Presquevoix...

Les citations

« Très tôt dans ma vie, il a été trop tard »*.  Bonne pioche, elle note la citation. Le rayon littérature de la Fnac est un vaste champ d’investigation culturelle. Munie de son carnet de bord - telle une navigatrice au court cours  - elle note les citations de livres ouverts au hasard de ses rencontres. Une fois chez elle, elle  les classe   -  celles à comprendre, celles à apprendre et celles à laisser dormir dans le tiroir de sa table de chevet.

Etranges comme les auteurs ont l’art de voir juste, même pour leurs lecteurs. Pour elle aussi, très tôt, il a été trop tard, et le décalage n’a cessé de se creuser,  jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus voir les côtes de sa propre vie

 

*citation de Marguerite Duras utilisée après l’avoir lue sur le blog d’Espiguette. Qu’elle en soit remerciée !

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Les fleurs

20150706_160416-1Elle sanglotait devant les fleurs et il semblait que rien ne pouvait l’arrêter.

-          Vous avez besoin d’aide ? lui dit un vieux monsieur barbu qu’elle avait vu à plusieurs reprises dans la serre.

Furieuse d’être interrompue dans son épanchement lacrymal, elle faillit lui répondre vertement, mais l’homme lui présenta ses excuses.

-          Désolée d’être aussi brusque, je ne me suis pas présenté : Sigmund Freud.

-          Votre nom me dit quelque chose…

-          C’est fort possible, répondit-il, modeste.

Il l’observait derrière ses lunettes rondes et ne put s’empêcher de lui dire ; sans doute un vieux réflexe professionnel.

-          Qu’est-ce que ça vous suggère, ces fleurs ?

-          Rien, rétorqua-t-elle sèchement.

Il sourit avec bienveillance. Les mécanismes de défense de cette jeune femme ressemblaient aux forteresses édifiées au Moyen Âge. Ses ennemis  devaient avoir la puissance d’une armée en campagne, pauvre enfant.

-          Eh bien, quand vous aurez une idée, venez donc me voir dans mon cabinet, lui dit-il en tendant sa carte de visite.

Elle la prit et lut " Sigmund Freud, psycho-analyste, 120 ans d’expérience professionnelle ". Elle allait le remercier, mais il avait déjà disparu…

 

PS : photo prise au jardin Botanique de Meise en juillet 2015

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Les maris d’Hélène

Lorsque le mari d’Hélène était mort, tous ses amis s’étaient cotisés, mais Hélène n’avait jamais remercié personne. La bienséance ne l’étouffait pas, pensa Pénélope. Enervée, elle s’était fait la réflexion suivante : la prochaine fois que son mari meurt, qu’elle ne compte pas sur moi ! Et elle avait tenu parole. Quand le deuxième mari d’Hélène était mort – arrêt cardiaque avait on dit, mais était-ce vraiment ça ? – elle n’avait pas déboursé un centime…

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Rencontre

20150613_113108Cela faisait une demi-heure qu’elle était en contemplation devant les cartes quand il est arrivé. Toujours discret, comme à son habitude, il a murmuré.

-           Alors, tu vas où cette année ?

-          Nulle part.

-          Alors pourquoi tu restes ici ?

-          Pour me rendre compte de tout ce que je vais rater.

Il ne lui a pas dit qu’il la trouvait un peu masochiste. Elle n’aurait certainement pas apprécié.

-          Et quand tu auras fini de regarder tout ça, tu fais quoi ?

-          Rien.

-          Alors on peut aller prendre un pot.

-          Ah non, sinon ça voudrait dire que je fais quelque chose.

Il ne lui a  pas dit qu’il la trouvait un tantinet radicale. Elle n’aurait certainement pas apprécié.

-          Dommage.

-          Pourquoi dommage ?

-          Eh bien, ça m’aurait fait plaisir de discuter avec toi.

-          Ah bon ? Je n’ai rien à dire.

-          Tout de même.

-         Non, je t’assure, je n’ai plus rien à dire sur  rien. C’est la seule position intéressante actuellement dans cette  société où tout le monde parle pour ne rien dire. Même toi d’ailleurs, tu vois, tu me parles et tu n’as rien à  dire.

Il ne lui a pas dit qu’il la trouvait un peu « cinglée ». Elle n’aurait certainement pas apprécié. Finalement, il ne perdait rien à ne pas aller au café avec elle. C’est fou ce qu’elle avait changé depuis leur dernière rencontre qui ne datait pourtant que de trois semaines. Quelle mouche l’avait piquée ? Il a su plus tard qu’elle sortait avec un psy, ceci expliquait  peut-être cela…

 

PS : photo prise par GB

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Le comportementaliste

20151209_155321Alors ? Lui avait-il dit. Elle s’était penchée au-dessus de la rampe et avait répondu.

-          J’ai le vertige !

-          Normal, rien que de très normal car on vient de commencer, il faudra vous entraîner au minimum 7 fois par semaine.

Elle s’éloigna de la rampe, rouge écarlate, et n’osa pas lui dire que sa méthode lui paraissait d’un crétinisme absolu. Comment allait-elle se guérir de ses vertiges en se penchant une fois par jour au-dessus de la rampe ?

Elle hocha pourtant gentiment la tête, et rendez-vous fut fixé la semaine suivante, à la même heure.

Elle aurait certes pu trouver un psychologue plus efficace que ce comportementaliste. Seulement, il provoquait chez elle de tels vertiges émotionnels qu’elle ne pouvait se résoudre à le quitter, même en faisant une économie de 40 euros par semaine …

 

PS : photo prise par GB

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Je suis…

Je suis comme je suis, disait le poète, mais qui suis-je ? Suis-je en minuscules, en majuscules, entre parenthèses, en pointillés ou en suspens ? Et comment être plus ? J’ai trouvé, je provoque des rencontres. Avec qui ? Avec toute sorte de gens : des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, des grandes et des grands, des grosses et des gros, des maigres et des moins maigres, des belles ou non, des beaux et des laids, des ouvriers, des employés, des cadres, des chômeurs... Je ne cesse de rencontrer - et pour en avoir le loisir j'ai arrêté de travailler -  parce que rencontrer l’autre, n’est-ce pas aussi se rencontrer soi-même ?

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Tango

20150807_204128-1C’est le dernier tango qu’il avait dansé avec elle. Ensuite, il l’avait assassinée sur la piste, sous les yeux du public avide de sensations, comme s’il s’était agi d’une mise à mort lors d’une corrida.

 

Pourquoi cette mort se demanderont certains. Il n'en avait nullement tenu la raison secrète. A qui voulait l'entendre, il se justifiait : elle l'avait provoqué en le trompant avec une femme.

 

 

 

 

PS : photo prise par GB à Avignon, sur une façade, en aout 2015

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La personnalité

Elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle avait de la personnalité et qu’on devait l’accepter comme elle était, en bloc.

Ce qu’elle ignorait c’est que  « sa personnalité » n’était en fait qu’un monstrueux égocentrisme. A ses côtés – dommages collatéraux obligent  -  il ne restait plus personne, à part son chien, mais un chien est-il libre ?

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Le regard

20160107_141604Si le regard est franc, lui avait dit son ami, le reste suit. Ah oui ? Et comment jugeait-il si un regard était franc ou non ? Il y avait un test ? La naïveté de ce type était déconcertante.

Il se souvenait encore de cette fille dont les yeux avaient la couleur troublante des vitraux de Georges Braque. Ne lui disait-elle pas qu’elle l’aimait, les yeux dans les yeux, avec des accents de sincérité à nuls autres pareils ? Cela ne l’avait pas empêchée de partir avec son meilleur ami sans explication aucune. Ou plutôt si, il y avait bien eu une explication, mais si étonnante, qu’il n’y avait pas cru une seconde : je pars, lui avait-elle dit, parce que tu es un type trop bien pour moi et ce miroir de perfection, devant moi, en permanence, ce n’est plus possible ; ça finit par me donner une mauvaise opinion de moi !

 

PS : collage fait par GB, au temps des ateliers collages.

 

 

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« Ensaigner »

8 heures, il est affalé sur la table, sa capuche sur la tête. Le cours commence. Premier remarque. Je passe quelques photos sur Lisbonne, il est toujours affalé sur la table, sa capuche sur la tête. Deuxième remarque. Il daigne lever la tête et émettre un borborygme. Je lui redis le plus aimablement du monde d’enlever sa capuche – ce qu’il fait – et de regarder les documents visionnés car nous sommes en cours, non dans sa chambre à coucher où d’ailleurs il aurait avantageusement pu  rester. Il garde sa tête levée une minute et replonge sur la table, mais sans la capuche, non par fatigue, mais par provocation. Un petit sketch qui aurait pu me faire sourire dans un film intitulé « les profs », mais pas lorsque je fais partie du « casting ».

Résultat des courses : un rapport et une colle.

PS : et en bonus, la bande annonce de ce  film que je trouve toujours aussi étonnant : " la journée de la jupe "

 

 

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