Presquevoix...

La statue

Dès le mois de mai, elle venait tricoter devant la statue d’Antinous ; elle avait pris cette habitude depuis qu’elle était retraitée. Tout en  tricotant, une maille à l’endroit une maille à l’envers, elle ne se privait pas de rêver devant ce corps parfait. La veille, elle avait même osé passer sa main noueuse sur la pierre lisse, et le corps d'Antinous avait pris vie…

 

 

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le rêve

20160702_112738Enfant, il rêvait de glisser sur la rampe de la cage d’escalier qui dessinait des courbes sans fin. Jamais il ne l’avait fait ; on ne plaisante pas avec une éducation. Aujourd’hui, à trente ans passés,  il y pense encore.

La veille, dans un drôle de rêve qui s’est terminé par une chute,  il était assis sur un lustre qui se balançait dans le vide, longtemps, longtemps, sans jamais se stabiliser. Finalement, le lustre tombait, lui aussi, et du haut de l’escalier son père lui criait : «  ça t’apprendra à ne pas glisser sur la rampe ! »

Il a passé sa journée à tourner et retourner son rêve dans sa tête et il en est arrivé à la conclusion qu’il devait faire table rase du passé. Mais comment ?

 

PS : photo prise à Nancy, au musée des Beaux Arts.

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L’ail

Elle lui a dit d’une drôle de voix.

-          Si tu m’aimais vraiment, tu mangerais de l’ail !

Il n’a pas su quoi  répondre. Qu’est-ce que l’ail avait  à voir avec l’amour ? Elle mélangeait tout. Comme il se taisait elle a enchaîné.

-          Si tu laisses l’ail sur le bord de l’assiette c’est bien à cause de l’haleine, non ?

-          Et alors ? Tu crois peut-être que je vais embrasser ma chef de service sur la bouche !

Elle est restée silencieuse mais le soir, quand il est rentré, elle n’était pas là et il a eu droit, commme d'habitude, au mot sur la table de la cuisine : « Je suis partie chez ma mère pour quelques jours. Nous ne nous comprenons plus. »

Il s’est fait réchauffer un plat surgelé et s’est affalé devant la télévision : enfin seul !

 

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Le quatuor parfait

20160703_140441-1C’est là qu’ils se retrouvaient. A l’époque, on les appelait "le quatuor parfait" et on avait gardé les chaises sur lesquelles ils avaient coutume de s’asseoir aux beaux jours. Deux femmes et deux hommes : Maud, Lise, Pierre et Paul. L’union semblait idéale, que ce soit dans le domaine des idées ou de la liberté qu’ils revendiquaient.

Toute le monde les enviaient : si beaux, si riches, si doués, si précurseurs…

Ils suscitaient bien sûr des jalousies : on aurait voulu faire partie de leur cercle, se glisser dans leur intimité,  savoir ce qui les liait …

Quand ils moururent - si jeunes ! -  dans un accident stupéfiant qui n’en était sans doute pas un, le peu que l’on apprit laissa tout le monde rêveur. Maud, Lise, Pierre et Paul n’avaient-ils  donc représenté qu'une illusion de perfection ?

 

PS : photo prise à Nancy en juin 2016

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L’enseignant

Il enseignait dans l'Education Nationale depuis 3 ans et, par mesure de précaution, il prenait chaque jour des antidépresseurs ...

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La vallée des flocons

PastelleLe jour où l’instituteur du village s’était perdu dans la vallée des flocons on avait fait des recherches, mais le corps n’avait jamais été retrouvé. La famille avait pleuré, les amis aussi, et la vie avait repris son cours.

L’hiver suivant, la boulangère s’était perdue dans la même vallée. La police avait enquêté, en vain.

Un enfant, pourtant, savait où se trouvaient les corps. Il était sur les lieux de la disparition la première et la deuxième fois. La police lui avait bien posé une ou deux questions, mais qui aurait pu imaginer qu’il avait vu de ses yeux vus l’impensable ?

C’était un enfant du village, d’une douzaine d’années. Il furetait partout, voyait tout, savait tout. Il savait que le maire couchait avec la boulangère, que l’épicier buvait en cachette dans le garage, que la femme du maire votait Front National pour se venger de son mari – membre du parti communiste - qui la trompait, que l’instituteur fréquentait les prostituées… il savait l’inavouable et personne ne savait qu’il savait, à part la petite Marie – une jeune adolescente un peu drôlette -  celle qui disait avoir vu la Vierge au sommet d’un sapin enneigé le soir de Noël. Bien sûr, personne ne l’avait crue.

Pourtant, la Vierge lui était apparue et lui avait demandé de tuer l’instituteur et la boulangère pour les guérir de leur impureté. Marie avait obéi. Depuis, la Vierge lui rendait visite chaque soir et lui caressait les cheveux avant qu'elle ne s’endorme.

 

PS : photo gentiment prêtée par Pastelle.

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L’oxygène

Le ministère de l'Education Nationale venait de trouver une nouvelle appellation contrôlée qui suscitait nombre de commentaires humoristiques dans la salle des professeurs du collège où elle travaillait : le dispositif oxygène.

Un collègue a ricané : « Ah bon, parce que maintenant, en plus du reste, il va falloir réanimer les élèves ? », un autre a enchaîné «  Ouais, on va leur mettre des masques à oxygène à haute tension pédagogique », un troisième a renchéri  « Après l’internet haut débit, l’oxygène haut débit, ils vont se ruiner au ministère et on va toujours pas  augmenter nos salaires ! » et, en guise de conclusion un dernier a conclu : « Moi, la réanimation cardio-pédagogique, ça me connaît, je veux bien vous faire un stage le mois prochain ! »

Il faut dire que le projet oxygène succédait à une foultitude d'autres projets - aux labels aussi "originaux" les uns que les autres - qui changeaient assez peu le quotidien de leur collège de ZEP...

 

 

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La madeleine

20160227_164157« J’ai reconnu sur la digue de Cabourg » Etienne Dumont, un ancien élève du lycée Henri IV. Son pardessus  s’accordait aux couleurs  du ciel qui, ce jour, avait décidé de se fondre dans la mer en une fusion de gris. Je suis restée longtemps à le regarder s’éloigner parmi les promeneurs  aux allures rythmées par le mouvement des nuages.

Il ne m’a pas reconnu, mais aurais-je souhaité qu’il vît en la digne bourgeoise qui s’avançait sur la digue la frêle jeune fille qu’il avait un temps aimé ? Lui n’avait pas changé. Son long visage mélancolique me ramenait aux années 60 et à leur cortège d’insouciances. Il y eut un temps où je riais et traversais la vie sans une once de gravité. Lui non, et nos deux vies s’étaient un instant nouées sur ce désaccord parfait.

Pour célébrer cette non-rencontre, j’ai poussé la porte du Grand Hôtel afin de déguster un goûter Proustien dont la finesse aurait certainement étonné Marcel lui-même. Juste au moment où j’allais croquer une madeleine dorée, Etienne Dumont s’est assis à ma table, sans attendre mon invitation ; il faut dire que j’étais seule. En guise d’introduction, sa voix douce a susurré : « J’étais sûr que c’était toi sur la promenade. Tu n’as pas changé… »

 

PS : photo prise à Cabourg en février 2016

 

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RLDP

Après avoir médit des uns et des autres pendant une demi-heure, elle lui a dit.

-           Je crois que toi et moi on devrait créer une radio locale. On l’appellerait RLDP.

-           Tu sais, je n’ai aucune compétence en matière de radio.

-           En matière de radio peut-être, mais pour le reste…

-           Et à propos, RLDP, ça veut dire quoi ? a-t-elle dit l'air intriguée

-           Radio Langue De Putes, bien sûr !

Elle l’a regardée médusée. Elle ? Une « langue de pute » ?  Elle se foutait d’elle ! Qui avait passé son temps à critiquer tout le monde : elle ou elle ?

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L’auto stoppeuse

20160227_164721Quand la voiture s’était arrêtée, elle en était restée bouche bée. D’abord à cause de la Rolls, et ensuite à cause de l’âge du conducteur : 25 ans, tout au plus.

Elle s’est calée sur les fauteuils et après les préliminaires d’usage, elle s’est tue. Il écoutait Edith Piaf.

-          J’aime bien Piaf, c’est pas prise de tête, s’est-il justifié.

Il avait de drôles de façon de s’exprimer et elle a remarqué que ses mains étaient maculées de tâches de  cambouis. Quand il a vu que son regard se posait sur elles, il s’est tout de suite justifié.

-          Ouais j’ai eu une panne sur l’autoroute. J’en ai chié pour réparer.

« Non, rien de rien, non je ne regrette rien » chantait Piaf à tue-tête, car il avait augmenté le son.

-          Et toi, il y a des trucs que tu regrettes ? Lui a-t-il demandé soudain curieux.

Elle ne savait pas quoi répondre et surtout, elle avait mal au cœur, la crème renversée avalée en vitesse au déjeuner ne passait pas.

-          Moi, il y a un truc que je regrette, a-t-il continué, j’aurais jamais dû voler cette bagnole. Bien trop grosse

Elle l’a regardé affolée.

-          Elle est vraiment volée ?

-          Oui, mais c’était juste pour faire une promenade.

-          Vous êtes fou ! Vous avez pensé à moi ?

Il a souri et lui a dit de ne pas s’inquiéter, qu’il allait la remettre exactement où il l’avait prise, devant le Grand Hôtel de Cabourg.

-          Mais pourquoi vous m’embarquez là-dedans ?

-          Tu n’aimes pas te promener en Rolls Royce ?

Elle l’aurait giflé cet imbécile.

-          Arrêtez-moi avant que la police ne vous arrête !

-          Pas question, je vais garer la voiture devant le Grand hôtel.

Et c’est ce qu’il a fait. Un fois la voiture garée,  il est sorti prestement pour lui ouvrir la portière.

-          Madame, a-t-il dit en feignant une révérence… Tu veux visiter l’hôtel ?

-          Vous vous fichez de moi ?

-          T’es un peu rabat-joie, toi ! Au fait, je te l’ai pas dit avant pour pas t’affoler, mais il y a un cadavre dans le coffre.

-          Quoi ?

Il l’a prise par la main et l’a emmenée devant le coffre. Quand il l’a eu ouvert, elle a poussé un cri de stupeur : une femme en robe de mariée était recroquevillée à l’intérieur.

-          Tu vois, je  mens jamais. 

Elle tremblait de tous ses membres.

-          Mais il faut appeler la police, c’est un cauchemar cette histoire.

-          Ne compte pas sur moi. J’ai autre chose à faire. Maintenant, toi, tu fais ce que tu veux, en ton âme et conscience. Et il est parti en courant.

C’est eactement à ce moment-là que les policiers sont arrivés…

 

PS : photo prise à Cabourg en février 2016

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