Presquevoix...

L'exercice

Le professeur d'espagnol avait donné un exercice simple à ses élèves de seconde : faire le portrait d'un ou d'une amie.

Il remarqua que Léa n'écrivait rien. IL s'approcha d'elle et lui en demanda la raison. Elle répliqua, avec une pointe d'agressivité, qu'elle ne connaissait que la première personne du présent de l'indicatif des verbes et qu'il lui était donc impossible de faire le travail donné.


- Vous ne vous souvenez pas qu'on a revu le présent en début d'année, et à toutes les personnes ?
- Je connais que la première personne. On  m'a appris que ça, répéta-t-elle obstinée.

Afin d' éviter l'incident diplomatique, le professeur revint s'asseoir au bureau. Respiration ventrale pensa-t-il, inspirer, expirer, inspirer, expirer afin d'éviter l'explosion.

A la fin de l'heure, il ramassa les copies et mit un zéro rouge sang sur la copie blanche. Voilà, ça allait mieux, elle ne lui gâcherait pas ses vacances.

 

PS : prochain texte le jeudi 26 octobre

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Le disque rayé

Elle n’arrêtait pas de dire " Si je mourais,  personne ne s’en apercevrait !". Lassée de l'entendre ressasser, son amie lui a rétorqué.

-          Moi, en tout cas, je m'en apercevrais ! D'ailleurs, ça me ferait des vacances parce que si tu savais ce que tu peux être casse-pieds à répéter toujours la même chose !

-          Moi ? je répète toujours la même chose ? Tu es gonflée !

Et son amie de répondre.

-          Tu vois, tu te répètes tellement que tu n’as même pas le temps de t’en apercevoir !

 

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Le message

20171008_095204Sur la feuille ce message mystérieux « Je tue il » qu’on avait glissé dans sa boîte aux lettres. Avant ou après avoir déposé le pigeon mort ? Cette question lui avait trotté dans la tête toute la journée. Qui lui en voulait à ce point ? Elle ? Non, pas elle quand même, mais alors qui ?

Retirer le pigeon avec du papier journal l’avait fait vomir. Il n’avait pu que constater combien il était fragile, son estomac se retournait pour un rien.  Si c’était elle, elle avait la rancune tenace. Un an plus tard elle lui en voulait encore. N’était-ce pas lui, pourtant, qui aurait dû lui en vouloir et mettre un pigeon mort, voire deux,  sur son paillasson qui annonçait gaiement « Welcome » aux visiteurs qui s’aventuraient jusqu’au seuil.

« Une frappadingue » se murmura-t-il à lui-même. Il avait été bien mal inspiré de lui accorder sa confiance, elle en avait abusé jusqu’à l’indécence. En remerciements, ces deux messages de mort. Et que lui arriverait-il  ensuite ? Elle l’attendrait avec une arme en jugeant qu’elle l’avait suffisamment prévenu ?

Ces anticipations apocalyptiques le conduisirent directement au commissariat de police avec, dans sa poche, le message et la photo de sa boîte aux lettres où était exposé le pigeon mort. Quand il eut fini de raconter son histoire, l’officier de police lui dit  d’un ton aigre-doux.

-          Et vous comptez porter plainte ? 

-          Vous en pensez quoi ?

-          Je pense que vous avez trop d’imagination, c’est une bêtise de gamins, rien de plus !

Il partit du commissariat dans un état d’agitation extrême. « Elle est belle la police » se lamenta-il, « elle est belle ! ».

Deux jours plus tard, la police était appelée au 42. Sur le corps du défunt on avait placé l’écriteau : « Elle a tué il ».

 

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La question

Quand il lui avait demandé « Qu’aurais-tu aimé être si tu n’étais pas devenu ce que tu es ? », elle  s’était effondré en pleurant. Il ne sut que faire sinon la prendre dans ses bras. Et ce fut le début d’une histoire d’amour qui est allée de mal en pis jusqu’à la chute que je vous épargnerai, de peur de vous effrayer...

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Méditation

20170610_141721 - Oui, la vie c'est ça, pause, on profite, on offre son visage au soleil, on se détend, on est soi et on regarde le soleil qui est en soi, sa part d'ombre aussi, sinon le paysage ne serait pas complet.

Elle le regarda un peu surprise par cette logorrhée - qu'il appelait "diarrhée verbale" chez les autres. Il était d'ordinaire si mesuré en toute chose. Que lui était-il arrivé ? Une rencontre ? Sa rencontre ?

Elle le sut la minute qui suivit : il avait décidé de faire de la méditation en pleine conscience. Une façon radicale de panser ses blessures, lui avait-il précisé.

Elle se demandait tout de même si cette médiation arrêterait ses ruminations galopantes, mais pourquoi pas ?

PS : photo prise sur les quais de Rouen en mai 2017

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Duo d'octobre

En ce mois d'octobre fleurit notre nouveau Duo. Caro propose comme inducteur le "le gondola no uta" qu'elle a connu en lisant ce livre.

Après le texte de Caro, voici le mien.

 

Piano contre contralto

 

« Gondola no uta » avait-elle répondu agacée. Il avait fait la sourde oreille et elle avait répété mot pour mot la même chose en détachant chaque syllabe : « Gon-do-la no u-ta »

Cette simple répétition l’avait empli d’une colère absurde, aussitôt oubliée quand, de sa désarmante voix de contralto, elle avait chantonné.

 

La vie est courte aimez jeunes filles

Tant que le rouge de vos lèvres est encore vif
Tant que votre sang chaud n'a pas tiédi
Comme s'il ne devait pas y avoir de lendemain
 

 

-          Pourquoi tu me chantes ça, à moi ?

-          Parce que tu es pianiste !

-          Et alors ? Parce que je suis pianiste  je devrais écouter tous les poèmes du monde sur la nécessité de profiter de l’instant présent ? Je n'aime pas la poésie, et surtout pas celle-ci !

Elle le regarda sans mot dire puis ajouta en fredonnant.

 

Comme un bateau flottant sur les vagues
Posez votre main doucement sur mon épaule
Comme si personne ne pouvait plus nous voir

-          Ecoute, cesse de parler par chant interposé : tu veux quoi à la fin ?             

Elle fit une moue  puis répondit sans détour.

-          Que tu m’aimes !

-          Et je ne t’aime pas ?

-          Tu aimes ton piano !

-          Mais c’est mon boulot, c’est comme ça que je gagne ma vie !

-          Et moi ?        

Et moi ? Et moi ? Et moi ? Toujours elle ! pensa-t-il.  Mais il se tut, comme souvent. Quand cesserait-elle de se regarder le nombril ? Si au moins elle travaillait sa voix ? Mais non, elle la trouvait très bien comme ça.

Etait-elle née afin de le tourmenter de ses demandes ? Mais si elle se lassait ? Si elle se trouvait un autre amour qui, lui, saurait déposer sur ses lèvres rouge vif les émotions qu’elle réclamait, avide ?

Cette idée lui parut insupportable. Est-ce pour cette raison qu’il  l’effeuilla et fit courir sur son corps ses doigts de pianiste virtuose comme si ce jour ne devait plus se reproduire ?

 

 

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Duo d'octobre

En ce mois d'octobre fleurit notre nouveau Duo. Caro propose comme inducteur le "le gondola no uta" qu'elle a connu en lisant ce livre.

Voici son texte, le mien sera posté mardi prochain.

 

Gondola no uta

 

Il était sorti du cinéma en chantonnant une mélodie japonaise. Je me souvenais d’elle car je l’avais entendu en découvrant Vivre de Kurosawa dans une de ces salles. Oui, l’affiche aurait pu se trouver là, aujourd’hui, coincée entre le documentaire sur le réchauffement de la planète et l’annonce alléchante de la rediffusion d’un Visconti. L’homme s’éloigna et prit le chemin du Vieux Lille, je lui emboîtais le pas. Il marchait tranquillement ; j’entendais les notes qui résonnaient doucement dans la nuit. Il portait un vieux cuir usé et un jean.

En passant sous un lampadaire, je ressentis avoir déjà traversé cette scène. Mais quand, où ? Avais-je vraiment vu ce film ? Avais-je déjà suivi un homme, avais-je déjà poursuivi cet homme ? Est-ce que je vivais dans cette ville ou y étais-je de passage ? Est-ce que je ne cheminais pas dans une nuit tissée de mes rêves ? Je regardais mes mains, elles semblaient si jeunes. Mon regard se dérobait dans les reflets nocturnes ; je ne trouvais pas de réponse dans mon visage troublé par la nuit : avais-je dix-neuf ou cinquante ans ?

Alors que l’homme ralentissait jusqu’à s’immobiliser, une voix murmura au creux de mes pensées quelques phrases du gondola no uta. L’inconnu se retourna et me dit C’est bien toi ! et il me prit dans ses bras.

Ni lui, ni moi n’évoquons l’instant, songe ou réalité, où nous nous étions rencontrés, pas plus que ce détail qui nous avait fait nous reconnaître. Parfois nous murmurions notre chanson comme un credo. Après tout, alors que nos temps avaient déjà été comptés, il nous avait été donné de pouvoir saisir une seconde fois notre âme de jeunesse.

La vie est courte aimez jeunes filles

Tant que le rouge de vos lèvres est encore vif

Tant que votre sang chaud n'a pas tiédi

Comme s'il ne devait pas y avoir de lendemain

 

La vie est courte aimez jeunes filles

Au besoin prenez les choses en main et embarquez-vous

Au besoin tendez vos joues vers des joues brûlantes

Comme s'il ne devait plus y avoir personne après

 

La vie est courte aimez jeunes filles

Comme un bateau flottant sur les vagues

Posez votre main doucement sur mon épaule

Comme si personne ne pouvait plus nous voir

 

La vie est courte aimez jeunes filles

Tant que le noir de vos cheveux est encore sombre

Tant que la flamme dans votre cœur n'est pas éteinte

Comme si ce jour ne devait plus se reproduire

 

                                               gondola no uta

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L’élève

Mercredi. Cours de 8 h à 9 h, les têtes ont tendance à piquer du nez et le regard est vague. 10 élèves présents, 10 fantômes. Une question est posée et un élève tire au sort l'étiquette Bryan dans le petit sac à prénoms. Bryan lève des yeux ensommeillés et dit.

-          Madame il est trop tôt,  je suis fatigué.

Elle en reste muette de surprise. Une fois remise, elle enchaîne.

-          Le problème Bryan c’est que lorsque je vous interroge de 8 à 9 vous êtes fatigué et  quand c’est de 16 à 17 vous avez mal à la tête. Etant donné que nous avons deux heures de cours ensemble, et toujours à ces heures-là, que faut-il que je fasse pour vous entendre parler anglais ?

-          Les cours sont mal placés madame. Et puis l'anglais c'est trop dur le matin, ça sort pas.

Le « diable » a réponse à tout. Elle prend un air accablé et conclut.

-          Eh bien le jour de l’oral du baccalauréat, vous expliquerez tout ça à  l’examinateur, et en anglais, bien sûr.

Elle se retient mais elle n’a qu’une envie : lui hurler qu’elle en a marre des « glandeurs » qui se couchent à pas d'heures !

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Ophélie

20170820_190735Souvent elle se rêvait en Ophélie, sa longue chevelure blonde balayant les eaux où se reflétait le visage des fées qui s’étaient penchées sur son berceau à la naissance.

Maintenant, elle n’était plus une enfant, à 20 ans passés elle était en âge de se marier, comme toute jeune fille de bonne famille. Vierge et pure, elle attendait son prince, confiante, le cœur empli de toutes les légendes contés dans son enfance. Quelle ne fut pas sa surprise, par une belle journée d’été, de voir un jeune homme arriver dans leur propriété sur son percheron.

-          Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle.

-          Le prince de Montagne au Perche

-          Ce cheval est à vous ?

-          Oui, c’est mon fidèle percheron. Me feriez-vous l’honneur d’une promenade en barque ? Mon percheron nous emmènera jusqu'au fleuve.

-          Moi ? Me promener avec vous ?

-          Oui, pourquoi pas ?

-          Mais je ne vous connais pas.

-          Le fait que je sois prince ne vous suffit-il pas ?

-          Que nenni, monsieur. Mes parents n’y consentiront pas.

-          Vous n’êtes pas assez grande pour prendre votre décision seule ?

Elle le regarda étonnée. Ce prince avait des idées bizarres et, si son cheval n’avait point de grâce, lui en avait pour deux.

-          Soit, répondit-elle, allons-y.

Et ils partirent.

Personne ne sut jamais ce qui advint à la princesse. On ne la revit pas, le prince et le percheron non plus. La barque, elle, est encore amarrée à la rive. Certains disent avoir vu, par nuits de pleine lune, la princesse et le prince faire l’amour dans une barque tirée par un percheron. Mais ce ne sont que discours d’hommes avinés, ancrés au comptoir de chez Ginette

 

PS : photo prise à Tours

 

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La consultation

Souvent, il se consultait lui-même. Il fermait alors la porte de son bureau et déclarait qu’il était en rendez-vous en mettant sa pancarte " Ne pas déranger ! ". Ses proches craignaient pour sa santé mentale, mais n’était-ce pas eux – qui jamais ne se consultaient  – qui auraient dû craindre pour la leur ?

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