retraite.

-          Il est mort ?

-          Pas encore. J’attends.

-          Quoi ?

-          Le déconfinement pour aller le tuer.

-          C’est de l’humour ?

-          Oui. Noir, comme mon masque.

-          Quelque chose à ajouter ?

-          Quand tout le monde dort, on a l'impression que ceux qui veillent ramassent les rêves des autres. Ce n’est pas de moi, c’est de Jacques Higelin.

-          C’est beau. Plus beau que le meurtre du père.

-          Belle âme que la vôtre, répondit-il.

Elle rougit et son absence de masque fit découvrir la nudité de son âme à cet homme qui lui faisait face.

Finalement, elle décida d’achever leur étrange rencontre par cette demande.

-          Allez, bas les masques, Monsieur.

Il le fit aussitôt et elle découvrit, sous le réverbère qui s’était allumé, un paysage étrange où les rides creusaient de courts sillons et où le bleu des yeux traçait une rivière qu’elle décida de suivre. Elle ne dit rien. Elle avait honte de cette visite indiscrète qu’elle s’était autorisée.

-          Alors ? dit-il

-          Alors je crois vous connaître. D’où, je ne sais pas.

-          Je vais vous dire où nous nous sommes rencontrés. Un instant.

-          J’attends

Il sortit de sa poche une lettre qu’elle lui avait écrite. Il la lut :

« Monsieur, pourriez-vous arrêter, après 22 heures, d’écouter Wagner à un tel niveau sonore. Je suis épuisée. Wagner m’empêche de dormir et me conduit en enfer. Merci de votre compréhension. »

-          Ah, c’est vous ? En tout cas, merci. Depuis que Wagner a disparu après 22 heures, je dors mieux.

Il sourit et conclut par ces mots qui, depuis qu’il les avait prononcés, occupaient le cerveau confiné de la jeune femme.

-          Votre voisin, moi donc, vous invite demain à 19 heures à un apéritif de déconfinement, sans Wagner, bien sûr, donc entre vous et moi. Bonne nuit et à demain, jour du déconfinement.

Il remit son masque et partit à grandes enjambées vers une destination inconnue.

Elle se demandait si elle aurait le courage d’aller chez cet ami de Wagner…

 

 

 

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duo de la mi-mai

Nouveau duo avec Caro du blog les heures de coton

Nous pourrons utiliser cette phrase de Jacques Higelin,  ou nous en inspirer : "Quand tout le monde dort, tu as l'impression que ceux qui veillent ramassent les rêves des autres".

La phrase a été choisie par Caro. Aujourd'hui voici son texte, le mien sera publié jeudi 21 mai.

 

Le gardien

Je l’ai rencontré la nuit dernière, à une heure indécise. Il était au pied de mon lit et tenait entre ses mains un pan de tissu chatoyant. Son âge était aussi incertain que ses traits. Il plia soudain le carré fluide et le rangea dans sa besace.

« Qui êtes-vous ? » Il posa un doigt sur ses lèvres et me dévisagea longuement. Ses yeux était d’un noir presque bleu, semblable à la couleur des nuits sauves de toute présence humaine.

« Je veux savoir ! » Il a hésité avant de me laisser me dissoudre dans son regard. Il a alors dit tout bas. « Je suis le gardien de l’âme des rêves. J’apparais quand les pensées des hommes laissent la place à leurs songes. »

J’ai pris la main qu’il me tendait et nous avons marché ensemble d’âme en âme jusqu’à l’aube. Je me sentais étrangement heureuse. Rien ne me retenait dans ce monde de lois et de peurs, de nuits blanches et de lendemains sans promesse. Pas un regret. Ni même un rêve.

17/05/2020

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Le piano

Je me souviens de mes non-cours de piano. J’avais 10 ans et, le jeudi matin – jour des enfants – j’allais chez mon professeur qui habitait une grande maison au fond d’un parc. Au milieu du parc,  un cèdre singulier étendait ses branches  jusqu’au deuxième étage de la maison. Je rêvais d’y élire domicile.

J’aimais pianoter, mais j’aurais voulu progresser sans travailler. Mon professeur - une dame sympathique et dotée d’un certain humour - sans doute lassée de me répéter les mêmes choses, finit par se plier aux règles que ma « paresse » lui avait fixées : elle jouait et je l’écoutais. C’était il y a 50 ans, au moins.

Hier, j’ai décidé de me remettre au piano, seule. Plus de professeur, juste un piano et mes doigts boudinés. Aujourd’hui, j’ai sorti toutes les partitions et je les ai mises sur la table de la salle à manger. Reste à en choisir une, la plus simple, et demain, je commencerai, peut-être…

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La pharmacie

Chez le pharmacien, derrière la vieille dame sans masque, quatre personnes attendaient, le visage masqué. La vieille dame avait présenté son ordonnance et on lui avait empilé toutes les boîtes sur le comptoir. Elle n’avait pu s’empêcher de dire en souriant.

-          Il faut avoir la santé pour prendre tous ces médicaments ! Mais faut aussi avoir la santé pour mettre un masque avec lequel on ne peut même pas respirer, sans parler de la buée sur les lunettes.

Et elle avait ajouté.

- Quand la sécurité sociale remboursera les masques, j'en mettrai un. Mais peut-être que je serai déjà morte, qui sait ?

Personne n’avait ri, mais peut-on entendre le rire des gens sous un masque ?

 

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Le ciel peut-il attendre ?

 

Soudain il entendit sa femme crier dans la cuisine.

-          Alors, tu viens !

Il répondit aussitôt.

-          Deux secondes, je regarde un ciel de Boudin !

Aussitôt elle enchaîna.

-          Tu te fiches de moi ? Les boudins t’attendent dans la cuisine, ceux qu’on mange à midi, bien sûr, avec la purée que tu es censée faire !

Il s’était toujours demandé – depuis 10 ans qu’il vivait avec Marianne – comment son esprit pratique avait englouti sa vie. Ils ne vivaient pas dans le même monde, mais comment lui dire qu’il se fichait de la purée et des boudins ?

Pour lui, regarder Boudin suffisait à le rendre heureux. Sa lumière, ses couleurs, la matière qu’il brossait, ses nuages, ses ciels. Un seul ciel et l’extase surgissait.

-          Bon, tu viens faire la purée, papa, dit sa fille qui venait juste d’arriver dans la chambre.

Il regarda l’enfant avec une certaine tristesse avant de quitter Boudin. Deviendrait-elle une Marianne bis ? Pourtant, il avait insisté pour qu’elle s’appelle Juliette….

 

 

 

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Le paradis

 

 

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Dès qu’elle est arrivée au paradis, on lui a dit de choisir un bouton dans la grande boîte qui était posée à l’entrée. Elle a voulu demander pourquoi, mais l’ange lui avait dit qu’ici on ne posait pas de questions.

D’ailleurs, pourquoi était-elle au paradis ? L’ange lui a chuchoté.

-          Tu as pardonné, et comme tu as pardonné, tu n’as ni jugé ni puni.

Quelle bonne idée que d’avoir pardonné, a-t-elle pensé. Mais qui avait-elle pardonné ? Tous peut-être ? Même son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, ses grands parents ? Etrange, elle n’en avait aucun souvenir.

Elle a choisi un bouton bleu clair, la couleur du ciel d’été. Et quand la voix - celle de Dieu ? – a dit que le livre qui lui était attribué était « Psychothérapie de Dieu* » elle a souri. Dieu était omniscient, certes, mais thérapeute, aussi ?

* livre de Boris Cyrulnik.

PS : photo prise à Bruxelles en 2015

 

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Le coup fatal

Depuis le confinement, elle avait l’impression qu’il faisait exprès de parler pour lui vriller le cerveau. Elle ne pouvait plus penser tranquille dans cette maison, même quand elle allait dans sa chambre, et son coeur s’affolait comme un oiseau blessé.

« Tais-toi, je pense, tais-toi je pense, tais-toi je pense… » marmonnait-elle inlassablement pendant qu’il lui parlait ; mais il ne s’arrêtait pas. Il ne s’arrêterait donc jamais ? Elle sentait que bientôt la marée du confinement la submergerait et elle ne savait pas nager. C’est à cause de ça qu’elle l’avait assommé avec la poêle ; et enfin le silence s’était fait.

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Le dos au mur

 

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A chaque fois que Rémi la voyait il disait.

- Putain, t'as vu le dos qu'elle a ! Je me demande qui en a déjà fait le tour, et il hurlait de rire.

J'avais envie de lui dire qu'il était un fieffé connard, mais je ne disais jamais rien à Rémi, et  si j'en avais plein le dos, c’était de lui, mais pas de Mauricette. Elle, je l'aimais bien, seulement je ne voulais surtout pas qu'il se fiche de moi en disant.

- Ouais, on passe de la pommade dans le dos de qui on peut mon gars !

Et il était vrai que je n'avais passé de la pommade dans le dos d'aucune femme. J'étais timide et ce défaut semblait être à perpétuité.

Quelle femme accepterait de faire l'amour avec un pauvre type qui à 30 ans n'avait que son propre sexe comme compagne...

 

PS : photo prise à Saumur en juillet 2019

 

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