Presquevoix...

Représenter

Somerset Maugham, dans l’Art de la Nouvelle nous dit : « Un jour Matisse montra à une dame une de ses toiles, qui était un nu et la dame s’écria : « Mais les femmes ne sont pas comme ça ! » ; sur quoi il répliqua : « Ce n’est pas une femme, madame, c’est un tableau ». Je pense que, de la même manière, si quelqu’un s’était aventuré à suggérer qu’une nouvelle d’Henri James était différente de l’existence, celui-ci aurait répondu : « Ce n’est pas l’existence, c’est une nouvelle. » »

Toutes ces précautions pour dire que si demain, dans une nouvelle, par le plus pur des hasards, je parle d'une mère, il ne s’agira pas de ma mère - qu’elle le sache bien si, par le plus grand des hasards, elle me lit  -  il s’agira tout au plus d’une simple représentation -  infidèle bien évidemment - de l’image que je peux avoir de la mère, mise en scène par de multiples artifices littéraires et linguistiques qui feront de cette mère un personnage. Représentation qui, d’ailleurs,  sera elle-même interprétée par le lecteur avide de projections.

« Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait fortuite et indépendante de la volonté de l'auteur. »

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La poupée

20161225_200137Elle était presque aussi vieille qu’elle et elle en avait tant vu que maintenant, elle préférait garder les yeux fermés. La nuit passée, elle avait fait irruption dans son rêve. Ses yeux étaient ouverts et elle l’avait regardée fixement. De sa voix d’enfant - n’était-ce d’ailleurs pas sa voix à elle, 50 ans plus tôt ? – elle lui avait dit.

-          Ton père…

-          Ton père quoi ? S’était-elle empressée de répondre.

Mais la poupée était redevenue muette. Exaspérée, elle l’avait jetée par terre et l’avait piétinée. La poupée avait lancé un cri déchirant et elle s’était réveillée en sursaut.

La journée s’était passée entre tâches diverses et recherche de sens. Des questions tournoyaient à l’infini  mais aucune réponse. Elle téléphona à sa mère pour en avoir le cœur net.

-          Dis-moi, qui m’a acheté cette poupée très brune dont les yeux ne s’ouvrent plus ? Tu sais, celle que tu as installée sur un fauteuil dans la chambre de Juliette.

Sa mère réfléchit un instant puis répondit.

-          Ta tante.

-          Laquelle ?

-          Ma sœur.

-          Et je l’aimais bien cette poupée ?

-          Je crois. Enfin d’abord tu en as eu peur, puis après tu l’emmenais partout. C’était ta confidente.

-          Ah !

Elle raccrocha l’air préoccupée. Que sa tante lui ait donné une poupée la rendait songeuse. Qu’elle ait  fait de cette poupée sa confidente l’étonnait moins. Pas de frère  ou de sœur, pas de chat ou de chien, pas  de hamster, que lui restait-il sinon la poupée ? Elle essaya de se souvenir de ce lointain passé, de ses jeux d’enfant unique, de la solitude, mais plus les souvenirs affluaient, plus ses yeux s’embuaient. Elle finit par les fermer, comme la poupée, et dans le noir de ses paupières, elle entraperçut celui qu'elle n'avait jamais revu...

 

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Du coup

 L'expression « Du coup » est servie à toutes les sauces conversationnelles. Voici un petit texte « noir », en « hommage » à cette expression invasive :

" Il a voulu divorcer, du coup elle a fait une dépression. Craignant d’être déprimé par sa dépression, il a décidé de partir plus vite que prévu ; du coup, le lendemain de son départ, elle faisait une tentative de suicide ! Supputant une mort prochaine, il l’a forcée à prendre une convention obsèques, du coup, il s’est senti soulagé."

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La classe de lapins

20170213_131426J’aimerais bien faire cours à des lapins, voir leur petit nez bouger, quand la curiosité est en éveil, et leurs grandes oreilles se dresser pour s’écouter les uns les autres. Je pourrais aussi les appeler « mes lapins »…

Stop, arrêtons ces rêveries déplacées ! Je ne fais pas cours à des lapins, mais à des adolescents. S’ils bougent, ce n’est pas leur nez, mais leur corps avide de se tourner vers le voisin de derrière ou celui d’à côté ;  et si leurs oreilles se dressent, ce n’est certes pas pour écouter ce qui se dit en cours.

Une collègue me disait que l'un de ses élèves portait un tee shirt qui disait : « Mon corps est ici mais ma tête est ailleurs. » Voilà, c’est exactement ça, ce petit « lapin » a bien résumé la situation !

Je me demande quel genre de message je pourrais faire passer sur mon  tee shirt. Peut-être : « Qui veut faire quelque chose trouve un moyen, qui ne veut rien faire trouve une excuse ! »

 

PS : photo prise à Rouen dans un joli magasin de jouets.

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Le CHO

Adrien était Chief happiness officer  - «  Responsable du bonheur » - chez Fish and co,  entreprise sise rue du Mont aux malades à Montbrison sur Seine. Un travail qu'il trouvait à son goût. Il s’agissait d’organiser des événements, trouver une solution aux problèmes et, comme il était dit pudiquement dans la fiche d’offre d’emploi, d’« accompagner les évolutions de l’entreprise. »

Seulement, quand il avait fallu dégraisser, c’est à lui qu’on s’était adressé et il avait dû actionner le couperet à plusieurs reprises, créant chez lui tocs et angoisses.

Ne le trouvant pas assez efficace, son supérieur hiérarchique - surnommé "la guillotine" - s’est chargé de l’éliminer rapidement ; chose facile, il était en période d’essai.

Adrien pointe maintenant à Pôle emploi et se méfie des offres  où le mot « bonheur » est évoqué…

 

 

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le message

20160228_110530C’est au moment où elle allait machinalement tremper le bout de ses doigts dans le bénitier qu’il lui parla en disant cette phrase ressassée depuis la nuit des temps.

-          Les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers.

Elle regarda derrière elle, il n’y avait personne, l’église était déserte. Etait-ce lui, celui qui portait la croix qui s’adressait à elle ? Il le lui confirma aussitôt.

-          Oui, c’est à toi que je m’adresse et à toi seule.

Elle ne pouvait émettre aucun son. Pourquoi elle ? A quoi devait-elle cet honneur, elle qui ne croyait plus.

- Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs.

La voix se tut et le silence se fit. Elle comprit le message de l’Homme.

Une semaine plus tard, elle faisait la une de certains journaux. L’Humanité titrait : « La corruption tenue en joue par une Kalachnikov » ; le Parisien, quant à lui énonçait : « Qui veut la peau des élites ? ». Quant au journal le Monde, plus discret, il présentait l’affaire comme un banal fait divers en page 18.

L’ancien ministre et futur candidat qu’elle avait voulu assassiner était toujours en vie. Il ne passerait sans doute jamais par la case justice ou alors, il écoperait d' un  sursis bienveillant. Quant à elle, elle se trouvait en garde à vue et sans doute, à vie…

 PS : photo prise à Honfleur en 2016

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Duo de février

 Pour ce Duo de février, Caro a choisi cette vidéo comme source d'inspiration. Après le texte de Caro, publié samedi, voici le mien.

 

 

La collectionneuse

 

Elle aimait les êtres torturés, surtout les artistes, et elle s’enorgueillissait d’une collection  d’hommes particulièrement éclectique.

Telle une entomologiste, elle les  étudiait et les classait. Il y avait les phalliques, les misanthropes, les angoissés, les pragmatiques, les littéraires, les scientifiques, les machos, les féministes, les conservateurs, les gauchistes etc.

Cette collection était précieusement gardée dans un cahier rouge, glissé dans un tiroir fermé à double tour.

Ses études de cas pouvaient durer de deux jours  à un mois, jamais plus, sans doute en raison de son urgent désir d’écrire un « bestseller » qui lui permettrait d’en finir avec son travail actuel, cause de migraines et d’ennui.

Avec ses « spécimens » - comme elle les appelait parfois en riant – elle montait au septième ciel de la recherche ou descendait dans les abîmes du doute.

Son dernier « cas » en date était un artiste qui brandissait la bannière de son désespoir en déclamant des vers épars. « La vie n’est qu’une salope ! », hurlait-il à tout propos dans  son F3 lorsque la fièvre créative l’abandonnait. Au bout d’une semaine, sa voisine et amie s’était plainte.

-         Mais qu’est-ce que tu lui fais pour qu’il gueule comme ça son désespoir ?

-         Rien, je t’assure

-         Je t’en prie, archive son cas. J’en peux plus de ses beuglements.

Elle avait dû se faire une raison et le congédier. Dommage, elle le regretterait, mais elle pensait déjà au suivant…

 

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Duo de février

 Pour ce Duo de février, Caro a choisi cette vidéo comme source d'inspiration. Aujourd' hui vous pouvez lire son texte. Le mien paraîtra samedi.

 

 

La loi des séries

Je clique sur le lien.  « Le Charme Impénétrable Des Artistes Torturés », joli titre. C’est ma cousine Liane - sympa - qui me l’envoie. Tiens un autre message, de ma nièce Adèle. Oh ! Et mon oncle, un troisième copié-collé. C’est un complot, ma parole. Manquera bientôt plus que ma mère…

Une heure après, il ne manque plus ni ma mère, ni aucun autre membre de la famille. Voilà, il suffit que j’amène Nathanaël, chanteur en quête de gloire et vrai dépressif aux noces d’argent de ma grand-mère et c’est la révolution dans la famille. J’efface tous les messages. D’ailleurs, depuis, j’ai quitté Nathanaël pour le ténébreux Enzo qui hésite encore entre graffeur, rappeur et collectionneur d’idées noires. Avec un talent indéniable pour cette dernière occupation.

C’est vrai que je suis longtemps venue aux fêtes de famille aux côtés d’un spécimen bien sous tous rapports. Ça rassurait tout le monde, moi y compris, sur mes amours si brèves.

Je suis issue d’un arbre généalogique aux branches pourvus de mariages harmonieux, de rejetons plein de vie et de promesse d’achat de F3 bien agencé ou du tout neuf pavillon du lotissement des châtaigniers. Pendant longtemps, je n’ai pas voulu briser leurs cœurs de midinette. Cela aurait été pourtant facile de débiner le mythe du mariage et des vies sans histoire. II suffit d’un peu de vécu pour dézinguer tout cela : à coup de chaussettes qui traînent, de comptes bancaires aux découverts abyssaux, de flemme qui déborde des dimanches matin sur le reste de la semaine, d’aventure facebookienne, twitterienne avec des brunes inconnues à l’autre bout de l’Europe ou un tendre amour d’enfance qui réapparait, ou une inconnue, une collègue, la femme d’un copain. Dénoncer le syndrome d’une adolescence tardive et autocentrée, la face cachée du gendre idéal et ôter toutes leurs belles illusions, non, ce n’était pas moi. Par contre, ne plus en avoir, d’illusions, pour le coup c’était moi.

J’avais donc changé d’optique. Fini le défilé des BCBG, à moi les mecs névrosés. Là, c’est une autre affaire ; ils ne pensent essentiellement qu’à leur mal-être. Je n’étais pas emballée au départ mais je voulais me frotter à des âmes plus rugueuses, effleurer leurs vertiges et aller voir ce que l’interdit pouvait bien dissimuler.

Etonnamment j’apprécie. Parfois, je me blesse à un ego acéré. Mais je n’y fais pas attention ; mes nuits sont plus longues, l’ennui est devenu un luxe amusant. Leur besoin d’être aimé, de plaire les rend touchants, entreprenants, attentifs. J’ai parfois l’impression d’être le prolongement de leur personne dans l’attention qu’ils apportent à mes désirs. J’apprécie sans m’y attacher.

Tiens, encore un mail, ma parole, ils se sont donnés le mot dans la famille. Je repasse la vidéo, quand seconde 37 je mets sur pause. Ces mains sur la machine à écrire, je les connais !

C’est lui ! Assis dans un coin d’un café, il écrivait une phrase sur un carnet vert. J’ai poussé la porte par hasard, un bout d’heure à perdre à l’abri de la vie parisienne. Je l’ai vu, je me suis assise face à lui. On a échangé quelques phrases et il a déchiré en deux la page qu’il était en train de rédiger et a noté son nom et son numéro. Je jette un coup d’œil à mon agenda où j’ai glissé ses coordonnées ; j’ai noté de l’appeler samedi.

Je repense à ces mains, samedi c’est trop loin. Et puis, qui sait, si ça marche entre nous… peut-être viendra-t-il s’ennuyer avec moi à la communion de mon neveu. Il fera chaud, il paraît, le tralala familial s’étendra sur deux jours. Je logerai dans la chambre bleue, celle qui reste la mienne, qui est demeurée fraîche et tranquille, isolée ; nous y pourrions y conjuguer hardiment les heures tièdes de l’après-midi par exemple. L’appeler dans deux jours ? Non, pas dans deux jours.

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La maison

20160227_153048Le nom n’avait pas changé. C’était bien là. Un nom étrange pour une maison qui ne l’était pas moins.

La première fois qu’elle l’avait visitée, 15 ans plus tôt, c’était avec son premier mari. Ils avaient failli l’acheter mais avait finalement opté pour une location. La deuxième fois, c’était avec son deuxième compagnon. Ils avaient aussi failli l’acheter, mais juste avant de signer le contrat ils s’étaient séparés, pour une histoire sordide de « coucheries », de celle qui rend une rupture définitive. La troisième fois, c’était quand ? Mais cette fois-là, ce n’était pas elle qui avait souhaité la visiter, mais son nouveau mari. Il l’avait découverte par hasard et elle s’était bien gardée de lui dire qu’entre elle et cette maison, des liens étranges s’étaient noués.

Quand l’agent immobilier est arrivé, il leur a tout de suite signalé que le prix avait baissé et qu’il fallait en profiter.

-          Le prix a baissé, mais pourquoi ? a-t-elle demandé.

-          C'est compliqué, a expliqué l’agent immobilier. La nouvelle femme de monsieur ne veut pas vivre dans les meubles de l’ancienne, décédée dans ces lieux.

Une fois la visite terminée et l’agent envolé, son mari lui a dit.

-          Alors ?

-          Alors j’ai peur. Je me demande si cette histoire ne va pas nous porter la poisse.

-          Ridicule, a-t-il asséné. Moi elle me plaît. C’est juste ce qu’il nous faut.

Aujourd’hui, elle croit se souvenir qu’elle lui a répondu : «  Tu l’auras voulu ! »

Pourquoi lui avoir dit ça ? Une façon de se déculpabiliser de problèmes qu’elle pressentait ?

Quatre mois plus tard ils étaient propriétaires et, dès leur entrée dans les lieux, des choses étranges s’étaient succédé jusqu’à ce fameux jour qui est resté à jamais gravé dans sa mémoire.

Rien n’a pu effacer le Brimborion, rien, pas même cette maladie qui lui occasionne des pertes de mémoire temporaires. Et, quand elle se promène dans le parc de la maison de retraite où elle coule des jours paisibles, elle croit voir le visage de son dernier mari qui lui souffle : « On n’aurait jamais dû, tu avais raison, la mort appelle toujours la mort. »

 

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Le justificatif d'absence

Demandant à un élève son justificatif d’absence pour le cours précédent, il ouvre son carnet de correspondance et elle voit le billet suivant, dans toute sa nudité cruelle : décès mère.

Elle devient livide, essaie de bafouiller quelque chose et remercie stupidement l’élève.

Le soir-même, elle envoie un mail au professeur principal afin d’avoir des informations supplémentaires.

Celui-ci lui répond aussitôt : « La semaine dernière, son grand-père était décédé, et il y a un mois c’était sa grand-mère. Je crains que la famille entière ne se décime pendant l’année scolaire. Il va falloir tirer ça au clair ! »

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