Presquevoix...

Improvisation estivale

Les vacances c'est aussi improviser, et la compagnie  "World line" le fait avec enthousiasme.  Je vous laisse en sa compagnie.

Je serai de retour  le 16 aout, pour de nouvelles aventures fictionnelles. A bientôt !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une histoire de classes

Quand il vit son employé qui l’attendait près du chantier, crotté des pieds à la tête, le patron fit la grimace. Pour l’occasion il avait pris sa voiture personnelle qui venait d’être astiquée et il n’était pas question de la salir. Il sortit de la voiture, salua Rachid sans lui tendre la main et attaqua.

-  Je peux pas te faire entrer Rachid, j’ai nettoyé la voiture.

Rachid resta silencieux.

-  Il y aurait bien une solution : le coffre !

Rachid ne disait toujours rien.

-  Seulement on le fermera pas !

Rachid  hocha la tête.

-  Tu montes dans le coffre, je le laisse ouvert et tu te cales comme tu peux. De toute façon, on n’a que trois kilomètres à faire.

Rachid se glissa dans le coffre. Il n’était pas grand, mais ses jambes pendaient misérablement à l’extérieur. Le patron sourit d’un air satisfait, puis il monta dans la voiture et démarra en sifflotant.

 

Un parfum de scandale

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Duo

Pour notre  duo de Juillet, avec Caro, une peinture de Henri Lebasque, exposée à  Roubaix, au musée d'art et d'industrie André-Diligent.

 

lebasque

Vous pouvez lire, ci-dessous, le texte de Caro ; quant au mien, il est sur son blog : les heuresdecoton.

 


 

Jicky

Je me suis réfugiée dans le jardin d’hiver. J’allume une cigarette.

Trois jours avec les Marceau-Carmel et la bande et je me sens aussi molle que si j’étais à Juan, en train de bronzer sur la place privée de cousin Edmund. Longue bouffée, j’aurais dû faucher une coupe de champ. Je n’ai même pas le désir d’ôter ce stupide chapeau. Ni la robe.

Rébecca a eu cette idée, pour amuser notre long séjour à la campagne, un repas costumé. Ce matin, après quelques échanges sur l’un des deux courts de tennis, toutes les femmes, bien que l’élément masculin ne soit pas en reste, ont investi le grenier et plongé dans les malles. Quand je suis arrivée, en short en jean et débardeur, je n’ai eu qu’à me pencher pour cueillir cette robe et une paire de bottines à ma taille. Je me suis faufilée derrière un paravent et m’apprêtai à descendre dans ma chambre pour rajouter une touche de rouge sur mes lèvres quand je me suis retrouvée devant le tableau. Coincé entre un mannequin et une vielle armoire art déco qui dévorait l’espace.

C’était moi, comme une photo, mieux qu’une photo. Le portrait distillait une nonchalance soignée, l’ennui évidemment et ce que les hommes me murmuraient parfois au creux de la nuit, un soupçon de grâce.

Je suis restée sans bouger et j’aurai pu oublier le déjeuner façon années folles. Jusqu’à ce qu’il me tende un coffret et un sac. Il a tiré de sa poche un étui à cigarettes. Il m’en a offert une. J’ai jeté un coup d’œil vers l’inconnu, il était beau.

« Épatant non cette ressemblance ! » Il n’était déjà plus là.

Je retrouvai ma chambre légèrement étourdie par cette rencontre. Alors que j’ajoutais un peu de mascara pour souligner mon regard, j’ai ouvert le coffret, j’ai pris le collier, la montre, le bracelet. Et aussi ces trois mots : « Je vous attendais. » Un nom : Jicky.

Je suis allongée dans le jardin anglais, je viens d’écraser ma cigarette, un chapeau traîne au milieu du parfum trop fort des roses anciennes. Un week-end à la campagne, l’abandon, la langueur de l’été, un vieux tableau. Des pas se rapprochent.

Un soupir et je me relève, lisse ma robe, rajuste mes perles. Il se tient devant moi et me tend mon chapeau. Sa main s’approche de mon visage, raccroche une mèche folle. Je me penche vers ce parfum qui rappelle un temps passé, me rapproche des lèvres renflées. Je n’ai jamais aimé attendre.

 

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La voix

Elle devait se marier dans quatre jours mais il y avait cette extinction de voix qui n’en finissait pas. Allait-elle seulement pouvoir dire OUI ? Le curé l’entendrait-il ? Sa voix cherchait-elle à lui dire quelque chose qu’elle ne pouvait entendre ?

Pourtant, ce nouveau mari, elle l’avait  choisi avec soin ; pas comme le premier ni comme le deuxième ni même comme le troisième ou le quatrième. Avec celui-ci, ce serait du solide, elle le sentait.

Mais il y avait la voix, ou plutôt son absence...

 

 

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Route 66

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Elle marchait sur la route 66 depuis deux heures et l'ampoule sous son pied gauche la faisait souffrir à mourir ; deux heures avec pour toute perspective le bitume et les montagnes de nuages. Pas la moindre voiture ni le moindre camion. Elle désespérait. La nuit tombait, implacable. Son sac à dos lui lacérait les épaules et ses espoirs de dormir dans un vrai lit s’amenuisaient.

Jamais elle n’aurait dû dire au dernier type qui l’avait prise en stop d’arrêter sa voiture pour qu’elle descende. Seulement,  il avait tenté de mettre sa main sur sa cuisse et elle savait pertinemment que tout ça se terminerait mal.

 Soudain, un éclair déchira le ciel et elle vit écrit en lettres de feu le proverbe suivant : « Opportunity only knocks once »*

Sous le choc, elle resta immobile quelques secondes. C’est à ce moment-là qu’une voiture bleue pétrole pointa le bout de son nez. Elle leva son pouce, l’air conquérant, et le conducteur s’arrêta. Il avait un visage patibulaire et ses lunettes noires lui donnait l’air d’un mafieux. Il lui demanda d’une voix nasillarde où elle voulait aller. Elle donna le nom de la ville la plus proche, à 200 kilomètres, et le conducteur lui fit signe de monter.

Une fois la porte fermée, elle faillit le regretter, mais les inscriptions lues dans le ciel peuvent-elles mentir ?

 

*La chance ne nous sourit qu’une fois

PS : photo prise par C.V. aux Etats Unis en 2010

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Maman

Aujourd’hui maman est morte* et je suis soulagée. Maman s’est suicidée en se jetant du troisième étage. Bizarre, parce que maman était presque parfaite. Papa, lui, dit que maman est tombée en faisant les carreaux. Papa a toujours vu la vie comme ça l’arrangeait. Comment peut-il croire que maman faisait les carreaux ? Elle  détestait les faire ! Inutile de discuter avec papa, papa vit dans le déni ; il m’écœure.

J’ai toujours cru que maman avait droit de vie ou de mort sur moi, mais ce n’est pas moi qui suis morte, c’est elle. Quand j’étais petite, les bras de maman me faisaient peur. Quand ils m’entouraient, je croyais qu’ils allaient m’étouffer. Tout le monde disait que nous nous entendions tellement bien ! Moi aussi je l’ai longtemps cru. Pourtant je peux dire aujourd’hui que maman était mon bourreau.

Depuis un an, maman commençait à avoir des doutes. Ils sont arrivés sur la pointe des pieds et, avec les mois, ils ont tissé leur cocon de deuil. Il y a une semaine, maman m’a dit avec force : « Tu dois vivre ta vie ! ». Je l’ai regardée à deux fois, mais elle ne m’a rien dit d’autre, et moi, je suis restée silencieuse, comme d’habitude.

Aujourd’hui je descends les escaliers, ma valise à la main, je passe le seuil de la porte et je ne regarde pas derrière moi. Papa doit m’observer derrière le rideau de la fenêtre de sa chambre, peut-être qu’il pleure, mais je ne me retournerai pas pour lui dire adieu…

Aujourd’hui maman est morte, c’est mon anniversaire : j’ai vingt ans.

 

* Cette consigne avait été proposée – il y a longtemps - par les « impromptus littéraires », à partir de la première phrase de l’Etranger de Camus.

 

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Mort subite

Son physique de rêve lui avait permis de passer la barrière du casting pour le feuilleton « les fous de l’amour ». Il jouerait le rôle de « kevin », le bourreau des cœurs. Seulement, dès le premier jour de tournage, sa prestation fut si mauvaise qu’elle obligea les réalisateurs à remodeler le scénario : Kevin mourut au troisième épisode, dans un accident de la route.

 

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L’immeuble des désordres ordinaires

nuisette

 

Je hais mes voisins. La folle du quatrième continue de jeter ses croûtons de pain aux oiseaux du haut de sa fenêtre en visant systématiquement les gens qui passent dans la cour intérieure ;  le vieux du rez-de-chaussée a recueilli un quatrième chien, il est vrai que les trois autres n’aboyaient pas assez fort ; le pachyderme du deuxième a remplacé les poteaux de l'étendage collectif par des perches gratuites en fer rouge qui n’ont  pas plu au parano du deuxième qui a voulu lui casser la figure en l’accusant de choisir le rouge justement parce qu’il détestait cette couleur. Quant au voisin du troisième, celui qui « reçoit » en permanence des dames de toutes les couleurs, il a balancé par la fenêtre la nuisette de sa dernière copine en hurlant qu’il en avait marre de se faire « sucer » par des incapables.

Depuis cette soirée historique, la nuisette de la fille est restée accrochée dans l’arbre dont la branche, ainsi habillée, s’est transformée en première œuvre éphémère de l’immeuble.

 

PS : photo prêtée par Y. B.

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Double vie

Le matin, il partait à 8 heures, sans faire de bruit, avant qu’elle ne finisse son petit déjeuner et il revenait le soir vers 18 heures comme si de rien n’était. Sa discrétion était telle qu’elle ne s’autorisait pas à lui faire de réflexion. Un jour, pourtant, elle le suivit ; non par jalousie, mais par curiosité. Et la vérité lui apparut, dans toute sa crudité : pendant la journée il se faisait appeler Boris chez les voisins du bout de la rue et le soir, chez elle, c’était Michel. Le goujat  avait une double vie !

Elle finit par l’accepter. Après tout son amour paraissait intact. Il ronronnait avec autant de bonheur qu’avant et il se blottissait toujours aussi affectueusement au creux de son ventre quand elle s’endormait le soir. Maintenant elle pouvait même en  rire : quand je pense que tu me trompes !

Et à chaque fois il lui répondait par un miaulement qui lui fendait l’âme.

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La robe de mariée

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Il y a deux ans, elle avait exhumé sa robe de mariée d’une des malles du grenier. Elle avait longuement hésité : devait-elle se risquer à passer une robe d’un autre âge ?

Depuis son mariage, vingt ans s’étaient écoulés et sa silhouette s’était alourdie. Une fois en slip et soutien-gorge, elle saisit la robe et commença l’essayage en l’enfilant par la tête. La robe se coinça irrémédiablement au niveau des hanches. Impossible de la faire descendre. Elle essaya  par les pieds. Problème ; la robe se bloquait en haut des cuisses et son obstination fit craquer le tissu sous tension. La robe était à l’image de son couple.

Elle s’allongea sur le lit. Une demi-heure de réflexion  lui apporta une solution. La place de cette robe était  au musée. Quoi de mieux qu’un mannequin pour la figer dans l’histoire de sa vie ?

Elle en choisit un sans tête, relégué à la cave, témoignage d’un temps où la couture faisait partie de ses loisirs.

En un clin d’œil la robe fut enfilée sur le mannequin, lui-même placé au bas du grand escalier. Chaque jour elle passait devant  lui et lui adressait un petit signe de tête qui semblait dire : «  On ne peut pas être et avoir  été. »

 

PS : photo de C.V. prise au Portugal en 2010

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