Presquevoix...

La campagne

Le lundi, la boucherie était fermée, alors parfois ils partaient à la campagne. Ce lundi-là, lui  contemplait le paysage et respirait la beauté des lieux alors que sa femme feuilletait Gala, assise sur son siège pliant en toile bleue et rouge.

Pendant un long moment il resta silencieux et son regard vogua sur l’onde paisible ; soudain, mû par une veine lyrique, il déclama presque exalté.

- Je suis l’eau, le ciel, le baiser bleu-vert de l’herbe couchée, l’arbre gorgé de sève...

-  Arrête tes sornettes, je lis ! répliqua sa femme agacée.

A chaque fois qu’il improvisait un poème,  elle l’humiliait. Comme si ça la dérangeait de voir que derrière son tablier de boucher et ses mains rouges-sang il y avait aussi un poète !

Il faudrait pourtant qu’elle s’y habitue : dans sa vie, la viande et la poésie occupaient la même place. 

Et si elle s’obstinait à ne voir que le boucher en lui, il ne faudrait pas qu’elle s’étonne si un jour, il lui plaçait la pointe de son couteau affûté  sous la gorge...

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Les amis

Encore un soir où le trio traînait son ennui, la bouteille de vodka à la main, quand soudain Kevin eut une idée.

-           Et si on décapitait la gargouille ?

-           C’est quoi une gargouille ? répliqua Jordan

On lui répondit « Ta gueule ! » et il se tut. C’était toujours comme ça avec Jordan.

La gargouille était à l’entrée du cimetière. On l’avait abandonnée là après la grande tempête de 1999.

Kevin et Romain, leur masse à la main, titubaient  sur le chemin à peine éclairée et Jordan les suivait. Une fois devant le monstre, Kevin frappa le premier mais ce fut Romain qui lui donna le coup de grâce en  hurlant un « Connasse ! » retentissant.

 Quant à Jordan, il s’agenouilla près du corps de la gargouille en sanglotant.

- Vous l’avez décapitée, vous l’avez décapitée....

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à bicyclette

Il n’y a jamais eu de vélo sans toi. Souvent, nos guidons se frôlaient  dans les virages et nos cœurs se blessaient  dans les orages. 

Te rappelles-tu ta sonnette qui hurlait sans crier gare et affolait les passants sur les trottoirs ? Et cette chaîne qui sur tes mains laissait ressasser le noir chemin de ton enfance ; t’en souviens-tu ?  

Je me rappelle aussi les prés qui abritaient nos corps fourbus et les herbes folles qui caressaient la moiteur de nos peaux brunies par le soleil.

Aujourd’hui ton vélo est au grenier  -  pourquoi l’aurais-je jeté ? -  et je  voyage seule sur les routes de mes rêves.

 

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Rentrée

Il paraît que lorsque l’on diffuse de la musique classique dans les cantines d’écoles, les enfants parlent moins fort et sont plus respectueux des règles. Mais quelle bonne nouvelle !

Dès le premier cours de l’année scolaire prochaine – et il sera sans doute tardif pour moi, aphasie oblige -  j’accueillerai les élèves avec Mozart : l’extase !

Après, j’essaierai Eric Satie, puis  Schubert et peut-être Brahms... Voilà qui va changer ma vie,  la leur, et nous permettra de passer une année où nous pratiquerons le respect et l'écoute des autres.

Que ne l’ai-je su plus tôt ?

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Solitude

Le soir tombait et vous buviez, comme vous le faisiez probablement toute la journée.

Les vitres dégoulinaient et vous aussi ; vous dégouliniez de cette mélancolie qui colle à la peau et au goulot.

Vous  sanglotiez à perdre l’âme, assis sous un abribus, seul. Et de temps à autre, vous maudissiez « ces cons » qui passaient sans vous voir, vous qui  brandissiez votre litron.

Moi aussi j’ai fait semblant de ne pas vous voir, alors que pourtant…

 

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Le sens de la vie

20180502_144736Elle n'aurait jamais dû s'asseoir sur un cheval pareil, surtout à son âge ; mais elle voulait voyager, voir le soleil et la mer.

Son mari bien sûr le lui avait interdit, mais écouter les hommes et leurs conseils systématiques, était-ce possible ?

Pour elle, non, et elle en était morte, juste au pied du manège, par un matin de juillet.

Le cheval ne s'était nullement soucié de cette femme imprudente qui était  si vite passée de vie à trépas.

Quant au mari, il avait changé  de femme, persuadé que ce nouveau mariage donnerait à sa vie les couleurs du soleil levant…

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Rencontre

A chaque fois qu’il me demandait  de mes nouvelles, il n’attendait jamais ma réponse et  me donnait des siennes. Souvent elles étaient mauvaises, forcément.  Un jour, je n’ai pu m’empêcher de le lui faire remarquer.  Il m'a répondu aussitôt.

-          Tu veux dire que depuis cinq ans que je te connais, je ne sais toujours pas comment tu vas ?

-          Eh oui, ai-je soupiré.

Il m’a observé longuement, a hoché la tête et m’a dit.

-          Ma foi, tu as l’air d’aller bien ?

-          Eh bien non, je vais mal, j’ai eu un accident de vélo.

-          Non, pas possible. Pourtant tu as vraiment l’air d'aller  bien !

-          Non, tu te trompes, j’ai passé trois semaines à l’hôpital et je vais voir une orthophoniste trois fois par semaine.

-          Une orthophoniste ? Je connais ! Moi aussi j’y suis allé il y a deux ans…

Lassée, elle a préféré lui dire qu’elle avait justement rendez-vous avec son orthophoniste et qu’ils pourraient en parler la prochaine fois qu’ils se rencontreraient…

 

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Mère et fils

En revenant de chez sa mère, tout le long du voyage en bus, il se dit  que non, ce n’était plus possible. Il ne supporterait certainement plus d’aller  la voir encore une fois par semaine les  prochaines années à venir.

Ses visites  le rendaient déjà malade ; si malade que  - dans le lycée où il enseignait péniblement ses cours de physique à l'âge de 60 ans - il ne pouvait plus enseigner aucun cours sans bafouiller.

Certains élèves n'hésitaient pas à lui dire qu'à l'âge qui était le sien, tout le monde partait à la retraite pour ne pas passer l'arme à gauche.  D'autres  hurlaient même que ses cours étaient nuls, et qu'à cause de lui, ils n'auraient  pas leur bac. Sans doute n'avaient-ils pas tort ?

 Que faire alors ? Tuer sa mère pour ne plus lui rendre visite ? L' idée était certes pertinente, mais qui pourrait le faire ? A quel prix ? Et comment ?

 

 

 

 

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La maison

 

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-          « Le Crépuscule »  est un joli nom, décréta le vendeur au regard souriant.

-          Ce nom me fait peur – lui dit-elle -  il me rappelle quelque chose mais je ne sais pas quoi.

-          Ici, c’est juste un nom de maison, ajouta l’homme au costume bleu.

-          Je ne veux aucune maison avec ce nom-là, conclut-t-elle la voix tremblante.

Le vendeur ne répondit rien. Encore une folle, pensa-t-il, ce n’était certes pas la première, mais celle-ci semblait gravement perturbée.   Les femmes l’avaient toujours ennuyé,  pourquoi étaient-elles si complexes ?

-          Eh bien, je crois que je ne peux rien faire pour vous madame. Sans doute souhaitez-vous notre catalogue ?

La dame répondit qu’un catalogue avec de tels noms de maison la ferait pleurer, et elle sortit de l’agence sans même lui dire au revoir.

 

 

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La coupe de cheveux

Elle me dit d'une voix grave.

- Non, je t'interdis de lui faire  remarquer que je me suis fait couper les cheveux !

Un peu étonnée, je lui en demande la raison. Elle me répond agacée qu'il devra le découvrir tout seul.

- Mais pourquoi ?

Elle rétorque.

- Pour que je sache à quel point il ne me regarde pas !

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