Presquevoix...

Le couple

20170323_113019Elle avait gardé sa robe de mariée, mais pas son poids : 57 kilos trente-cinq ans plus tôt, 75 kilos trente-cinq ans plus tard.

La vie n’épargnait personne, et surtout pas elle.

Sa vie de couple l’avait épuisée, pourtant elle n’avait pas eu d’enfants. Dommage, peut-être lui auraient-ils permis de comprendre pourquoi elle était restée avec son mari jusqu’à ce qu’il meure.

Souvent, elle avait l'habitude de dire à son amie d'enfance.

- Maintenant qu’il est mort, je vais enfin pouvoir  vivre !

Et elle n'avait pas tort. Depuis son enterrement, sa vie prenait un nouveau cap, si nouveau d'ailleurs que les mauvaises langues du village laissaient entendre que cette mort soudaine leur paraissait bien étrange.

Sans doute avaient-ils raison, mais qui aurait pu imaginer comment il était mort ?

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Madona

« Accrochez-vous les gars !»  Quand Gérard commençait ses phrases comme ça, ça voulait dire qu’il nous raconterait un gros craque et là, franchement, il n’y était pas allé de main morte !

Les langues allaient déjà bon train au bar PMU.

-           Allez, arrête de déconner Gérard ! S’énervait Jean Luc.

Mais Gérard était intarissable.

-           Je te dis que Madonna,  quand elle m’a vu, elle m’a dit  «  Baise-moi Gérard ! »

-           Mais comment elle savait que tu t’appelais Gérard ? Risqua Marcel.

-           Et puis elle cause pas français Madonna, répliqua Momo.

Gérard n’avait pas un physique de jeune premier. L’âge, la couperose, une bedaine comme un ballon de foot, un crâne dégarni et une femme qui était partie avec l’avant-centre de l’équipe réserve du Paris St Germain l’avaient fait vieillir prématurément.

-           Putain les mecs, si je vous dis que j’ai baisé Madonna, c’est que j’ai baisé Madonna, merde !

-           Putain Gérard, t’as pas dû lui faire grand-chose à Madonna avec la forme que tu tiens !

Gérard sortit de ses gonds.

-           Madonna je l’ai baisée comme t’as jamais baisé ta femme, connard ! Et ils l’ont entendue crier jusqu’à New York. Elle disait « Vas-y Gérard, vas-y, encore Gérard, encore ! »

-           Et tout ça en Français ? Coupa Momo.

-           Momo tu fais chier, c’est la jalousie qui te fait parler. D’ailleurs, la preuve !

Et Gérard exhuma  de la poche de devant de sa salopette bleue une vieille photo de Madonna où il avait tracé d’une écriture maladroite.

« A Gérard,  souvenire d’une nuit d’amour, ta Madonna »

La photo circula de main en main. Soudain on entendit la voix de Momo.

-           Souvenir sans E à la fin Gérard ! Tu le diras à Madonna.

Tout le comptoir éclata de rire, sauf Gérard qui  leur envoya une salve de grossieretés. 

Et, avant de partir, il envoya un coup de poing au pauvre Momo qui continuait à rire. C'est lui qui paya pour les autres, lui seul, il faut dire que Momo avait tendance à le faire passer pour un imbécile et ça, Gérard ne le supportait pas.

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So what ?

 

 

J'avais atterri dans ce bar parce qu’il fallait que je m’égoutte. la pluie n’en finissait pas de battre le pavé parisien.

Je n'aimais pas le Jazz, en tout cas pas celui qui se jouait là, mais au moins j’étais à l’abri.

La petite salle exhalait une vague odeur de transpiration et  les gens saluaient les improvisations des musiciens en sirotant leurs verres. L’homme à côté de moi, un américain aux dents blanches, n'arrêtait pas de ponctuer les phrases qu’il adressait à son voisin de " So what ? (1) " et son souffle chargé d'alcool m’arrivait par vagues.

Je n'avais jamais aimé les Américains, peut-être parce que je croyais qu’ils affichaient sur leur visage le masque des conquérants. A un moment, le type s’est aperçu de ma présence et m’a glissé d’un air entendu.

-          Vous  entendre l’accord so special ?

J’ai  hoché la tête, sans doute par politesse, et j’ai senti le  battement de son pied contre le mien. Dehors la pluie continuait sa lessive de printemps et le saxo jouait comme si le monde n’existait plus. L’Américain s’est approché de moi et  m’a chuchoté d’une voix de contrebasse.

-          So what ?

Comme je ne répondais pas il a ajouté.

- Vous, moi, Paris, la pluie, le clavier des corps…

J’ai répété bêtement «  Le clavier des corps » et l’homme m’a souri. Ce type avait du vocabulaire, un poète peut-être, mais cela suffisait-il ?  J’ai commandé un deuxième whisky et il a éclaté de rire  en disant.

-          Good ! The more you drink, the more you feel in the mood  ! (2)

Il n’avait pas tort. Quand nous sommes partis en taxi, une heure plus tard, je lui trouvais presque du charme. Et quand il a fredonné au creux de mon oreille un blues que je ne connaissais pas alors que la pluie martelait la fenêtre de sa chambre d’hôtel,  j’ai collé mon corps contre le sien et je lui ai dit.

-          So what ?

 

 (1) Et alors ?

(2) Parfait ! Plus vous buvez, plus vous êtes dans l'ambiance

 

PS : Prochain texte le 14 août, en principe... So what ?

 

 

 

 

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Les goélands

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En passant devant cette maison, elle a observé la façade, sorti son appareil, et s’est demandée qui avait eu cette  idée étrange.

Elle - qui jamais ne hurlait - détestait les goélands et leurs cris stridents.

-          Propriété privée ! a aussitôt crié une voix mâle alors qu’elle terminait ses photos.

Il était à la fenêtre. Polie, elle lui a répondu.

-          Monsieur, je ne suis pas chez vous que je sache, mais dehors.

-          Propriété privée ! a-t-il repété.

-          Si vous ne vouliez pas qu’on prenne de photos, il ne fallait pas mettre de goélands sur le mur !

-          Propriété privée !

Agacée, elle a lancé quatre cris stridents qui ont séduit les goélands qui volaient aux alentours.

Puis, remarquant que l’homme ne fermait toujours pas sa fenêtre, elle a ajouté, ironique.

-          N’oubliez pas de dire aux goélands que la propriété est privée !

-          Les goélands ne sont pas humains et je les emmerde.

-          Certes, a-t-elle ajouté, mais parfois les oiseaux sont plus humains que les humains eux-mêmes.

L’homme l’a regardé méchamment et sa dernière réponse l’a laissée bouche bée.

-          Vous vous prenez pour Dieu ou vous êtes cinglée ? Un petit tour à l’asile ça vous ferait du bien. Décidément, toute ma vie les femmes m’auront fait chier !

Juste après, « le sauvage »  a fermé la fenêtre qu’en temps ordinaire il ouvrait rarement.

 

PS : photo prise au Tréport en juillet 2018

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Le fleuve

Elle allait par les rues sous les lumières blafardes et, en son sein, elle portait la tristesse de celles qui ont perdu leur enfance.

Les lumières clignotaient aux façades des immeubles et elle marchait vers le fleuve où les eaux sombres l’appelaient.

Elle n’aurait qu’à nouer la corde à ses pieds et sauter. Elle avait déjà répété ces gestes maintes et maintes fois dans le terrain vague qui bordait le fleuve.

Arrivée près de l’eau elle entendit des pleurs et ne sut que faire. Un bébé peut-être ?

Elle finit par dénouer la corde et glissa vers l’endroit où les piliers du pont dressaient leur silhouette menaçante. Sur le sol il y avait un couffin. Dans le couffin, un  bébé minuscule s’agitait, emmitouflé dans une couverture claire. Elle le prit délicatement contre elle et  murmura en sanglotant.

-           Ne pleure plus bébé, ne pleure plus, on ne t’oubliera plus, je te le promets, ne pleure plus.

Le bébé cessa peu à peu de s’agiter et Marie lui sourit. Elle  regarda le fleuve une dernière fois, jeta la corde loin derrière elle et, le couffin dans les bras, elle marcha vers les lumières de la ville.

Ce  n’était plus l’heure de mourir.

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Trapèze

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Juste avant de faire l’amour avec elle, il lui avait dit qu’il s’appelait Trapèze Volant.

-          Prouve-le-moi, avait-elle aussitôt demandé.

-          Viens chez moi. Il n’y a que là que je pourrai te le prouver.

Le lendemain, elle éprouva un étrange malaise devant ce lieu qui était le sien et ressemblait à un cirque minuscule.

Malgré tout, elle l’appela à plusieurs reprises : « Trapèze, Trapèze, Trapèze ! »

Ce n’est pas lui qui surgit, mais une femme dont les cheveux étaient coiffés d’un étrange turban.

-          Trapèze n’est pas là.

-          Il va revenir ?

-          Il est parti au pays des hommes qui mentent, comme toujours.

-          Il ne s’appelle pas Trapèze ?

-          Le trapèze, c’est son métier. Lui il s’appelle Juan et je peux te dire que c’est un fieffé menteur.

Elle ne répondit rien et  partit aussitôt.

Pourquoi l’avait-elle cru ? Etait-elle amoureuse ou avait-elle pensé que le sexe était un oiseau de paradis dont le trapèze menait au septième ciel ?

 

PS : photo prise près de la faculté de Nanterre en avril 2018.

 

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L’accident

C’était la quinzième fois qu’il se rendait à l’hôpital pour voir sa mère, et les 100 kilomètres aller et retour qu’il devait parcourir en voiture l’épuisaient.

Tout en conduisant, il maugréait :

 « Quinzième fois qu’elle est  à l’hôpital, quinzième fois qu’elle ressuscite, et deux ans que je me pastille des vacances de merde ! »

C’est à ce moment-là, exactement, que sa voiture a heurté un poids-lourd. Et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé dans le même hôpital que sa mère, dans un étage situé juste au-dessous du sien, et dans un état tout aussi catastrophique, bien que différent.

 

PS : prochain texte mercredi premier aout.

 

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Jack London ?

20180508_153115-1-1" Tout m’ennuie, je m'en vais ! ", c'est ce qu'elle leur avait dit avant son grand voyage en stop qui l'a conduite du Nord au Sud du pays.

Dans une ville étudiante, choisie par hasard, elle s'est assise sur le trottoir, non loin d'une librairie. C'est là qu'elle a commencé sa lecture de Martin Eden et c’est à 15 h qu'elle l'a rencontré, au moment où elle entamait le chapitre numéro quatre.

- Martin Eden, lui a-t-il dit  d'une voix  grave,  c’est mon nom !

Elle a observé ses yeux bleus, ses cheveux bruns et bouclés, puis elle a précisé.

-  Tu te moques de moi ?

- Non, c’est vrai, c’est mon nom, et j’adore Jack London, surtout ce livre. Viens avec moi.

- Où ?

- Dans un endroit où Martin Eden te lira Martin Eden : le jardin Botanique

C’est ainsi qu’ils se sont connus, ainsi qu’ils se sont aimés et ainsi qu’elle a commencé des études de littérature, elle qui détestait tant les études.

 

PS : photo prise à Cambridge au mois de mai 2018

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Désarroi

Il n’a rien fait pendant l’année, mais cette absence de travail date de plus loin encore. En fin de troisième on l’a orienté en seconde, pas de projet, et on ne voulait pas le garder au collège.

 Il est donc arrivé au lycée avec son paquetage d’élève presque mauvais à tout. Un jour, le professeur  principal lui a demandé de rester à la fin du cours pour une petite mise au point.

-          Qu’est-ce que tu veux faire plus tard Kevin ?

-          Je veux être gendarme.

-          Oui, mais pour être gendarme il faut étudier, avoir son bac.

-          Alors je serai chômeur.

-          Oui, mais pour être chômeur il faut déjà avoir travaillé.

-          Alors je me suiciderai.

Le professeur l’a  regardé ahuri. Il n'a pu trouver aucune réponse  pour que la vie de cet adolescent prenne un autre sens.

Il a dit au revoir à kevin puis  est reparti chez lui à vélo. C’est à trois kilomètres du lycée qu'il a fait une chute grave à vélo.

Résultat  :  un traumatisme crânien, des hématomes profonds, quatre semaines à l’hôpital, soixante séances chez l’orthophoniste et un arrêt maladie qui ne lui a jamais permis  de revoir Kevin.  

 

 

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Le père

Son fils le détestait, c’était aussi évident que deux et deux font quatre. Il y a un mois, il l’avait traité de “vieux con” et lui n’avait pas même protesté.

Depuis ce jour-là, d’ailleurs, il prenait soin de fermer la porte de sa chambre à clef, qui sait ce que les fils peuvent faire aux pères une fois les ténèbres installées ?

Lui-même, d’ailleurs, à quatorze ans, n’avait-il pas voulu tuer son père ?

 

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