Presquevoix...

La rencontre

« Ce jour-là, il pleuvait à verse. Je sortais du bureau de poste et je venais d’ouvrir mon grand parapluie quand un homme s’est rué sur moi et m’a dit :  La police municipale m’a désigné pour vous escorter jusqu’au centre-ville ! Et, d’autorité, il m’a saisi le bras et m’a fait tourner à droite alors que je voulais tourner à gauche pour rentrer chez moi. »

Elle en riait encore en racontant l’histoire à sa fille, pourtant c’était il y a dix-huit ans. Sa fille lui avait répondu, l’air rêveuse.

-          Et c’est comme ça que tu as rencontré papa ? Eh bien, il a drôlement changé depuis !

 

PS : prochain texte dimanche 28 mai.

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Les têtes

20170505_112201La nuit, tous les visages s’animaient et les conversations allaient bon train. La plus perfide, c’était Maeva, à l’extrême gauche et sa tête de turc préférée, c’était Madame Julia, la propriétaire du magasin. Elle adorait l’imiter, surtout quand elle flattait les clientes en quête d’une chevelure de substitution. Elle disait souvent « Cela vous va à ravir », « On ne pourrait pas mieux choisir » ou « C’est exactement le ton qu’il vous faut », et Maeva n’avait pas son pareil pour colorer chaque mot de l’intonation dont Madame Julia les parait.

Quant à Jane, la fille au chapeau et aux lunettes noirs, on la surnommait «  l’imitatrice ». Elle n’avait pas son pareil pour repérer les « tics » des clientes et le soir, toutes étaient passées en revue, un vrai défilé où l’hystérie était de mise. Les têtes riaient à gorge déployée, comme un pied de nez à la vraie vie que jamais elles ne connaîtraient...

 

PS : photo prise à Lyon

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Le FLM

Depuis une semaine, un nombre grandissant d’hommes et de femmes du réseau social Hook découvrait que leur profil signalait leur décès ; leur compte était irréversiblement transformé en compte de commémoration avec un message de souvenir accompagné d’une couronne mortuaire. De nombreux abonnés ne survivaient pas au choc de leur disparition virtuelle.

M. W W Chew, le Président de Hook, avait multiplié les messages rassurants, mais rien encore n’avait pu enrayer l’épidémie qui touchait déjà plus de 1000 abonnés  en France.

 Certains accusaient les réseaux russes, d’autres les réseaux terroristes, jusqu’à ce qu’un message viral  fasse surgir le nom d’une mystérieuse organisation - le FLM ( Front de Libération des Médias ) qui aurait des ramifications dans le monde entier...

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L’ascension

Il avait commencé comme simple rond de cuir et avait terminé comme chef  des sections I, II et III du Ministère de l’Evaluation et de l'Innovation Scolaire. Le secret de sa « réussite » ? Un moi hypertrophié qui colonisait la pensée de l’autre.

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Les jambes

20170505_112623Les jambes de femmes le fascinaient. La dernière en date, il l’avait volée à la devanture d’une boutique de mode, passage de l’horloge.

Maintenant sa collection totalisait 30 jambes, toutes aussi colorées les unes que les autres. Vous me direz : «  A quoi servaient toutes ces jambes ? »

Lui l’ignorait – il n’obéissait qu’à une pulsion -  mais son inconscient avait déjà archivé un dossier conséquent sur le sujet…

 

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L’ironie

Alain éclusait son deuxième blanc au comptoir du « café des amis » quand Michel – veste défraîchie et mine patibulaire – connu sous le surnom de « la purge », lui dit.

-Ya un truc qui m’échappe Alain, c’est quoi l’ironie ?

Alain, qu’on appelait « le prof » en raison de ses 15 ans de travaux forcés à l’Education Nationale,  lui répondit.

-          C’est simple. C’est te dire que t’es intelligent alors que t’es une vraie tête de con.

Michel plongea son nez dans sa chope  et ne répondit rien. Après avoir avalé sa dernière gorgée de bière, il déclara satisfait.

-          Alors ça serait te dire que t’es un pote alors que t’es un vrai fils de pute ?

Alain le regarda, surpris.

-          Alors ça Michel, tu m’épates. J’aurais presque envie de reprendre du service comme prof ! Allez, c’est ma tournée, tu prends quoi ?

 

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Le heurtoir

20170504_124402Elle avait hésité à frapper -  les portes provoquaient toujours chez elle le même effroi - et cette main lui semblait de mauvaise augure.

Le battant s’ouvrit. Dans la cour intérieure – classique en apparence  - elle vit un puits dont la  margelle usée était rongée par la mousse. Elle s’approcha, se pencha et du fond de l’obscurité surgit une voix : Si tu veux te jeter dans le puits, mes bras t’accueilleront avec douceur.

Elle s’éloigna d’un bond. Elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir et un géant – ou ce qui en avait tout l’air – resta un moment sur le seuil.

-          Vous faites quoi ? Lui demanda-t-il d’un ton brusque.

-          Je viens voir ma vieille tante : Madame Roy.

-          Elle est morte, répondit-il

-          Morte ?

-          Oui, elle s’est jetée dans le puits.

-          Ah bon ? Mais quand ?

-          Il y a un mois.

-          Vous en êtes sûre ?

-          Oui. Vous ne deviez pas venir souvent.

-          Non, c’est la première fois. Vous savez ce que c’est les familles…

Elle se demandait pourquoi elle lui avait dit ça. Ce géant n’avait certainement pas de famille et son degré d’empathie, comme celui de tous les géants, devait atteindre le degré O. Elle se demandait que faire : rester ? Poser des questions? Partir sans rien dire ? Mais le géant sauva la situation.

-          Vous savez, si elle s’est jetée dans le puits c’est qu’elle en avait marre. Je suis sûre que maintenant tout va mieux pour elle. Vous êtes la fille de sa sœur ?

-          Oui.

-          Eh bien vous direz à votre mère que sa sœur s’est suicidée, elle comprendra.

-          Très bien.

Et il ajouta.

-          Attendez-moi, j’ai un objet à vous remettre. Elle savait, je pense, que vous viendriez un jour.

Il monta les marches avec toute la rapidité que sa taille lui permettait et elle entendit des clefs fourailler dans une serrure. Cinq minutes plus tard il réapparaissait dans la cour intérieure en lui tendant un paquet minuscule.

-          C’est pour vous. Vous vous appelez bien Camille ?

-          Oui.

-          Ouvrez-le.

-          Vous êtes sûre ? Ben oui, c’est pour vous, je crois qu’elle vous aimait bien malgré le handicap.

-          Le handicap ?

-          Oui, vous étiez la fille de sa sœur.

Elle ouvrit le paquet et découvrit un médaillon argentée. A l’intérieur du médaillon, il n’y avait aucune photo.

-          C’est vide.

-          Votre tante était une originale.  Il y a aussi une lettre. Tenez.

Elle décacheta l’enveloppe, déplia le papier blanc et découvrit une citation : « Il faut tout apprendre, depuis parler jusqu’à mourir » Flaubert.

-          Je vous remercie. Tout ça est bien énigmatique.

-          Vous avez la vie devant vous pour comprendre, répondit-il le visage impassible.

Elle le remercia et sortit. Derrière elle, le battant se referma avec grand bruit. Une fois dans la rue, sa respiration se fit plus calme. Elle s’assit sur un banc, prit le médaillon dans la petite boîte, le mit autour du cou, puis reprit son chemin.

Le soir, quand elle voulut l’enlever, il résista et elle dut le garder pour dormir. Toute la nuit il chuchota, l'empêchant de dormir et, une fois ses secrets épuisés, il se tut.

Maintenant elle savait. Jamais plus la vie ne serait comme avant.

 PS : photo prise à Lyon.

 

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L’Inspecteur

Mardi dernier, lors de la présentation des épreuves de l’oral de l’agrégation, je me suis rendue compte que l’un des membres du jury était un inspecteur avec lequel j'avais eu un  problème en 1995.

Ce supérieur hiérarchique avait, entre autres, émis des doutes quant aux arguments que je lui avais présentés par courrier pour justifier mon absence à un stage organisé par ses bons soins à Bordeaux pendant les grandes grèves de 1995.

Par ailleurs, ce fonctionnaire  " zélé " avait envoyé un double de la lettre qu’il m’avait adressée à mon inspectrice référente, ce qui m'avait semblé le comble de l'abus de pouvoir.

Le responsable syndical du SGEN-CFDT -  auquel j'adhérais à l'époque  -  m'avait fait l'amabilité de répondre humoristiquement  à la lettre que l'inspecteur m'avait envoyée. Il était plus qu'urgent de faire descendre ce Monsieur de son petit balcon hiérarchique d'où il entretenait l'illusion que nulle loi ne pouvait être supérieure à celles qui émanaient de lui !

Voici cette lettre que j’avais précieusement gardée :

« Monsieur l’Inspecteur,

Suite à votre courrier du 3 janvier à Madame B, professeur au lycée des B, à R, le SGEN-CFDT tient à vous faire part des remarques suivantes.

Vous écrivez qu’il « n’était pas exact » que « tout déplacement était impossible les 29 et 30 novembre » 1995. Nous comprenons que cette affirmation vous ait paru inexacte… vu de Bordeaux. Nous tenons toutefois à vous rappeler que la gare de triage de Sotteville-lès-Rouen, nœud ferroviaire rouennais, était en totalité en grève reconductible dès le 25 novembre, bloquant totalement et de façon imprévisible tout trafic SNCF sur Rouen et sa région. Dès lors, que restait-il ? L’avion ? Nous espérons, pour les finances de l’Education Nationale, que les stages pédagogiques ne prévoient pas le remboursement de tels frais de déplacement. La voiture ? C’est exclu en ce qui concerne Madame B qui ne conduit pas et se déplace à bicyclette. Quant à ce dernier moyen de locomotion, vous comprendrez que les rigoureuses conditions climatiques aient dissuadé Madame B de l’utiliser : le calendrier des courses sur route clôt fin octobre pour ne reprendre qu’en février. Ce qu’on ne demande pas à un sportif professionnel, peut-on raisonnablement l’exiger d’une pratiquante courageuse, certes, mais dilettante ?

C’est donc dans des conditions agitées sur lesquelles Madame B n’avait aucune emprise qu’elle a dû vous prévenir à une date qu’elle n’avait pas choisie (…) et de façon officielle, soit par écrit et non par téléphone.

Que, dans l’urgence et l’affolement créés par une situation qu’encore une fois Madame B ne maîtrisait pas, elle vous ait écrit « sur une feuille de papier déchirée  et non sur une feuille de format A4 qui aurait sans doute mieux convenu à cette correspondance » doit être mis sur le compte du désir de vous prévenir dans  les délais les plus brefs, désir au nom duquel elle a sacrifié les détails pour sauver ce qui pouvait encore être sauvé : le stage pédagogique.

C’est pourquoi, Monsieur l’Inspecteur, nous comptons sur vous pour vous attacher en priorité au fond de l’affaire et non à la forme que Madame B a peut-être négligée, mais dans son seul souhait de servir au mieux l’Education Nationale.

Quoi qu’il en soit, nous vous prions de croire, Monsieur l’Inspecteur, au profond dévouement de Madame B et du SGEN-CFDT au service public de l’Education Nationale. »

 

PS : cette  publication sert en partie à guérir mon petit " moi " blessé car c'est la deuxième fois que j'échoue à l'oral de l'agrégation. Ce sera aussi la dernière. Dorénavant, je consacrerai mon temps libre à la lecture d'oeuvres que j'aurai choisies. Plus d'obligations, que du plaisir !

 

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L’escalade

Le pantalon tombait sur ses fesses et il arpentait la rue dans un sens et dans l’autre en hurlant.

-           Ça devrait être puni par la loi d’être pauvre !

A ce moment-là, un type l’arrêta et lui dit.

-           Ça devrait être puni par la loi de gueuler dans la rue que ça devrait être puni par la loi d’être pauvre.

-           T’es pauvre toi ?

-           Non.

-           Alors ferme ta gueule !

Le non pauvre ne fit ni une ni deux, il lui décocha un coup de poing qui l’envoya rouler au sol. C’est à ce moment-là que deux flics sont intervenus.

-           Vous faites quoi, là ?

-           Je fais régner le silence que la police ne fait pas régner, dit le non pauvre.

-           Vous savez pas que c’est interdit par la loi de faire régner sa propre loi, surtout à coup de poings.

A ce moment-là, le pauvre reprit du poil de la bête et, ni une ni deux, il cogna les deux flics en gueulant.

-           Ça devrait être interdit d’interdire !

 

 

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Mauvaise foi

 

-           Pauvre gosse, on lui a volé son âme*.

-           Comme tu y vas !

-           Oui, je maintiens ! Pauvre gosse ! Tu as vu ses parents ?

-           Ben qu’est-ce qu’ils ont ?

-           Tu appelles ça des parents ?

-           …

-           Oh, toi, de toute façon, tu te poses jamais de questions !

-           Ben c’est quoi être un parent alors ?

-           C’est justement se poser les questions que tu ne te poses pas !

-           Alors, selon tes critères, je suis pas un parent ?

-           Tu en es un par la force des choses, mais t’étais pas fait pour ça !

-           Mais toi oui, forcément !

-           Effectivement !

-           Tu as demandé à tes enfants ce qu’ils en pensaient, eux ?

-           De quoi ?

-           De toi, comme mère !

-           Ça va pas, non ?

-           Ben c’est quand même eux qui sont en première ligne, non ?

-           Et tu crois que c’est objectif les enfants ? Surtout les siens ?

-           Pourquoi ils le seraient pas ?

-           Parce que les enfants reprochent toujours des trucs à leurs propres parents, forcément ! Parce que moi, monsieur, je  fais pas partie de ces parents qui disent toujours oui !

-           Tu parles de moi ?

-           Oui monsieur ! D’ailleurs il y a qu’à leur demander aux enfants si tu  dis pas toujours oui  à tout !

-           Mais il y a pas deux minutes tu me disais que les enfants, il valait mieux pas…

-           On a quand même parfois le droit de  pas être d’accord avec soi ! En tout cas, je maintiens que ce pauvre gosse, il a pas eu de chance avec ses parents !

-           Alors que les nôtres…

 

* Phrase extraite de Monsieur Maléfique de Truman Capote

PS : petite pause. Retour le 8 mai.

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