Presquevoix...

L’escalier

C’était sa fierté, sa création, son coup de folie. Quatre ans de travaux, mais le résultat le comblait.

A l’origine, une idée de sa femme, une preuve d’amour, leur lien qu’il avait voulu concrétiser dans cet escalier, mais elle n’était plus là pour le voir.  « Elle est partie », disait-il toujours pudiquement, comme si le mot « morte » ravivait sa douleur et scellait le tombeau de la perte.

Chaque fois qu’il le montait ou le descendait, il pensait à elle. Et quand il passait sa main sur la pierre lisse, c’était son corps qu’il caressait.

Ils s’étaient peu disputés. La seule et unique fois dont il se souvenait, c’était ce jour où elle lui avait répliqué qu’il avait « l’esprit d’escalier ». Il faut dire qu’elle s’y entendait pour trouver la réplique qui  mettait les rieurs de son côté. Lui, non, les mots n’étaient pas sa passion, il s’exprimait par les formes. Et son « esprit d’escalier » avait  donné naissance à cette  oeuvre qu’il ne se lassait pas de contempler…

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La photo

20160808_120140Elle n’aimait ni la danse, ni les cheveux longs.  Mais peut-on à 10 ans  détruire les rêves de ses parents ? Il est plus prudent de  s’y glisser -  désir d’amour ou de paix ? – même si le justaucorps n’est pas à notre taille. 

Et si, à 20 ou 30 ans, le voile de l'erreur se déchire, l’oiseau gauche qui se dandinait au sol deviendra  goéland ou milan et rien ni personne ne pourra l'enchaîner...

 

PS : photo très ancienne prise dans le cours de danse qu’enfant, je suivais avec assiduité.

 

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L’emprise

La première carte-lettre qu’elle lui avait envoyée, sous une enveloppe rouge sang, commençait par « cher Paul », s’achevait par « grosses bises » et un prénom - « Corinne » - dont le « i » s’ornait d’un soleil aux rayons prometteurs.

La deuxième, quatre mois plus tard, toujours sous enveloppe rouge, était légèrement différente : un simple « Bonjour »  en introduction, en  conclusion « Une belle année pour toi » et le soleil avait disparu du « i » de Corinne.

La troisième, très froide, toujours de rouge vêtue, semblait signer son arrêt de mort. Elle commençait par « Paul », suivait une liste de trois reproches et elle  se terminait ainsi : « La sincérité et l'authenticité sont des  valeurs que tu bafoues ! ». Puis, tout au bas de la carte, son prénom  s'étirait  dangereusement et le  « i » de Corinne  s’était transformé en  hameçon.

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La mastication des morts

20160213_170708Les gens savaient-ils que les morts mastiquaient ? Elle, elle les entendait dans son demi-sommeil ; une mastication qui ressemblait à celles des veillards une fois que  la vie leur a volé leurs dents. Les morts  ne mastiquaient que lorsque les vivants dormaient.

Maintenant elle faisait comme eux, elle mastiquait ses ressentiments, ses erreurs, ses amours perdus, ses tristesses, ses regrets, mais jamais elle ne les digérait.

Serait-elle en train de devenir une mort-vivante ?

 

PS : photo prise à Bruxelles en février 2016

PS1 : petite pause. Prochain texte le 21 aout.

 

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Louise

Ça faisait quatre mois que Louise allait mal.  Je n’en pouvais plus.  J’ai fini par prendre une décision.

-          Si tu veux, je te paie une psychothérapie de soutien ; avec 10 séances tu devrais aller mieux.

Elle a accepté. A la fin de la dixième séance je lui ai dit.

-          On dirait que ça va mieux, non ? Tu vois !

Louise  m’a répondu l’air un peu gênée.

-          Oui mais bon... il y a quelque chose... enfin, un truc que je dois te dire.

Pourquoi tant de mystères ?  Et puis soudain elle s’est jetée à l’eau.

-          Je  te quitte. Toi et moi ça peut plus marcher. Et puis, j’ai rencontré quelqu’un.

Je n’ai pas su quoi répondre, d’ailleurs je n’en ai pas eu le temps,  elle est partie sur-le-champ. Elle m’a tout de même laissé Catherine, la chatte…

 

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La salade

Elle a donné à sa mère une salade de son jardin. Au préalable, elle en avait soigneusement lavé et essoré les feuilles avant de les placer dans un sac en plastique.

- Surtout mets-la bien au frigo, lui a-t-elle précisé, car elle a voyagé trois heures dans mon sac de voyage.

- Ne t’inquiète pas, je vais m’en occuper tout de suite.

Le lendemain matin, sa mère lui a donné des nouvelles fraîches de sa salade qui elle,  ne l’était plus.

- Tu m’excuseras, mais ta salade je l’ai oubliée sur la table de la cuisine et ce matin, toutes les feuilles étaient flétries. Jai été obligée de la ficher à la poubelle mais ne t'inquiète pas, j'en ai racheté une autre pour midi !

Elle a préféré ne rien dire, mais que devait-elle lire dans cet acte manqué ?

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le couple

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Tous les jours, ils faisaient leur numéro sur le "quai des grands vents". C’est ainsi que  Jimmy gagnait sa vie ; un accident  l’empêchait de repartir en mer.

Finalement, il n’y perdait pas grand-chose et le travail était bien moins dangereux. Billie, l’otarie qu’il avait recueillie et éduquée,  était une bonne fille. Il l’avait appelée Billie, en souvenir de Billie Holiday et de sa chanson « All of me » qu’il avait longtemps chantonnée quand son seul et unique amour l'avait abandonné. Au moins Billie, elle,  resterait ; elle avait trop besoin de lui.

Le clou du spectacle c’était quand Billie se dandinait alors qu’il chantait :

« All of me / Why not take all of me / Can't you see / I'm no good without you / Take my lips/ I want to lose them (…) »*

Sacrée Billie ! Certes, elle ne faisait rien sans rien et ça lui coûtait cher en poissons, mais il était sûr qu’entre elle et lui, il y avait autre chose que de l’intérêt. A chaque fois qu' elle clignait de l’œil en battant de ses longs cils elle était impayable. Billie le consolait de toutes ses misères.

Et, quand les touristes applaudissait leur petit duo, il était aussi fier que si Billie avait été sa fille…

 

* photo gentiment prêtée par Sylvie Farges.

 

*Billie Holiday - All of me

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Maman

Aujourd’hui maman est morte* et je suis soulagée. Maman s’est suicidée en se jetant du troisième étage. Bizarre, parce que maman était parfaite. Papa, lui, dit que maman est tombée en faisant les carreaux. Papa a toujours vu la vie comme ça l’arrangeait. Comment peut-il croire que maman faisait les carreaux ? Elle  détestait les faire ! Inutile de discuter avec papa, papa préfère voir maman comme elle n’était pas.

J’ai toujours cru que maman avait droit de vie ou de mort sur moi, mais ce n’est pas moi qui suis morte, c’est elle. Quand j’étais petite, les bras de maman me faisaient peur. Quand ils m’entouraient, je croyais qu’ils allaient m’étouffer. Tout le monde disait que nous nous entendions tellement bien ! Moi aussi je l’ai longtemps cru. Pourtant je peux dire aujourd’hui que maman était mon bourreau.

Depuis un an, maman commençait à avoir des doutes. Ils sont arrivés sur la pointe des pieds et avec les mois, ils ont tissé leur cocon de deuil. Il y a une semaine, maman m’a dit avec force : « Tu dois vivre ta vie ! ». Je l’ai regardée à deux fois, mais elle ne m’a rien dit d’autre.

Aujourd’hui je descends les escaliers, ma valise à la main, je passe le seuil de la porte et je ne regarde pas derrière moi. Papa doit m’observer derrière le rideau de la fenêtre de sa chambre, peut-être qu’il pleure, qui sait ?

Aujourd’hui maman est morte et c’est mon anniversaire : j’ai vingt ans.

 

*première phrase de l’Etranger de Camus.

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Duo d'août

Voici mon texte pour ce duo :

 

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Le magicien

 

On lui avait parlé du magasin de mots dans le  rêve qu'elle avait fait la veille : elle discutait avec un ami sur un canapé «  toi et moi » rose et, quand  minuit avait sonné, il lui avait dit.

-          C’est un endroit pour toi. tu verras. Je t’assure que dans ce magasin, ils ont des trucs incroyables : des boîtes à transformer les chagrins, des sacs à soucis, des mots pour avoir la foi, pour rêver… Cours-y vite

Elle se souvint d’avoir souri à la naïveté de ses propos ; comme si les mots pouvaient transformer la grisaille de la dépression en prairies noyées de soleil !

Au réveil, elle avait tout de même cherché sur internet et elle l’avait trouvé. Le magasin existait bel et bien, à Nancy, non loin de la rue « mon désert », là où elle habitait. Comment pouvait-elle ne l’avoir jamais vu ? Sans doute regardait-elle les choses et les êtres aussi distraitement que les objets qu’elle époussetait une fois par mois.

Quand elle poussa la porte du magasin, un son joyeux se fit entendre. Personne à l’intérieur. Elle observa la décoration : des tiroirs aux minuscules inscriptions, des sachets dorés et argentés, des lumières tendres, et des cartes postales aux dessins  naïfs. Elle inspecta tous les tiroirs, les uns après les autres et c’est à ce moment que le «  Magicien des mots » apparut dans son habit rouge et or. A la main, il tenait un miroir ovale qu’il plaça devant elle.

-          Miroir mon beau miroir à mots… lui dit-il en guise d’introduction.

-          Je n’aime pas les miroirs.

-          Vous avez bien tort, gentille madame, les miroirs à mots reflètent notre âme.

-          Mon âme est noire comme le charbon.

-          Détrompez-vous, et en matière d’âmes, je m’y connais. Vous avez juste l'âme un peu grise, comme tous ceux que l’on a abandonnés. Voulez-vous une pépite de rêve directement importée de votre enfance ou un mot magique qui vous fera obtenir tout ce que vous voulez ?

-          Un mot magique.

Il lui tendit la boîte et lui demanda de prendre un mot  au hasard.

-          Alors ?

-           « Les beaux mots cœur »

-          Soufflez sur le mot et donnez-le-moi.

Il prit le mot que son souffle avait bercé,  il le plaça sur son cœur puis sur celui de la jeune femme. Elle sentit une onde de chaleur sur sa peau glacée. Ensuite,  il mit le miroir à mots devant elle mais cette fois,  elle ne protesta pas.

-          Alors ?

-          Je ne me reconnais pas.

-          C’est bien ce que je pensais. Qui croit se connaître ne se connait pas. Saviez-vous que  les mots  tissent des étoffes pour guérir nos blessures ?

Elle resta silencieuse.

Avant son départ, il lui donna une petite boîte entourée d'un ruban bleu.

-          Un cadeau à n’ouvrir qu’en arrivant chez vous. Au revoir petite madame.

Une fois chez elle, la précieuse boîte fut ouverte et ce qu’elle lut au cœur du tissu de soie rouge la fit pleurer : « graine d’estime de toi : pour te permettre de faire grandir ce qu’il y a de beau en toi. »

 

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Duo d'août

Nouveau Duo avec Corinne du blog  les heures de coton.

 

 Les photos suivantes ont été prises à Nancy dans ce magasin des mots où l'accueil est fort chaleureux. L'idée était d' écrire un texte inspiré de cette boutique où je vous conseille d'aller faire quelques emplètes... Vous y trouverez certainement votre bonheur.

Aujourd'hui vous pouvez lire le texte de Corinne, le mien sera publié  jeudi 4 août.

 

 

 

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Gabi et les mots

Elle hésite puis finalement cède. Rester dans l’appartement l’oppresse, attraper le téléphone la paralyse, évoquer à demi-mot ce qu’elle ressent l’angoisse.

La porte se referme sur elle. Gabi marche dans la ville qui lui a été longtemps familière. Aujourd’hui, elle se cogne à tous ses angles, ne reconnaît plus les rues, les maisons, les immeubles. Elle en est étrangère.

Elle se rappelle avoir aimé s’asseoir dans un troquet, y épier quelques visages. Elle finissait par demander un deuxième café, allongé avec un sucre, et sortait un livre de son sac. Elle plongeait dans les pages encrées, réécoutait parfois les sons d’un mot, s’attardant sur la dureté, la drôlerie ou le satin d’un autre.

Gabi savait alors que les lettres accolées les unes aux autres étaient ses amis. Les mots avaient si souvent éloigné ses solitudes et ses peines, apaisé ses interrogations. Ils l’avaient fait rire et réfléchir, ils l’avaient rapprochée des autres, elle la si réservée. Cette Gabi de ce qui est dit et des cafés aimait parler aussi, et écrire, des lettres surtout, des mails, des phrases, des petits billets. Elle n’avait jamais pensé que ce qui était pour elle l’ordre des choses puisse disparaître.

Mais cela a disparu, insidieusement. À coup de soirs, où l’on s’endort sur un livre, à coup de conversations où tout se répète, à coup de colères après lesquelles on se tait, réduisant les paroles en miettes. Les coups, et l’usure, lente, tenace qui s’est collée à elle, comme une vieille maladie.

Gabi n’a plus le goût des mots, elle se sent vide et faible. Aucun docteur ne peut la guérir ; exit les pilules magiques. Pas plus un dictionnaire qu’une poésie n’a d’effet sur elle. Gabi s’est recroquevillée sans que ses filles et son mari ne remarquent quoi que ce soit. À quoi bon leur parler.

Aujourd’hui, elle ne supporte plus ce silence qui la glace. Les sons qui l’entourent sont laids à vomir. Gabi se dirige vers la porte, elle sort. Elle marche. Trouver à nouveau un mot, un mot clair, un mot gris, un mot vivant.

Gabi manque ne pas voir la boutique, occupée à observer un oiseau dont elle ne connaît pas le nom. Elle ne rentre pas tout de suite ; c’est quand elle aperçoit le petit flacon de poudre et qu’elle lit l’étiquette qu’elle comprend. C’est ici, dans ce magasin étrange, qu’elle va pouvoir retrouver le sens des mots, leur présence, un bonheur qui se murmure au coin d’une page.

Elle pousse la porte et pénètre dans la pièce comme on traverse un miroir.

 

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