Presquevoix...

Duo d'avril

 En cette fin d'avril, Caro et moi-même vous proposons un nouveau duo à partir de la photo de Starkey Hannah ( March 1997 ). Aujourd'hui vous pouvez lire le texte de Caro. Le mien sera publié dimanche prochain.

 

Panne de courants

 

 

Starkey_Hannah_Untitled_March_1997_tube_1997_UK

Je me dirige voie 12. Cette fin d’après-midi vire au maussade alors qu’on est en juin. J’ai topé une place sur une banquette côté vitre. Cinq gares, trente-huit minutes. J’écoute rue Battant, la voix éraflée d’Alex Beaupain, des mots veinés de spleen. Le wagon est bondé de gens de tous âges. Leurs pensées sont braquées vers cette longue et molle banlieue, collés à leurs portables, parfois attirés par l’écriture serrée d’un livre. Je les devine, l’esprit ailleurs, emportés dans leurs mondes personnels, de maison, d’enfants peut-être, de tracas et de joie, de solitude.

 

Le prochain tunnel apparaît, juste après un renflement de campagne perdu entre barres d’immeubles et lotissements. Les lumières du wagon s’allument puis s’éteignent, une sorte de crash retentit et interrompt la musique à laquelle je commençais à m’abandonner. Je découvre alors un compartiment déserté, à l’exception de deux femmes : une jeune, attifée sans réelle volonté de plaire, et une brune plus âgée encombrée de courses. Plus de balades apaisées dans mes écouteurs mais deux voix : l’une est sourde et chargée d’agressivité, l’autre éclate par intermittence.

 

-        Je le prends ce boulot, je garde l’autre ? Je sais pas. Boulot-boulet !

-        Pierre, Albane, Lucas, Mathilde, Tante Lolotte, Armand. Est-ce que j’ai oublié quelqu’un ? Je suis sûre d’avoir oublié quelqu’un… mais qui ? Je fais trop de choses, je n’y arrive plus.

-        Et si je prends le troisième taff ? Je peux jongler. J’aurais plus de thunes. N’oublie pas, besoin de thunes, un max. Sinon…

-        Elles sont jolies les chaussures que j’ai achetées, et ce cuir, souple. Le manteau j’aurais dû le prendre, il fait mi-saison. Je n’ai rien pour la mi-saison. 

 

Une pause, je respire. Un cauchemar, j’ai l’impression d’être branchée sur les deux nanas, c’est pas possible ça ! Non, elles se remettent à parler !

 

- Oui de l’argent, je pourrais partir. Là-bas sur n’importe quelle côte. Du moment qu’il y a la mer. Je prendrais un boulot de serveuse ou je ferais gardien de maison de vacances, de camping...

- Et ce bijou, tout simple. Avec une perle comme dans un tableau de Vermeer.

- Oui partir, quitter Kevin, laisser ce connard.

- Je demanderai à Charles-Emmanuel pour mon anniversaire. De toute façon, m’offrir quelque chose ou rien, il s’en fout, il n’aime que l’argent. 

 

Le train commence à ralentir, les deux voix semblent se fondre en une.

 

-        Il faudrait que je le quitte.

-        Il faudrait qu’il me quitte.

-        Qu’il aille avec sa traînée.

-        Il a quelqu’un, j’ai senti un soupçon de tubéreuse sur sa veste l’autre jour.

-        Il cache un deuxième portable.

-        Je voudrais le quitter.

-        Le quitter.

-        Le quitter.

-        Pauvre type.

-        Oui le quitter, ficher le camp.

-         

Une secousse, je ferme et rouvre les yeux. Beaupain a retrouvé sa voix, le wagon ses voyageurs. Un des sacs de la femme âgée s’est ouvert, laissant échapper une paire d’escarpins. La jeune a sorti son portable et dézingue des SMS. « Connard » crie-t-elle brusquement. La femme brune sourit. Le train s’arrête en gare. Elles se lèvent quasi simultanément ; en sortant, elles me frôlent. Je crois les entendre me murmurer je le quitte ou serait-ce simplement la chanson que j’écoute...

 

Le train repart. J’accroche de justesse leurs deux visages ; sur chacun un léger sourire, comme si elles n’étaient déjà plus tout à fait là.

 

Caro – 26/04/2017 – Le Pain perdu

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L'ADAC

Comme si les sujets d'énervement n’étaient pas suffisamment nombreux, elle avait décidé de mener une croisade pour les accents circonflexes. Pourquoi  journalistes et présentateurs  prononçaient-ils tâche comme tache ou pâte comme patte ? Et  tous ces blâmes, bâtards, bâillons, bâtons et bellâtres… à qui on faisait perdre  la profondeur de leur Âme ! Elle se devait d’agir et l’ ADAC( Association de Défense des Accents Circonflexes ) naquit. Il ne lui restait plus qu’à trouver des adhérents…

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Clap de fin

Il  lui avait dit qu’il la trouvait  intelligente et drôle mais qu'il  il devait la quitter.

Quand elle lui a demandé  pourquoi, il a répondu : «  je ne sais pas, ou peut-être si, tu es trop parfaite pour moi ! »

Elle lui a immédiatement décoché un coup de poing dans le nez et elle a regardé avec plaisir le flot de sang qui jaillissait.

-           Mais pourquoi ? a-t-il balbutié le visage barbouillé de rouge.

-           Comme ça j’aurai au moins l’impression qu’il  y a un motif à ton départ.

Et elle a tourné les talons sans état d’âme.

 

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La vengeance de Dieu

La police l’avait trouvé sur la route, il portait uniquement un slip et marchait sans faire attention aux automobilistes qui l’évitaient. On aurait dit qu’il se prenait pour Jésus. Quand le policier – un homme  au physique imposant – lui cria de s’arrêter, il lui répondit.

-          Je  peux pas  sinon je serai en retard.

Le policier insista, en précisant que s’il n’obtempérait pas, il le conduirait au poste de police pour outrage aux bonnes mœurs.

L’homme en slip répondit.

-  Dieu m’appelle et Dieu n’aime pas qu’on soit en retard.

Avec tout le bon sens qui était le sien, le policier répondit.

-           Eh bien, pour une fois, Dieu attendra.

Et l’homme en slip termina menotté, allongé sur l’asphalte.

Aussitôt, un éclair zébra le ciel et frappa le policier. L’homme en slip conclut.

-          Je vous l’avais bien dit que Dieu n'aimait pas les retards. Et vous, il ne vous ressuscitera certainement pas ! Dieu n'aime pas les policiers qui se prennent pour Dieu.

 

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Précaution

Sur sa table de nuit, il laissait toujours un papier avec son nom et son prénom : la peur de se réveiller le cerveau aussi vierge que la surface de la terre au premier matin du monde.

 

 

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Le mug (suite et fin)

20170417_094145Elle regrettait d’être partie de chez lui sur un coup de tête. Si elle s'était raisonnée, peut-être aurait-elle eu matière suffisante à écrire une nouvelle ?

Cette frustration signait la fin de ses illusions. Comment ce type avait-il pu se retenir jusqu’au dessert ?

Elle lui téléphona le lendemain pour tenter d’expliquer son départ.

-          Bonjour Pierre, je tenais à m’excuser.

-          De quoi ?

-          De mon départ précipité, ce n’était pas très sympa de ma part après les efforts que tu as fait.

-          Les efforts ?

-          Oui, pour le repas. Et puis ce mug, ce n’était quand même pas la mer à boire.

-          Ah, tu es partie pour ça ? J’avoue que ce n’est pas de la vaisselle très classe mais je n’avais que ça. C’est un  cadeau d’une vieille copine.

-          …

-          Tu ne dis rien ?

-          A vrai dire, je croyais que le mug voulait me signifier que si j’étais là, c’était pour qu’on s’envoie en l’air ensuite.

Il éclata d’un rire sonore qui lui parut fort déplaisant.

-          Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle là-dedans.

Pierre ne répondit rien et elle reprit.

-          Tu trouves que c’est un peu primaire comme façon de penser ?

-          Non, non, mais à vrai dire cette idée était très loin de moi.

-          Tu veux dire que je ne te fais aucun effet ?

Pierre resta silencieux. Cherchait-il une réponse qui ne la blesserait pas ?

-          Non, pas du tout, mais c’est encore un peu tôt pour moi.

Elle n’osa pas lui demander de précisions mais elle se sentit mortifiée. Il lui vint tout de suite à l’esprit que si elle devait lui préparer un menu, ce serait de « la dinde farcie au con » ! Pourtant elle retint cette saillie déplacée.

-          Tu ne dis rien ?

-          Tu voudrais que je te pose des questions ? J’imagine que non. Alors tu vois, tout est parfait, parce que pour moi non plus ce n’est pas encore le moment. Mais en ce qui me concerne,  je dirais plutôt que c’est un peu tard.

Et elle lui raccrocha au nez.

Le lendemain, elle regrettait déjà sa réplique, mais pouvait-elle à nouveau lui téléphoner ?

Il lui fallait  se rendre à l’évidence : elle devait apprendre à tenir sa langue pour ne plus être le dindon de la farce.

 

PS : dessin humoristique de Reiser

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Le mug

20170415_105157Tout s’était admirablement passé. Un repas raffiné, des vins délicieux, une conversation  agréable, un humour discret. Aucune allusion déplacée, aucun regard trop soutenu, aucun laisser-aller. Seul point noir, le « mug » où, à la fin du repas, il lui servit une tisane dont le nom – « ce que racontent les étoiles » - rappelait la finesse de certains contes japonais.

Elle ne supporta pas cette rupture et rien de ce qu’il bafouilla ne la fit changer d’avis.

Elle partit, laissant la tisane infuser dans son mug indécent…

 

 

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Les cheveux

Il avait les cheveux si gras qu’on lui demandait parfois s’il se mettait de la gomina. En désespoir de cause, il avait fini par se déclarer argentin et danseur de tango.  Tout plutôt que d'accepter d'avoir hérité des cheveux de son père.

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Le livre

20160625_163236Il lui avait acheté ce livre-là pour son anniversaire. La connaissait-il  par cœur ? Elle aurait tout de même préféré autre chose que ce clin d’œil confortant  un « travers ».

 

La question méritait d'être posée : ferait-elle un jour son bonheur ? Finirait-elle par voir la vie comme un jardin d’Eden où elle cueillerait, chaque jour,  une fleur dont elle ornerait sa robe ?

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Le miel pop

Hier matin, mon fils mangeait ses miel pops avachi sur la table de la cuisine ; je n’ai pu m’empêcher de lui dire.

- Tu en as fait tomber un parterre.

Il m’a répondu taciturne qu’il allait le ramasser. Je dois signaler que mon fils ne fait jamais les choses au moment où on lui demande de les faire, il se laisse toujours un temps – long, très long - pour la réflexion.

15 minutes plus tard, je suis revenue dans la cuisine pour mettre le linge dans la machine à laver et j’ai entendu un craquement. J’ai observé ma semelle : un miel pop pulvérisé s’étalait sur la surface noire.

J’ai failli dire « connard ! », mais je me suis abstenue. A quoi cela servirait de s’énerver contre un miel pop ?

 

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