Presquevoix...

Le CAC

Hier, pour la première fois depuis dix ans, il avait fait les courses avec elle. Ils avaient parcouru les rayons d’Intermarché et mis leurs produits ensemble dans le caddy ; le bonheur presque absolu.

A la caisse, il avait tout rangé dans les sacs bleus à une vitesse qu’elle avait jugée tout à fait raisonnable. Lorsqu’elle eut payé, elle lui déclara :

-          Tu es reçu !

Il s’étonna :

-          Je suis reçu ? Mais à quoi ?

-          Tu as ton diplôme du CAC : « Certificat d’Aptitude aux Courses ». Avec 20 sur 20 dans toutes les disciplines : recherche des produits, choix des produits selon leur coût et leur qualité, rangement des produits.

Ce qu’il ne savait pas encore, c’est que les dix années à venir , il serait préposé aux courses, comme elle l’avait été les dix années précédentes.

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [19] - Permalien [#]


L'odeur

Avant-hier, le directeur m’a convoquée dans son bureau, au vingtième étage de la Tour Breteuil, pour connaître mon avis sur l’entreprise COR. Je le lui ai donné sans mâcher mes mots, mais au moment où j’ai voulu sortir, il m’a coincée contre l’armoire en fer. Il m’a dit  qu’il aimait mon côté rebelle et que ça l’excitait. Sa chemise était  bleu pâle et il sentait le musc. J’ai gardé sur moi son odeur pendant toute la journée. En parfait gentleman, il n’a pas insisté  quand je lui ai demandé d’arrêter et je suis sortie la tête haute.

Seulement voilà, maintenant, son odeur m'obsède...

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [20] - Permalien [#]

La pièce

Cette pièce de théâtre, elle l’avait au moins vue 6 fois en vingt ans, mais dès qu’elle repassait au théâtre, elle se réservait une place. Ce samedi 13 avril, quand arriva la scène finale, le fameux moment où le détective réunit tous les habitants de la maison pour leur annoncer qui est le coupable, elle se leva du Fauteuil H 3 situé à l’orchestre et elle hurla en pointant son doigt vers la scène  : « Je sais qui est le meurtrier, c’est lui, c’est lui ! ».

Toute la salle se tourna vers elle et oublia les acteurs.

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [15] - Permalien [#]

Confidence

Le dimanche après-midi semblait tirer en longueur, comme tous les dimanches après-midi qu’elle passait avec sa mère, chambre 12, au première étage de la maison de retraite où elle résidait depuis deux ans. Elle finit par  lui demander, plus par ennui que par curiosité.

- Quelle est la pire chose que tu aies faite dans ta vie ?

Sa mère hésita un instant et lui demanda, soupçonneuse, pourquoi elle lui posait cette question alors qu’elle connaissait déjà la réponse. Devant l’étonnement manifeste de sa fille, elle  répondit, agacée : me marier avec ton père, bien sûr, comme si je ne te l’avais pas déjà dit mille fois !

Posté par gballand à 07:00 - Commentaires [13] - Permalien [#]

Improvisation estivale

Les vacances c'est aussi improviser, et la compagnie  "World line" le fait avec enthousiasme.  Je vous laisse en sa compagnie.

Je serai de retour  le 16 aout, pour de nouvelles aventures fictionnelles. A bientôt !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Posté par gballand à 07:00 - Commentaires [10] - Permalien [#]



Une histoire de classes

Quand il vit son employé qui l’attendait près du chantier, crotté des pieds à la tête, le patron fit la grimace. Pour l’occasion il avait pris sa voiture personnelle qui venait d’être astiquée et il n’était pas question de la salir. Il sortit de la voiture, salua Rachid sans lui tendre la main et attaqua.

-  Je peux pas te faire entrer Rachid, j’ai nettoyé la voiture.

Rachid resta silencieux.

-  Il y aurait bien une solution : le coffre !

Rachid ne disait toujours rien.

-  Seulement on le fermera pas !

Rachid  hocha la tête.

-  Tu montes dans le coffre, je le laisse ouvert et tu te cales comme tu peux. De toute façon, on n’a que trois kilomètres à faire.

Rachid se glissa dans le coffre. Il n’était pas grand, mais ses jambes pendaient misérablement à l’extérieur. Le patron sourit d’un air satisfait, puis il monta dans la voiture et démarra en sifflotant.

 

Un parfum de scandale

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [20] - Permalien [#]

Duo

Pour notre  duo de Juillet, avec Caro, une peinture de Henri Lebasque, exposée à  Roubaix, au musée d'art et d'industrie André-Diligent.

 

lebasque

Vous pouvez lire, ci-dessous, le texte de Caro ; quant au mien, il est sur son blog : les heuresdecoton.

 


 

Jicky

Je me suis réfugiée dans le jardin d’hiver. J’allume une cigarette.

Trois jours avec les Marceau-Carmel et la bande et je me sens aussi molle que si j’étais à Juan, en train de bronzer sur la place privée de cousin Edmund. Longue bouffée, j’aurais dû faucher une coupe de champ. Je n’ai même pas le désir d’ôter ce stupide chapeau. Ni la robe.

Rébecca a eu cette idée, pour amuser notre long séjour à la campagne, un repas costumé. Ce matin, après quelques échanges sur l’un des deux courts de tennis, toutes les femmes, bien que l’élément masculin ne soit pas en reste, ont investi le grenier et plongé dans les malles. Quand je suis arrivée, en short en jean et débardeur, je n’ai eu qu’à me pencher pour cueillir cette robe et une paire de bottines à ma taille. Je me suis faufilée derrière un paravent et m’apprêtai à descendre dans ma chambre pour rajouter une touche de rouge sur mes lèvres quand je me suis retrouvée devant le tableau. Coincé entre un mannequin et une vielle armoire art déco qui dévorait l’espace.

C’était moi, comme une photo, mieux qu’une photo. Le portrait distillait une nonchalance soignée, l’ennui évidemment et ce que les hommes me murmuraient parfois au creux de la nuit, un soupçon de grâce.

Je suis restée sans bouger et j’aurai pu oublier le déjeuner façon années folles. Jusqu’à ce qu’il me tende un coffret et un sac. Il a tiré de sa poche un étui à cigarettes. Il m’en a offert une. J’ai jeté un coup d’œil vers l’inconnu, il était beau.

« Épatant non cette ressemblance ! » Il n’était déjà plus là.

Je retrouvai ma chambre légèrement étourdie par cette rencontre. Alors que j’ajoutais un peu de mascara pour souligner mon regard, j’ai ouvert le coffret, j’ai pris le collier, la montre, le bracelet. Et aussi ces trois mots : « Je vous attendais. » Un nom : Jicky.

Je suis allongée dans le jardin anglais, je viens d’écraser ma cigarette, un chapeau traîne au milieu du parfum trop fort des roses anciennes. Un week-end à la campagne, l’abandon, la langueur de l’été, un vieux tableau. Des pas se rapprochent.

Un soupir et je me relève, lisse ma robe, rajuste mes perles. Il se tient devant moi et me tend mon chapeau. Sa main s’approche de mon visage, raccroche une mèche folle. Je me penche vers ce parfum qui rappelle un temps passé, me rapproche des lèvres renflées. Je n’ai jamais aimé attendre.

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]

La voix

Elle devait se marier dans quatre jours mais il y avait cette extinction de voix qui n’en finissait pas. Allait-elle seulement pouvoir dire OUI ? Le curé l’entendrait-il ? Sa voix cherchait-elle à lui dire quelque chose qu’elle ne pouvait entendre ?

Pourtant, ce nouveau mari, elle l’avait  choisi avec soin ; pas comme le premier ni comme le deuxième ni même comme le troisième ou le quatrième. Avec celui-ci, ce serait du solide, elle le sentait.

Mais il y avait la voix, ou plutôt son absence...

 

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [18] - Permalien [#]

Route 66

P7281277

Elle marchait sur la route 66 depuis deux heures et l'ampoule sous son pied gauche la faisait souffrir à mourir ; deux heures avec pour toute perspective le bitume et les montagnes de nuages. Pas la moindre voiture ni le moindre camion. Elle désespérait. La nuit tombait, implacable. Son sac à dos lui lacérait les épaules et ses espoirs de dormir dans un vrai lit s’amenuisaient.

Jamais elle n’aurait dû dire au dernier type qui l’avait prise en stop d’arrêter sa voiture pour qu’elle descende. Seulement,  il avait tenté de mettre sa main sur sa cuisse et elle savait pertinemment que tout ça se terminerait mal.

 Soudain, un éclair déchira le ciel et elle vit écrit en lettres de feu le proverbe suivant : « Opportunity only knocks once »*

Sous le choc, elle resta immobile quelques secondes. C’est à ce moment-là qu’une voiture bleue pétrole pointa le bout de son nez. Elle leva son pouce, l’air conquérant, et le conducteur s’arrêta. Il avait un visage patibulaire et ses lunettes noires lui donnait l’air d’un mafieux. Il lui demanda d’une voix nasillarde où elle voulait aller. Elle donna le nom de la ville la plus proche, à 200 kilomètres, et le conducteur lui fit signe de monter.

Une fois la porte fermée, elle faillit le regretter, mais les inscriptions lues dans le ciel peuvent-elles mentir ?

 

*La chance ne nous sourit qu’une fois

PS : photo prise par C.V. aux Etats Unis en 2010

Posté par gballand à 07:11 - Commentaires [18] - Permalien [#]

Maman

Aujourd’hui maman est morte* et je suis soulagée. Maman s’est suicidée en se jetant du troisième étage. Bizarre, parce que maman était presque parfaite. Papa, lui, dit que maman est tombée en faisant les carreaux. Papa a toujours vu la vie comme ça l’arrangeait. Comment peut-il croire que maman faisait les carreaux ? Elle  détestait les faire ! Inutile de discuter avec papa, papa vit dans le déni ; il m’écœure.

J’ai toujours cru que maman avait droit de vie ou de mort sur moi, mais ce n’est pas moi qui suis morte, c’est elle. Quand j’étais petite, les bras de maman me faisaient peur. Quand ils m’entouraient, je croyais qu’ils allaient m’étouffer. Tout le monde disait que nous nous entendions tellement bien ! Moi aussi je l’ai longtemps cru. Pourtant je peux dire aujourd’hui que maman était mon bourreau.

Depuis un an, maman commençait à avoir des doutes. Ils sont arrivés sur la pointe des pieds et, avec les mois, ils ont tissé leur cocon de deuil. Il y a une semaine, maman m’a dit avec force : « Tu dois vivre ta vie ! ». Je l’ai regardée à deux fois, mais elle ne m’a rien dit d’autre, et moi, je suis restée silencieuse, comme d’habitude.

Aujourd’hui je descends les escaliers, ma valise à la main, je passe le seuil de la porte et je ne regarde pas derrière moi. Papa doit m’observer derrière le rideau de la fenêtre de sa chambre, peut-être qu’il pleure, mais je ne me retournerai pas pour lui dire adieu…

Aujourd’hui maman est morte, c’est mon anniversaire : j’ai vingt ans.

 

* Cette consigne avait été proposée – il y a longtemps - par les « impromptus littéraires », à partir de la première phrase de l’Etranger de Camus.

 

Posté par gballand à 07:00 - - Commentaires [18] - Permalien [#]



Fin »