Presquevoix...

Dialogue

-           Dis maman, quand on est mort, c’est pour combien de temps ?

-           Ben …

-           Alors ?

-           Toujours !

-           C’est quoi toujours ?

-           Je sais pas moi, toute la vie !

-           Oui mais quand on est mort, ça peut pas être pour toute la vie, puisqu’on est mort !

-           Ecoute, quand on est mort, on est mort, voilà, c’est fini, point barre !

-           Oui mais…

-           On verra ça plus tard, hein ? T’as vu l’heure qu’il est ? Et puis la mort, t’as toute la vie pour y penser, maintenant faut penser à aller au lit !

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Eclat

20160704_134857Ne lavez jamais vos rêves ou si vous les lavez, préférez un savon doux, à la lavande ou à la camomille. N’oubliez jamais que les lavages répétés, même à la main, risquent de donner aux couleurs originales des teintes que la mémoire ne  reconnaîtrait plus… et quand une mémoire se sent trahie, elle peut y perdre son âme.

 

PS : photo prise à Nancy, dans une boutique très particulière.

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Duo de novembre

Après le texte de Caro, qui a ouvert le Duo, voici le mien, et toujours cette "Vocalise" de Rachamninov comme inducteur.

 

Vocalise

 

Tous les soirs son nouveau voisin mettait le même morceau de Rachmaninov à 20h15 ; un rituel musical qui perturbait l’écriture de son troisième roman. Intrigué par ce fanatique de « Vocalise », elle commença à épier ses allées et venues. L’œilleton fut un précieux allié.

L’homme ne payait pas de mine : grand, maigre, dans les trente-cinq ans, revêtu d’un pardessus qui lui donnait un air d’épouvantail, il arpentait la vie comme s’il s’était agi d’arpenter les allées d’un vaste cimetière.

Il lui rappelait son dernier amant,  mort, comme les autres. Simple coïncidence ?  « Vocalise »… n’était-ce pas un titre séduisant ? Rachmaninov avait écrit ce morceau pour une voix de soprane. Une soprane comme héroïne, cela la changerait des névrosés qu’elle avait mis en scène dans ses deux précédents romans. Elle entrevoyait une femme gorgée de sève dont la vie pourrait se jouer entre ses  aventures amoureuses et les cours donnés au conservatoire.

Ses réflexions prirent un tour nouveau après le soir où son voisin frappa à sa porte. Il était 20 h  et l’heure du rituel approchait. Elle regarda à l’œilleton. C’était lui. Que faire ?  Elle ouvrit. C'était une aubaine pour l’écriture de son roman. Devant elle, il y avait un homme au visage chiffonné et aux yeux embués.

-          Bonsoir, je suis votre voisin.

-          Oui, je vous reconnais.

-          J’ai besoin de vous.

-          De moi ?

Il enchaîna très vite.

-          Oh, c’est quelque chose de simple. J’aimerais que vous écoutiez un morceau avec moi.

-          Celui de 20 h 15 ?

-          Comment vous le savez ?

-          Les parois ne sont pas épaisses. Rachmaninov, non ?

-          Exact.

-          Mais vous ne l’écoutez pas seul d’habitude ?

-          Oui, mais ce soir ce n’est pas possible.

-          Pourquoi ?

-          C’est la date anniversaire.

-          De quoi ?

Il ne répondit pas et lui fit signe de le suivre. Elle ne se fit pas prier. A 20 h 15, elle était assise à côté de lui sur le canapé noir qui trônait dans son salon et ils écoutaient « Vocalise » de Rachmaninov ; mais cette fois-ci, une voix de femme avait remplacé le violoncelle habituel. Elle ne dit rien pendant le temps  que dura le morceau, mais à la fin elle ne put s’empêcher de lui demander.

-          C’est une soprane que vous connaissiez, n’est-ce pas ?

-          Oui. Une amie. Elle est morte un 17 novembre. Elle avait 30 ans.

Elle voulut lui dire que son dernier amant avait lui aussi disparu un 17 novembre, mais elle préféra se taire, le pauvre avait l’air tellement bouleversé. Soudain, il lui prit la main et continua la voix tremblante.

-          Vous lui ressemblez tellement, c’en est troublant !

Il lui proposa un porto qu’elle accepta. Pendant qu’il la servait, elle pensait à son livre, aux hasards, aux liens entre les vivants et les morts.

Une fois son porto avalé – elle manquait de retenue en toute chose - elle lui confia.

-          Vous savez que vous ressemblez à mon dernier amant. Celui qui est mort dans un accident de voiture. Heureusement, il est mort avant de me tuer avec ses ressassements.

Le pauvre garçon s’évanouit aussitôt, trop d’émotions sans doute. Si le baiser qu’elle lui donna le ranima un peu, elle fut étonnée de sa réaction. Il se recroquevilla à l’extrémité du sofa, les jambes repliées sous lui, hurlant que jamais il ne l’aurait tuée, jamais, puis il commença une vocalise qui ne s’interrompit qu’avec l’arrivée du SAMU.

Une décompensation, lui expliqua le médecin avant d’emmener  son voisin à l’hôpital Sainte Anne.

Cette décompensation fut à l’origine de sa récompense - le Goncourt -  pour son troisième roman intitulé « Vocalise ».

Elle se demanda si elle devait lui offrir le livre et le lui dédicacer, mais elle eut peur de ce que la lecture pourrait provoquer en lui. Et s’il avait vraiment tué la soprane, comme elle le suggérait dans son roman ?

 

 

Luka Sulic - Rachmaninov Vocalise

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Duo de novembre

Pour ce nouveau duo avec Caro, du blog les heures de coton, il s'agissait de s'inspirer de "Vocalise", de Rachmaninov. Aujourd'hui vous pouvez lire le texte de Caro, le mien sera en ligne le 17 novembre.

 

 Parle-moi. Parle-moi toujours.

 

Elle est là, cette petite musique, sa petite musique. Je ferme les yeux, je serre sa main comme s'il était à mes côtés. Je ne prie pas mais ma respiration s’espace. J’attends que ce qui doit être, se manifeste. A chaque événement majeur de ma vie, un souffle me parcourt, un léger frôlement où des doigts invisibles courent sur les cordes de mon être.

Nous nous étions connus jeunes, avec cette incandescence qui attisent les sentiments sans que l'on puisse en comprendre jamais les raisons. Nous étions ensemble depuis deux ans. Et un jour, l’absence. Il était introuvable. Que ce soit au bout du fil, à la fac, dans les quelques mètres carrés sous les combles où il rangeait sa carcasse dégingandée d'étudiant. Affolée par sa disparition, je m'étais finalement précipitée chez lui ; sa mère m'avait laissée entrer, me laissant seule dans sa chambre. Quand j’y suis retournée le lendemain, elle m'a claqué la porte au nez. Sa famille a ensuite déménagé ; vers le sud rapportaient les on-dit.

Cette année-là, le chagrin s'est accroché alors à moi avec une telle force que j’ai cru devenir transparente. Ma mère, par peur sans doute, me récitait, qu'il était parti, que c'était bien, qu'il ne me méritait pas. Que des bruits couraient sur lui, sur son engagement politique, les gens qu'il rencontrait de nuit après le couvre-feu. Elle me rapportait mille détails, comme l'arme et le laboratoire que la police d'état avait retrouvés dans une cave à son nom près de la station Les-Prébois.

J'ai passé des mois sur le fil, allant à la fac comme un automate. Me devinant surveillée de tous, je me suis perdue dans la foule anonyme des amphithéâtres. Un matin, j'ai senti un souffle dans mon cou. Je me suis rattrapée au mur tout proche pensant m'effondrer ; des notes venues de nulle part naissaient, rebondissaient tout autour de moi. C’était sa mélodie. Je nous revoyais assis sur son lit étroit, débâtissant et rebâtissant nos mondes, sa bouche et ses mots qui s'approchaient de mon visage. Parfois il arrêtait le disque qui nous accompagnait, prenait son violoncelle et jouait pour moi seule.

Le souffle se fait plus léger, imperceptible. Les autres étudiants s’écartent pour ne pas me bousculer. Le crescendo subit me secoue et je pose mes deux mains à plat sur le mur. Là je vois cette petite annonce mal arrimée au panneau d'affichage : un travail en Thaïlande, la possibilité de continuer à étudier dans le lycée français jumelé, de s'échapper.

Je suis restée plusieurs années à l'étranger. A mon retour, on avait commencé à démolir les hauts murs qui nous asphyxiaient et les nuits qui nous avaient fait nous réfugier dans nos maisons. Le monde n'était pas meilleur, pas pire surtout. Cela n'avait plus tant d'importance à mes yeux ; je savais son souffle et ses notes qui revenaient me surprendre et m'accompagner. Je n'étais pas sûre de le revoir. Pourtant, il n'était pas mort, ni même un « disparu », je l’assure.

Sa mère me laisse seule dans sa chambre. Rien ne manque. Excepté son violoncelle, son livre de partitions de Rachmaninov et la photo de nous deux qu'il glisse toujours entre les pages. Je reste assise sur le lit, immobile jusqu'à ce que la nuit me rende aveugle. J’entends alors ma voix coupante dans le silence : « Parle-moi. Parle-moi toujours. » Je me lève, il est tard et les rues vont être dangereusement vides. Je ne me retourne pas, je ne ferme pas la porte. Je ne suis plus là.

 

Luka Sulic - Rachmaninov Vocalise

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Contre

A un moment donné, quel que soit le sujet abordé, elle disait toujours « Je suis contre ».

Elle était contre tout et n’importe quoi : contre les femmes qui se maquillaient et contre celles qui ne se maquillaient pas, contre ses voisins qui ne lui disaient pas bonjour et contre ceux qui étaient  aimables, contre les grandes surfaces et contre les épiceries de quartier, contre la pauvreté et contre le RSA, contre les profiteurs de droite et contre les profiteurs de gauche etc.

Bref, rien n’était à son goût et tout l’insupportait. La fois où un petit malin lui avait demandé si elle était pour quelque chose, elle était restée un moment silencieuse  puis avait répondu : Non,  je suis contre être pour !

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Les gants

20171023_163306_1Elle l’avait giflé avec un gant en peau de chaque couleur. Le goût du travail bien fait.

-          Comme ça, ça t’apprendra les couleurs de la vie, avait-elle conclu.

Lui, à tort, croyait qu’elle l’aimait ; un effet de sa grande naiveté.

Allongé sur son brancard, aux urgences du CHU, il disait encore, malgré sa difficulté à articuler : une peau de vache, certes, mais quel revers, quel punch, quelle énergie !

 

 

PS : photo prise à Bruxelles.

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Le banana split

Ils étaient installés à la terrasse du café de la Coupole et parlaient de tout et de rien. Lui, les tempes  grisonnantes, le complet impeccable ; elle, aurait pu être sa fille. Elle ne souvenait plus de ce que l’homme lui avait dit, mais elle avait répondu amusée

- Vous pensiez avoir un masque ? Mais tout le monde vous a démasqué !

Quand elle vit son visage s’assombrir, elle continua.

-           Vous êtes fâché ? Mais pourquoi être fâché quand la vérité entre en scène.

Il lui répondit calmement.

-           Vous me semblez bien jeune pour parler de la Vérité.

Elle ne se démonta pas et ajouta.

-           Alors, ce n’est pas pour me  sauter  que vous êtes là, à discuter  et à faire semblant que vous vous intéressez à ma conversation ?

Il sourit vaguement,  s’arrêta sur son visage où il avait aimé ce reste d’enfance accroché au regard, puis conclut durement.

-           Là, vous me bluffez, vous êtes plus intelligente que je ne l’aurais pensé. Eh bien, puisque vous êtes une fille avisée, passons aux choses sérieuses : quand m’accorderez-vous votre corps ? Je suis prêt à payer, très cher même.

-           Eh bien jamais, monsieur le baiseur, lui dit-elle en affichant son plus beau sourire.

Et elle partit, sans payer l’énorme banana split dont elle s’était goinfrée.

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La robe

20171023_162803_1Elle lui avait dit.

-          Dévore-moi toute crue.

Sans hésiter un seul instant,  il l’avait mangée de la tête aux pieds. Deux heures plus tard, penché au-dessus du lavabo, il vomissait chaque petit morceau de la femme  chocolatée. Arrivé au bout de son marathon, il se dit que l'anthropophagie exigeait un estomac qu'il ne possédait pas. Sans doute valait-il mieux qu'il ingurgitât des nourritures abstraites telles que la philosophie ou la littérature...

 

PS : photo prise à Bruxelles d'une robe en chocolats

 

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Vérité

A 85 ans, elle se disait toujours "jeune d'esprit", "très ouverte" et "tolérante". Ces vérités,  gravées dans sa chair, était rarement remise en cause par ses proches, qui le devenaient de moins en moins. A quoi bon contrarier ceux qui croient à tel point en eux qu'ils n'écoutent plus les autres ?

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Cendrillon

20171022_142056_1Lisa se rêvait en Cendrillon, mais sa vie oscillait entre le magasin de chaussures où elle naviguait dans un océan de boîtes en carton et le studio qu’elle louait rue du Sud. Jusqu’au jour où il est apparu. Non, pas le prince charmant, mais l’homme qui lui a posé la question insolite qui a changé sa vie.

-          A quoi rêvent les vendeuses de chaussures ?

Lisa n'a   pas  répondu tout de suite car elle était occupée à observer le pied  gauche de l'homme. Sa cambrure était si mal faite qu'elle se demandait comment elle allait le chausser.

-          Eh bien, on ne rêve pas monsieur - a-t-elle fini pas dire - on subit.

-          Les vendeuses  de chaussures ont aussi  le droit de rêver, même si elles ne s’appellent pas Cendrillon. Tenez, voici ma carte de visite.

-          A propos de Cendrillon, a t-elle rétorqué malicieuse, je dois vous dire que pour chausser un pied comme le vôtre, ce n’est pas de la tarte !

Elle a pris sa carte de visite et a lu : Monsieur Derviche, magicien, 10 Cour du Nom de Jésus, Paris.

-          Vous faites tourner les tables ?

-          Pas vraiment, mais j’exerce mes talents dans la magie et la divination. Une séance gratuite pour vous si vous voulez connaître votre avenir.

-          Mon avenir ? Il est tout tracé.

-          Tout tracé !  Autant de fatalisme à votre âge, ça fait peine. Rêvez jeune fille, rêvez !

En rentrant chez elle, elle a mis  la carte de visite dans le tiroir de sa table de nuit, peut-être qu'un jour, qui sait ?

Un mois plus tard, elle l'appelait. Comment passe-t-on de la vente de  chaussures à la magie ? Seul Monsieur Derviche pourrait l'expliquer. Mais les magiciens n'expliquent jamais leurs tours, sinon rêverait-on ?

 

PS : photo prise à Bruxelles

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