Presquevoix...

la maison de retraite

Il avait fait une fausse route mais les deux dames qui partageaient sa table continuèrent à mastiquer gentiment comme si de rien n'était. Ni ses yeux exorbités, ni son visage cramoisi, ni la langue démesurée qu’il tirait, comme à la recherche d’une aide extérieure, ne les alertèrent ; elles continuaient à mâcher leurs morceaux de poulet. C’est un homme de la table voisine qui alerta l’infirmière en criant.

Ce soir-là, deux pensionnaires de la maison de retraite "Au bon repos" moururent : l’un d’une fausse route, l’autre d’une crise cardiaque.

 

Posté par gballand à 06:55 - - Commentaires [4] - Permalien [#]


Double 6

20161103_115014Si tu fais double 6, tu peux m’embrasser, avait-elle dit surprise de sa témérité. Il lui avait aussitôt répondu qu'il n'en avait pas envie.

-          Ah bon ? Je croyais pourtant…

-          Tu croyais mal. Je n’aime pas les filles.

Elle essuya une larme. Comment avait-elle pu se tromper à ce point ? Ne ressentait-il  rien pour elle ?

-          Bon, eh bien changeons la règle, si tu fais double 6, tu pourras aller retrouver qui tu veux.

-          Tu n’as rien compris.

L’inconvénient avec lui, c’est qu’il gardait toutes ses émotions enfermées dans un coffre dont  il avait perdu la clef.

Pour faire diversion, elle changea de point de vue.

-          Bon, si je fais double six, je te dirai ce que je pense de toi !

Il resta muet et la laissa jouer…

 

PS : photo prise dans le parc du lycée que les "plasticiens" émaillent de leurs oeuvres.

Posté par gballand à 06:30 - - Commentaires [19] - Permalien [#]

C’est pas ma faute

Il n’arrêtait pas de dire  « c’est pas ma faute » et parfois il ajoutait même, comme un pied de nez : « c’est la faute des autres ».  Elle lui aurait volontiers fait avaler tous ses chapelets d’excuses jusqu’à ce qu’il s’étouffe ; mais peut-on tuer son beau-fils ?

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [18] - Permalien [#]

Chiante ?

Hier, dans le couloir, une élève montrait son tee-shirt à sa copine. Voyant que je l’observais, elle m’a dit :

-          J’ai un tee-shirt qui va vous plaire madame, j’en suis sûre.

-          Montrez-le moi.

Elle a ouvert sa veste et j’ai eu la surprise de lire l’inscription « Je suis very chiante ».  Je n’ai pu m’empêcher  de rire et d’ajouter : « Ah bon, vous êtes comme ça, vraiment ? »

Elle m’a répondu.

-          J’assume madame.

-          C’est bien d’assumer, mais vous pourriez aussi assumer  un comportement à l'opposé ?

-          Je peux pas, m’a-t-elle assuré avec un grand sourire.

La sonnerie a retenti et nous sommes entrés dans la salle. Le cours s’est déroulé normalement  – pour une fois -  sans aucune remarque intempestive de sa part. Dire qu’on est « chiante » suffirait-il à éviter de l’être ?

 

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [21] - Permalien [#]

Duo de mars

Duo de mars avec Caro.  Cette fois-ci, notre inducteur est une chanson de Serge Lama  - " Et puis on s'aperçoit " - à la mélancolie profonde...
Aujourd'hui vous pouvez lire mon texte.

 

 

La décision

 

Elle l’avait rencontré lors d’une foire à tout. Il s’était arrêté à son stand pour lui acheter des livres et elle lui avait chaudement conseillé l’aveuglement de José Saramago. Etait-ce prémonitoire ?

Ils s’étaient échangés leurs numéros de portable et s’étaient revus une dizaine de fois. Un amour naissait, peut-être. A leur dernière rencontre, il lui avait tendu un CD :  Je te conseille «  Et puis on s’aperçoit », c'est ma chanson fétiche.

Le soir même, allongée sur son canapé, elle écoutait Serge Lama. Sombre, très sombre. A vrai dire, elle n’en était pas surprise. Ce longiligne garçon de 40 ans à la silhouette noire traînait un air de vieil adolescent blasé et, à son énigmatique sourire de Joconde, elle comprenait que la mélancolie avait creusé chez lui un puits sans fond.

Cette chanson lui donna une irrésistible envie de pleurer. Après avoir sangloté tout son saoul, elle lui envoya le mail suivant : Paul, j’ai bien réfléchi. Il vaut mieux qu’on se quitte avant de se connaître. Pour moi, la vie c’est plutôt « Y’a d’la joie » que « Noir, c’est noir ». Je crois que tu  finiras par me haïr à force de me voir rire. Je te renverrai ton CD par la poste. N’essaie pas de me revoir. Sans rancune j’espère. Julia. 

Quatre ans passèrent, quatre ans de grandes et de petites joies, de pleurs aussi – parfois - jusqu’à ce fatidique 14 mars 2017.

Elle feuilletait un livre au rayon littérature française dans la librairie Compagnie quand un homme l’aborda.

-          Marie ?

Elle se retourna et manifesta bruyamment sa surprise.

-          Paul ? C’est toi ?

-          En chair et en os. Plus de chair qu’avant, d’ailleurs, tu ne trouves pas ?

-          C’est vrai. Un magicien est passé par là ?

-          Si on veut.

-          Qu'est-ce que tu deviens ?

-          Je dois te dire qu’il y a 4 ans, ta lettre m’a donné un coup de fouet. Je t’en ai vraiment voulu tu sais.

-          A ce point ?

-          Bien sûr, pour moi tu n’étais pas qu’une petite bulle de champagne.

Elle sourit et lui proposa de prendre un verre au café Cluny.

-          Va pour le verre. Seulement, cette fois,  risque zéro, je me garderai bien de te faire écouter ma chanson préférée !

Marie remarqua que Paul riait, il était beau quand son visage s'illuminait. C’était bien la première fois qu’elle l’entendait rire…

 

 

 

 

 

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]


duo de mars

Duo de mars avec Caro.  Cette fois-ci, notre inducteur est une chanson de Serge Lama  - " Et puis on s'aperçoit " - à la mélancolie profonde...
Aujourd'hui vous pouvez lire le texte de Caro, le mien sera publié le 15 mars.

 

 

Le beau Serge

« Whaaaaat ? Je rêve ! Serge Lama. Tu kiffes la chanson française toi ? ! » Un regard vers la paire de docs sagement rangée dans l’entrée et un autre plus appuyé sur mes piercings.

« Serge Lama, c’est comme la politique, mon opinion personnelle, je la garde pour moi. » Sur ce, je lui jette un coussin qu’il esquive difficilement ; il n’en peut plus de rire et évite à grand peine le suivant. Au bout d’un quart d’heure, échevelés et rouges, un coup d’œil à nos montres nous rappelle qu’on est bien parti pour rater notre séance de ciné.

Finalement on arrive juste à la fin des bandes annonces pour découvrir le dernier film expérimental que tout le monde dit avoir vu. Perso ça m’étonnerait, parce qu’à part lui et moi et une meuf étrange au premier rang, il n’y a personne pour visionner Mysterious object at noon.

Après, comme d’hab, on va descendre une pression Au petit fer à cheval. Il commence par m’épeler le nom du réalisateur. « Apichatpong Weerasethakul, franchement easy non ? Pas aussi simpliste que Serge Lama, j’avoue. » Heureusement il ne se met pas à rire comme un taré, sa barbe de hipster aurait pris un shampoing à la pils.

Je bois mon demi sans dire un mot ; c’est fou ce que le silence semble grossier dans un bar où l’on n’entend que le bruit des verres, les corps qui se lèvent et s’assoient, les conversations qui se superposent. Je finis par le fixer. « Tu aimes bien ma mère, Charlie. Alors évite de lui dire ce genre de connerie quand on ira la voir la semaine prochaine ; tu la blesserais à mort. Elle m’a biberonnée à Serge Lama. Parfois elle optait pour un Becaud, un Sardou, plus rarement Aznavour ou Ferrat. Mais toujours on y revenait, le beau Serge, ses p’tites femmes de Pigalle, son terrific je suis malade et toute la collection de vinyles. »

J’avale une grande goulée de ma deuxième pression : « Ma mère écoutait cette chanson en boucle et à 16 ans j’ai commencé me demander si la famille entière n’allait pas finir névrosée ou à l’asile. Je me sentais paumée d’entendre dans ces phrases tout ce que je ressentais. » A la façon dont Charlie me regarde, à l’heure qu’il est je pourrais raconter n’importe quelle débilité, il la goberait. Sauf que non, je vais la jouer réglo.

« Un jour, je lui ai demandé, pourquoi tu écoutes toujours ce mec et pourquoi toujours cette même chanson. Ma mère m’a répondu qu’elle était heureuse et que ce texte lui rappelait que la vie était absurde, que la solitude ça faisait partie du lot gagné à la naissance. Il y avait deux choix, regimber, elle me disait, ou accepter. Elle avait choisi la solution 2. C’est là qu’elle ajoutait, et c’est pas le tout de décider tout à trac, ma fille. Il faut remettre ça le lendemain, encore, et puis encore. Alors cette chanson, parce qu’elle est triste et vraie, elle m’aide à coller à la vie et me sentir bien, en phase avec ce qui reste beau du monde, même si ça paraît stupide. L’absurdité, faut faire avec, c’est mieux que vouloir s’y fracasser la tête. »

Il restait dans mon verre un fond de bière d’un doré pâle semblable à mon enfance. « C’est parce qu’avec le beau Serge, comme elle l’appelait, elle a su être une femme, une mère, une personne étonnante. Le renier, tu vois, ce serait comme cracher sur elle. Jamais ! »

J’ai dû appuyer un peu trop fort sur les dernières syllabes car il m’a examinée longuement. Il pouvait se montrer tellement obtus, Charlie, limite intolérant. Qui me disait qu’il n’allait pas se barrer. A ce moment j’ai bu la bière qui me restait en pensant à mother et aux paroles « et puis... on s’aperçoit que d'être deux, ça sert à rien, et puis... on s’aperçoit que d'être seul, ça sert à rien. ».

J’ai relevé la tête et il a souri, j’aime bien ça, ça lui donne un air de bonheur que l’on voudrait garder pour soi. « Tu crois qu’on peut kicker* ce vieux morceau ; ça doit donner un truc de dingue ! » J’aurais pu le crever pour ça, parce que le rap, pouah, dès qu’il en passe je me branche sur mes écouteurs. Il peut être vraiment grave, Charlie. N’empêche, il me plaît grave bien.

* http://nguemandong.over-blog.com/article-le-rap-de-a-a-z-par-nguema-ndong-116662450.html

Le pain perdu 05/03/2017

 

Posté par gballand à 07:00 - Commentaires [12] - Permalien [#]

L’envol

20160814_141441-          Alors, c’est pour quand ? Lui avait-il dit en l’observant du coin de l’œil car elle détestait qu’il la regarde en face.

-          Je ne sais pas, ça dépendra.

-          Enfin quand même, tu dois bien avoir une idée.

Evasive, elle lui avait répondu « on verra » et elle avait glissé sur le quai brumeux, tel un fantôme dans une ville endormie.

Son plan était préparé depuis longtemps – 3 ans peut-être -  mais l’exécution se faisait attendre. Quand serait-elle assez aguerrie pour le grand voyage ? Son voisin – ancien navigateur  revenu à quai pour une étrange histoire de mal de mer - lui avait dit que les goélands argentés mettaient quatre ans à acquérir leur plumage d’adulte.

Tous les jours, elle s’entraînait de bon matin. Après de très courts vols d’essai, elle partait au travail. Il n’y avait rien de plus réjouissant que d’arriver au lycée par la voie des airs. Elle  survolait le parc un long moment, puis elle se posait discrètement au cœur des arbres. Jusqu’au jour où son collègue de philosophie – un grand brun rêveur à l’air mélancolique – l’a surprise dans son plumage argenté.

Il ne lui a rien dit mais, dans son casier, il a laissé le message suivant orné d’une plume dorée : « L’oiseau en cage rêve toujours de nuages. »

Depuis, ils se sourient à chaque rencontre…

 

PS : photo prise sur les quais à Rouen

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]

Emploi fictif

Elle aussi, elle voulait un emploi fictif. Ras le bol de se lever à 6 h 30 cinq jours sur sept pour faire les mêmes tâches quotidiennes et entendre les mêmes « conneries ». Elle estimait qu’au bout de 30 ans de bons et loyaux services, elle le méritait ! D’accord, elle  s’appelait Pillon, et non  Fillon, mais on n'en était tout de même pas à une lettre près !

 

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags :

La maison

20160227_145532La mort émiette les corps comme les biens. La maison avait été démembrée. Marie, à la différence de ses deux frères, n’aimait pas cet endroit. Elle en était partie le jour de ses 18 ans et n’y était revenue que pour  l’enterrement.

Elle a dormi dans la chambre qu’elle occupait enfant, mais une fois la lumière éteinte, elle a senti un  souffle glacé sur son visage : il était toujours là.

-          Maintenant, c’est ma chambre, lui a-t-il dit d’une voix assurée.

Elle n’a rien répondu, mais elle a compris qu’en son absence le fantôme s’était approprié les lieux.

-          Tu ne t’es jamais demandée pourquoi tu m’entendais et me  voyais alors que tes frères ignoraient tout de moi ?

-          Non.

-          Parce que tes peines ont toujours été plus grandes que tes joies.

Elle a allumé la lumière ; c’était comme ça qu’elle le chassait avant. Mais il n’est pas parti. Il a crié.

-          Va-t’en ! Ici ce n’est pas chez toi. Ça ne l’a jamais été.

Elle a  abandonné sa chambre et s’est réfugiée dans la cuisine où elle a allumé toutes les lumières. C’est là que son frère l’a trouvée au petit matin, la tête dans les bras. Elle s’est réveillée avec le bruit de la cafetière.

-          Tu as dormi ici ?

-          Oui. L’autre est dans la chambre.

-          L’autre ? Le fantôme dont tu nous parlais quand tu étais enfant ?

-          Oui.

-          Tu as toujours tes hallucinations alors ?

Elle l’a regardé silencieuse, a bu le café qu’il lui a préparé, puis elle a dit.

-          Je vous vends ma part. Jamais je ne remettrai les pieds ici. C’est fini. Quant au fantôme, je parierai qu’il trouvera un bouc émissaire, si ce n’est pas vous, ce sera vos femmes ou vos enfants, les fantômes n’aiment pas le bonheur…

 

PS : photo prise à Cabourg en février 2016

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [12] - Permalien [#]

L’orgasme

- Maman, c'est quoi un orgasme ?

Sa mère la regarda surprise. Comment pouvait-on poser une telle question à son âge, tout juste 10 ans ? Elle essaya de tâter le terrain.

- Mais où as-tu entendu parler d’orgasme ?

Sa fille ignora sa question et continua.

- Alors, c’est quoi ?

Troublée, Madame Dupont, botta en touche.

- Je ne sais pas, tu demanderas à ton père.

Marion regarda sa mère d’une façon bizarre et conclut.

-          Bon, puisque c’est comme ça, je vais demander à mamie.

-          Mamie ? Surtout pas ! Elle ne va rien comprendre.

-          Alors réponds-moi !

Embarrassée, Madame Dupont finit par dire.

-          Un orgasme, c’est quand quelque chose nous fait très plaisir.

-          Alors, quand on mange du  chocolat, on peut avoir un orgasme ?

-          Oui, mais personne ne dit ça pour le chocolat.

Quand son mari entra, Madame Dupont en fut soulagée.

-          Tiens, tu tombes bien Michel, ta fille veut savoir ce que c’est qu'un orgasme.

Monsieur Dupont cacha sa gêne sous un masque d’autorité.

-          Ah non, pas ce soir !  Je suis bien trop fatigué pour répondre aux questions des petites filles trop curieuses.

Dépitée, la petite  fille partit en laissant ses parents dans la cuisine.

Le soir même, une fois couchée, Madame Dupont demanda en plaisantant à son mari qui semblait lire.

-          Au fait Michel, c’est quoi un orgasme ?

Elle non plus n’eut aucune réponse, Monsieur Dupont ronflait déjà, et de belle façon…

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [25] - Permalien [#]