Presquevoix...

La tête

20150322_142721Elle n’avait pas rêvé, juste au moment où elle allait prendre la photo une tête ensanglantée était apparue, à moitié cachée par la verdure. Elle en était d’autant plus sûre qu’une énorme main était passée au travers des barreaux pour jeter un papier qu’elle s’était empressée de ramasser. Elle l’avait déplié, fébrile. Un stylo mal assuré avait tracé ces mots  : « Sauvez-moi. On me retient là-haut depuis quinze jours. Je ne sais pas qui ils sont mais ils vont me tuer, ils me l’ont dit. »

Son amoureux piétinait, impatient ; lui détestait la photo et détestait attendre.

- Bon, on y va ? s’agaça-t-il.

- D'accord.

Et elle enfouit le papier dans sa poche avant de le rejoindre. De toute façon, il valait mieux ne rien lui dire, il ne la croirait pas. Il lui reprochait toujours d’inventer des histoires pour se rendre intéressante. Cette fois-ci, elle règlerait le problème toute seule…

 

PS : photo prise par Gballand, à Paris, passage Vivienne.

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Le pantalon

Quand elle s’est assise, le pantalon a légèrement craqué  et sa peau noire est apparue.  Il faut dire qu’elle met  des pantalons  si près du corps qu’ils se transforment en seconde peau. Sait-elle que lorsque son mètre quatre-vingt déambule dans les couloirs, des paires d’yeux suivent le balancement de ses fesses rebondies ?

Dans la classe, bien sûr, tout le monde doit être au courant de et elle  claironne en boucle des « trop grave, moi j'suis pudique, trop grave, qu'est-ce que j'vais faire ! ».

Je me retiens de sourire, l'adjectif " pudique " ne recouvre pas le même sens pour tout le monde. Je remarque d’ailleurs que ce mot qu'elle répète à loisir semble provoquer  quelques ricanements chez les filles. Ne la croient-elles pas ?

Si elle avait voulu mettre mon cours en l’air, elle n’aurait pas pu mieux trouver et je la maudis intérieurement...  

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Si tu veux

20150322_142113Le premier lui avait dit : " Si tu veux je t’offrirai des bonbons, des fleurs et des oiseaux." Elle l’avait cru, mais ses bonbons étaient amers, ses fleurs se flétrissaient aussitôt disposées dans les vases et ses oiseaux – des bêtes voraces aux ailes noires – avaient déchiqueté son âme en lui volant son enfance.

Le deuxième aussi lui avait dit  « Si tu veux je t’offrirai… », mais elle l’avait interrompu en lui mettant un doigt sur la bouche. «  Je  veux juste que tu m’aimes. » Effrayé, il était parti sur le champ.

Maintenant, elle attendait le troisième : que lui dirait-il ?

 

PS : photo prise Gballand le 22/03/à Paris, dans le passage Vivienne.

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Le deal

Par des milieux peu orthodoxes, elle avait fini par trouver quelqu’un capable de tuer. Quand elle rencontra le type - il s’appelait Jeff - elle lui dit tout de suite qu’elle ne supportait pas son divorce et que les choses allaient de mal en pis. Jeff pensa aussitôt qu’elle voulait envoyer son mari ad patres. Mais non, cette folle voulait qu’il la tue, elle, et elle lui proposait 10 000 euros pour le faire.

C’était encore une belle femme qui ne méritait certes pas cette fin tragique. Mais après tout, son éthique ne le lui interdisait pas.

Rendez-vous fut pris une semaine plus tard, dans le parking souterrain des trois fontaines, à 22 heures, niveau – 4.

Il se procura une arme et le jour J, il se présenta à l’heure dite. Elle était là, seulement elle n’avait que 1000 euros à lui proposer. Il refusa. Elle lui jura que s’il refusait, elle lui pourrirait la vie et raconterait tout à la police.

Il lui tira deux balles dans la tête et partit.

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Moi

Souvent elle se demandait quelle impression elle se ferait  si elle se rencontrait par hasard. Aurait-elle envie de lier connaissance ou préfèrerait-elle  prendre la tangente  ?

Ces deux questions trouvèrent une réponse immédiate quand elle  s'en ouvrit à son frère qui, sans nul doute, en profita pour régler quelques comptes avec elle.

- Tu te trouverais  égoiste et dépourvue d'empathie.

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Le patron

Quand j’ai dit à mon patron que j’étais en retard à cause du décalage horaire,  il m’a asséné un  « Vous vous fichez de moi madame Dupont, vous étiez dans la Creuse !» Je lui ai expliqué que si la Creuse était sur le même fuseau horaire que Paris, je devais néanmoins me réadapter au rythme parisien. Et j’ai conclu énervée.

- C’est pas parce que j’arrive avec une malheureuse demi-heure  de retard que la terre va s’arrêter de tourner !

Bien sûr il n’a rien voulu entendre. Mon patron fait partie de ces hommes qui ont toujours raison quoiqu’il arrive. Il est resté silencieux un instant, puis il m’a posé une question que j’ai jugée anodine. J’ai eu  tort de ne pas me méfier.

-          Madame Dupont, combien d’années de maison avez-vous ? 

-          10 ans, lui ai-je répondu surprise de ce brusque revirement de ton.

Et là, je ne sais pas ce qu’il lui a pris : il a desserré le col de sa chemise, tombé sa veste, il a ânonné des onomatopées bizarres d’une voix rauque, puis il s’est rué sur moi comme un fou. Avant que j’aie pu faire quoi que ce soit, ses mains emprisonnaient mon cou et il m’aurait tuée si Dumontier, le chef du service logistique, n’était pas grimpé à califourchon sur son dos pour qu’il lâche prise.

Ce jour-là, j’ai compris que mon patron me haïssait au point de vouloir me tuer. C’était il y a trois mois. Depuis, je suis en arrêt maladie. Chez moi je ne fais rien. Je passe mes journées à regarder mon cou dans la glace. J’ai encore la trace de ses mains sur ma peau, comme des stigmates. J’ai beau y mettre toutes les crèmes du monde, les traces ne disparaissent pas. J’en ai parlé à mon médecin ; lui non plus ne comprend pas, mais il essaie de me rassurer. Il me dit invariablement, de sa voix calme qui finit par m’horripiler « Tout va rentrer dans l’ordre Madame Dupont, ne vous inquiétez pas. »

En tout cas, moi, je sais bien que  rien ne rentrera plus jamais dans l’ordre. Je vis en décalage permanent…

 

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La question

A la fin du cours, trois élèves étaient restées pour lui poser une question. Elle avait bien vu, à leur mine, que la question semblait difficile, de celle qui relève certainement de l’intimité. Bienveillante, elle les avait encouragées à s’ouvrir. L’une d’entre elle prit alors la parole au nom des autres.

-          Madame, on se demandait si vous étiez enceinte.

Ce fut comme si le ciel lui tombait sur la tête. Elle ? Enceinte ? Certes, elle n’avait que 35 ans mais comment avaient-elles pu en arriver à cette conclusion ? Etait-elle aussi grosse que ça, de face ou de profil ?

Elle déglutit difficilement et leur dit que non. Les élèves en furent gênées et partirent sans lui dire au revoir.

Dès le lendemain, elle s’inscrivait dans une salle de gym…

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Le prénom

Elle avait appelé sa chienne « Pubis », et elle n’était pas mécontente du  petit effet que cela produisait quand elle l’appelait dans les lieux publics…

 

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L’anniversaire

20150305_100015Il lui avait dit : 58 ans, ça se fête ! Pourquoi, elle ne le savait pas, mais il en avait décidé ainsi. Et ils étaient partis dans la baie de Somme. Sur la digue, il lui avait ordonné.

-          Tiens, assieds-toi là, on va immortaliser.

Et elle s’était assise à l’endroit indiqué, pour immortaliser quoi au juste ? Elle n’en savait rien.

L’hôtel avait été méticuleusement choisi, le restaurant aussi ; une mise en scène finement orchestrée pour parfaire une chute qu'elle n'aurait pas même imaginée,  pourtant elle écrivait des histoires depuis plus de 20 ans.

Avant de la faire passer du statut d’être de chair et d’os à celui de personnage, il avait eu la courtoisie de lui expliquer :  Maintenant que ma nouvelle est achevée, tu dois mourir, désolé. Sois bien sûr que je te regretterai.

Et il la tua avec tact.

 PS : photo de G. B.  prise par C.V. le jeudi 5 mars 2015, à St Valéry sur Somme

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Duo de mars

Après le texte de Caro, voici le mien. La source d'inspiration est toujours Youkali, de kurt Weill. Pour lire les paroles, c'est ici.

 

 

Youkali

Quand la fée l’avait surprise dans l’oubli de son sommeil, elle lui avait murmuré « C’est presqu’au bout du monde » ; et elle l’avait suivie sans hésiter. Elles avaient toutes deux parcouru  de longues steppes battues par les vents  pour finalement arriver près d’une mer gelée ;  là, elle s’était  réveillée.

La pièce était plongée dans une semi-obscurité et à ses côtés, un homme : qui était-ce ? Elle se pencha au-dessus de son visage tranquille encadré de cheveux bruns. La veille, était-elle revenue assez  ivre pour avoir oublié qui l’accompagnait ?

Son rêve l’avait fatiguée et s’asseoir fut une épreuve. Pourquoi son corps était-il  perclus  comme si elle avait dû se livrer à un combat de chaque instant ?

L’homme ne bougeait pas et son visage d’un blanc laiteux ressemblait à ces têtes sculptées que l’on voit dans les musées. Il était beau ; bien plus beau que ceux qu’elle avait connus auparavant.

Elle se surprit à dire Youkali  ;  mais d’où lui venait ce nom ?  Elle le murmura à l’oreille de l’homme et quand ses lèvres effleurèrent sa joue, elle se rendit compte que sa peau avait la froideur du marbre. Elle frissonna.

Le téléphone sonna et elle répondit aussitôt. Une voix demanda.

-          Jeanne ? Comment ça s’est passé ?

-          Je ne comprends pas.

-          Eh bien tu l’as tué oui ou non ?

-          Mais qui ?

-          Ce type qui te faisait tourner en bourrique. Tu m’as dit hier que tu allais le tuer parce qu’il te prenait pour une conne.

-          Eh bien… je crois qu’il est mort.

La voix raccrocha avant qu’elle n’ait eu le temps de lui dire quoi que ce soit d'autre.

Oubliant le corps de l'homme, elle mit quelques affaires dans un sac. Ses gestes automatiques ne la surprenaient pas, ou si peu.

Une fois lavée et habillée, elle sortit, son sac à la main. Sur le pas de la porte, elle respira profondément, regarda autour d'elle, puis marcha d'un air décidé vers la voiture bleue qui attendait sagement non loin de la maison.  Ce n’était pas sa voiture mais, lorsqu’elle mit la clef dans le contact, celle-ci démarra immédiatement. Sans doute l’avait-on laissée à cet endroit pour elle, afin qu’elle parte au plus vite une fois sa tâche accomplie.

Alors que la voiture s’engageait sur l’autoroute, elle se surprit à fredonner  « Youkali, c’est la terre où l’on quitte tous les soucis, C’est, dans notre nuit, comme une éclaircie, L’étoile qu’on suit, c’est Youkali

Il y avait maintenant un quart d'heure qu'elle roulait. Elle se rendit compte alors, qu'il était temps de vérifier une  chose : qui était cette Jeanne, dans cette voiture bleue qui roulait vers Youkali ?

 

 

 

 

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Fin »