Presquevoix...

L’amant de ma femme

Hélène m’avait apporté des fleurs de tournesol mais moi, je déteste les fleurs, surtout les jaunes. Je ne peux pas passer devant un fleuriste sans pleurer. Je lui avais pourtant dit qu’à chaque fois que je voyais des fleurs, je pensais à l’amant de ma femme.

Ma femme et moi étions mariés depuis un an, quand un inconnu a commencé à la couvrir de fleurs, nos vases n’y suffisaient plus. Il les envoyait par brassées, rouges, roses ou jaunes. Moi je m’étonnais - toutes ces fleurs, pour toi ? Lui disais-je - mais ma femme me répondait invariablement que c’était certainement une erreur… jusqu’au jour où j’ai trouvé un billet sur la table de la salle à manger : « J’en aime un autre, je te quitte. Oublie-moi. » Comme si on pouvait imposer à quelqu’un, par décret,  de vous oublier. Une journée lui avait suffi pour emballer toutes ses affaires.

Le jaune, c’est la couleur des cocus, la mienne. J’ai eu, très tôt, le pressentiment que je serais cocu. Vous savez, c’est comme ces maladies infantiles qu’on est sûr d’attraper un jour. Le problème c’est qu’avoir été cocu une fois ne m’immunise pas pour autant, et maintenant, avec les femmes, je me méfie. Je me demande même si elles ne nous disent pas qu’elles nous aiment au moment où la courbe de température de leur amour flirte dangereusement avec le zéro : une façon perverse d’avoir la paix pour vaquer à leurs amours interdites.

Pourquoi m’avait-elle apporté des fleurs de tournesol ? J’ai cru y lire un présage, alors j’ai pris les devant, ne vaut-il pas mieux quitter qu’être quitté ? Je lui ai écrit un mot tout simple : « J’en aime une autre, je te quitte. Oublie-moi.  » - que j’ai envoyé à son adresse. 

L’enveloppe m’est revenue quatre jours plus tard. Son adresse à elle avait été barrée à la règle et une écriture soignée avait écrit la mienne. Un tournesol somptueux avait aussi été dessiné sur la partie droite de l’enveloppe et, au cœur de la fleur, on pouvait lire ce mot : « lâche ».

Posté par gballand à 07:00 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Je suis...

 

OMBRELLEJe suis une ombrelle. Chaque jour je me protège du soleil et du sommeil dans l’ombre de ma vie. Les tissus, quels qu’ils soient, rendent mon être invisible à la pluie du temps. Celui qui suit mon âme dans l’étincelle d’un soupçon d’amour,  aura le vert et le noir comme cantique du jour.

Ces deux couleurs, parfois griffées  de blanc ou de rose,  donneront aux  mots des amoureux la sensibilité des rêves du soir. Leur vie voyagera ainsi sur la barque des poèmes du temps…

 

PS : « l’ombrelle » a été empruntée - grâce à l’aide de Patrick -  à Patricia qui est décédée  il y a trois ans. Son blog, lui, reste en vie.

 

 

 

 

.

Posté par gballand à 07:00 - Commentaires [18] - Permalien [#]

Les chiens

Plus je connais les Hommes, plus j'adore les chiens. Les humains me dépriment, surtout ceux qui se réjouissent de la vie, avec leur bonne conscience poisseuse. Franchement, merde, donnez-moi une bonne raison d’être heureux dans la vie, une seule ? Je déteste ceux qui insistent avec leurs « Et puis toi, tu peux décemment pas te plaindre, t’as un travail ! » C’est vrai que j’ai un travail et qu’est-ce qu’il me rapporte mon travail, à part des problèmes !

Le matin, quand mon réveil sonne, je n'ai qu’une envie,  lui asséner un grand coup de poing dans sa gueule farcie de minutes ! Et quand j’arrive au boulot, ça me démange de défoncer le portrait de mon chef de service qui nous rabâche toujours les mêmes slogans éculés : « Il ne suffit pas de répondre aux demandes des clients, il faut aller au-devant de leurs demandes »  etc.

Le triple imbécile. Un jour je lui serrerai le cou jusqu’à ce qu’il ne puisse plus respirer. Et à ce moment-là il se rendra compte que vivre, ce n'est pas vendre.

Oui,  je plains les chiens. Je me demande comment ils font pour supporter les hommes, les chiens ? A chaque fois que je vois un chien avec son maître, j’ai envie de me mettre à chialer et de lui dire : « Pauvre bête, obéir, toujours obéir, même quand on te dit des conneries tu obéis, tu ne crois pas que tu devrais partir ?  »

Pourtant je ne dis rien. Je me demande  si je ne suis pas  lâche. Si je ne l'étais pas, il y a longtemps que j’aurais  dit  à ma mère ce que je pensais d'elle, elle qui n’a jamais arrêté d'emmerder ses chiens…

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [18] - Permalien [#]

La lettre

IMG_0142Violente, cette lettre qu’il lui avait laissée à cet endroit précis. Lettre que tout le monde avait peut-être lue, qui sait ?

Il annonçait :

« Chère Adeline ou Chère Anne ou Chère Agnès ?

Combien de prénoms pour une même fille ? Je ne comprends pas cette variation en A. J’avoue que je préfère Anne entre les trois, ce prénom te va mieux au visage.

Alors tu vis ici.

Drôle d’endroit pour une vie, mais la peinture de la porte verte semble aussi fragile que ta peinture intérieure.

Drôle de rencontre que la nôtre, car nous étions appelés à ne pas nous voir : ce que tu aimes m’ennuie et ce que j’aime te déplait.

Trois semaines de voyages au cœur de l’inconnue m’ont suffi.

Maintenant je pars vers d’autres voyages et te dis adieu.

Mathieu »

 

Posté par gballand à 07:00 - Commentaires [19] - Permalien [#]

La nuit du dragon

La nuit où j'ai volé sur le dos du dragon, la vie pour moi avait perdu ses couleurs les plus vives. Il y avait juste l’absence qui me dévorait les entrailles. Quand le dragon m’a dit « Viens ! », je n’ai pas hésité une seconde, même si je n’ignorais pas que les dragons n’existaient pas. C’était la première fois que je voyageais sur le dos d’un dragon. J’avais un peu peur mais je savais qu’il m’emmènerait hors de moi et je voulais me fuir à jamais.

Nous avons longtemps voyagé, traversé bien des pays, vu l’Alaska et la terre de feu, Le Colorado et le Kilimandjaro, parlé avec des eskimos et des Indiens navajos… puis un jour, j’ai voulu rentrer chez moi. Je croyais que j’étais enfin prête à me retrouver. Lui ne m’a rien dit, c’était un dragon discret, de ceux qui parlent peu mais qui voient tout.

Nous avons à nouveau traversé déserts et forêts, villes et campagnes et par une  nuit d’été, il m’a déposée devant la porte de chez moi. Rien n’avait changé, la maison avait toujours deux étages, deux pommiers en gardaient toujours l’entrée et il y avait encore le chien qui aboyait au moindre bruit. Avant de partir, il m’a embrassée, les baisers de dragon ont la douceur des nuits étoilées. Je me souviens que j’ai pleuré lorsque ses ailes ont disparu dans le ciel.

C’était il y a longtemps, tu vois… Je ne sais pas pourquoi je te raconte cette histoire, peut-être parce que tu es le premier à ne m’avoir jamais rien demandé.

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [25] - Permalien [#]


Siffler ?

Il lui avait dit.

- Ce soir, si tu siffles les premières notes de notre chanson,   ça voudra dire que tu m'aimes.

Elle n’avait pas sifflé et il était parti. Longtemps elle l’avait attendu, blottie dans le silence de ses rêves, flottant au gré d’une partition inachevée.

Quand elle le revit par hasard, quinze ans plus tard, le pas énervé et la voix tranchante, elle remercia le ciel  de ne lui avoir jamais appris à siffler.

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [27] - Permalien [#]

Monsieur Augustin

20180301_123149Elle voyait M. Augustin à 17 heures, tous les mardi, depuis deux ans. Il  lui disait bonjour le regard sombre, s'allongeait avec lenteur sur le divan, puis il restait silencieux pendant deux minutes.

La vie de Monsieur Augustin était d'une terrible morosité et ses répétitions permanentes la plongeait parfois dans un endormissement léger.  Quand allait-il en finir avec ses ressassements ?

Cette photo, elle l'a prise discrètement le mardi 11 septembre pour une étrange raison : Monsieur Augustin avait réussi à dire qu'un jour il tuerait sa mère pour que son père puisse enfin vivre tranquille. Sauf que son père était déjà  mort...

PS : photo prise à Caen, dans une jolie chambre d'hôtes.

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [22] - Permalien [#]

Fin programmée ?

Et si je ne rentrais pas ? Chaque année la même question, chaque année la même réponse, le même manège désenchanté, le même fiasco.

Evidemment elle était libre de ne pas rentrer. Il suffisait de prendre un billet de train au hasard et hop, le tour était joué.

Soudain la voix de son mari résonna dans leur maison pimpante du bord de mer.

-          Chérie, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

Elle répondit.

-          Je n'en sais rien et je m’en moque complètement !

C’est à ce moment-là, précisément, que tout bascula.

Vous souhaiteriez sans doute savoir, lecteurs, où elle est aujourd’hui ? Mais comment le saurais-je ? Elle ne m’a rien dit.

Je sais simplement, qu’en cette fin d’après-midi, quelqu’un la vit disparaître dans la mer avec une valise à la main et ce fut la dernière fois où on l’aperçut.

De mauvaises langues racontent qu’elle s’est suicidée mais je sûre que non. Ce n’était pas son genre.

Je crois plutôt qu’elle a longtemps nagé pour chercher d’autres ports, des îles heureuses où les femmes caressent des hommes qui n’existent pas.

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [21] - Permalien [#]

La vie est-elle un étrange palais ?

Portugal avril 2011 047C'est là qu'il la séduite de son  regard simiesque. Depuis combien de siècles vit-elle dans le parc de cet étrange palais où le présent envahit le passé? Elle ne le sait même plus.

Ici, vivre  ne consiste en rien, sinon écouter les conversations d'êtres aux langues singulières qui pensent que la vie est faite de délicieuses photos dont ils ne connaissent pas même l’histoire…

 

 

PS : photo prise à Lisbonne, au "Palacio da Fronteira", il y a bien longtemps...

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [16] - Permalien [#]

Les comprimés

J’en ai assez d’avaler des comprimés pour aller mieux. Il faut que je m’oublie. Tous les matins, je  me réveille une demi-heure plus tôt pour les prendre : quatre boîtes, quatre comprimés, un ordre à respecter, et un comprimé à couper en deux. 

Hier matin, j’étais pressé – je n’avais pas fermé l’œil de la nuit parce que j’avais pensé à elle - et au lieu de couper mon comprimé en deux  je l’ai pris entier ; grossière erreur. Au bureau, je me suis endormi devant l’ordinateur et ma collègue Josiane n’a pas réussi à me réveiller avant 11 heures. Heureusement que le chef de service – un cinglé que j'ai toujours envie d'appeler Hilter – n’est pas entré à ce moment-là. Je n’ai pu me mettre au travail qu’à 12 h. A 13 h je descendais à la cantine pour en remonter à 14 h, et à 17 h, je repartais chez moi avec une migraine d’enfer. Une journée noire.

Une vie à bouffer du comprimé, ce n’est pas une vie, six mois que ça dure. Six mois que je n’arrive pas à avaler son départ. Elle a dû me porter la poisse. C’est bizarre la vie. Quand on vivait ensemble, c’est elle qui prenait des comprimés, il faut croire que la roue tourne. Maintenant,  elle est heureuse et  ne prend plus de comprimés, c’est tout au moins ce qu’elle m’a dit quand je l’ai rencontrée  dans l’ascenseur il y a quinze jours. Il faut dire que nous travaillons dans la même entreprise, mais pas au même étage, et avec des horaires décalés.

-         Comment tu vas ? M’a-t-elle dit pour dire quelque chose puisque nous étions condamnés à partager la même cage d’ascenseur.

-         Mal, lui ai-je répondu, et toi ?

-         Bien, je n’ai jamais été aussi heureuse de ma vie. Tu te rappelles tous ces comprimés que je prenais ? Eh bien depuis que je vis avec Paul, c’est fini ; avec lui je fais une cure de bonheur !

Je crois que je la déteste, mais ce n’est rien à côté de la haine que j’éprouve pour Paul, ce salaud qui se disait mon ami !

 

Posté par gballand à 07:00 - Commentaires [19] - Permalien [#]