Presquevoix...

L’anniversaire de mariage

 

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La table était presque mise, il ne restait plus qu’à… Seulement, les cinq invités prévus ne vinrent pas. Chacun avait une raison, une bonne. La première se disait stressée et avait peur de gâcher la fête, le deuxième et le troisième signalèrent qu’ils se séparaient et ne pouvaient plus supporter leur présence respective, le quatrième ressassait le départ de sa compagne, quant à la cinquième, elle était malade, le rhume des foins, avait-elle dit.

Juliette et Tristan se retrouvèrent donc face à face sous les arbres du jardin et commencèrent le repas qu’ils avaient prévu à 7. Juliette sourit.

-          Dix ans de mariage. Une bonne idée de nous mettre en face à face, c’est sans doute leur cadeau.

-          Allez, buvons un verre de cet excellent château Margaux que nous prévoyions à 7. Je peux t’assurer que nous lui ferons honneur.

-          A nous, dit-elle en levant son verre, à nous et à notre chemin de vie.

Ils terminèrent leur repas, un peu grisés, heureux de constater qu’il passait un cap sans faire couler le navire alors que d’autres…

 

 

 

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Les vieilles amies

L’hiver, elles se voyaient une fois par semaine, pour le thé ; l’une ronde, l’autre maigre, l’une taciturne, l’autre volubile.

- Les Français sont minables ! disait souvent l’une.

Quand elle avait dit ça, elle avait tout dit. Un dicton ponctuait souvent leurs dialogues.

- Les chiens ne font pas des chats ! 

Leurs conversations de salon se terminaient souvent dans la pénombre de ces fins d’après midi d’hiver où les thés fument dans les tasses et où le temps ressasse la vie de ceux qui ne savent plus vivre...

 

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Le nom

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Bonichon, ce n'est pas un nom facile à porter, et toute sa vie ma tante avait souffert car ses "nichons", comme disait sa mère,  ne s’étaient jamais formés. Il n’y eut qu’un homme qui s’était intéressé à elle, mais quand il lui avait expliqué pourquoi, elle en avait blêmi. Je devrais d’ailleurs, bienséance oblige, vous le cacher, mais ma tante est morte il y a vingt ans. Je dois ajouter, pour dire toute la vérité, que moi-même j'ai hérité du même nom.

En me voyant grandir et observer mes seins avec inquiétude – les miens poussaient à la vitesse grand V – ma tante m’avait dit qu’il valait mieux en avoir que se morfondre car on n'en avait pas.

-          Regarde-moi, avait-elle ajouté, pas de seins, pas d’amant, sauf un ! Et tu veux savoir pourquoi il a voulu me connaître ?

-          Oui, dis-moi, avais-je répondu.

-          Parce qu’il était LSD.

-          LSD ?

-          Oui, Laid, Sourd et Décevant.

Je n’avais pu m’empêcher de rire. Et elle avait ajouté.

-          Profites-en ma fille, Une poitrine c’est le premier pas pour entrer dans l’église de la résurrection, non pas du culte, mais du cul, si tu vois ce que je veux dire.

Je ne voyais pas tout parfaitement, mais je me souviens avec bonheur de ce moment.

J’ai bien sûr suivi la voie qu’elle m’encourageait à suivre, et j’en suis à mon 400ème amant. Je dois vous dire que j’ai un corps vif et chaud ; quant à mon moral, il est à toute épreuve.

 

PS : photo prise dans un cimetière de la Creuse

 

 

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La femme en noire

Toute de noire vêtue, elle avançait dans la rue tête baissée comme si elle venait de recevoir l’hostie. Intriguée, je l’ai suivie, parfois je suis des gens ; une vocation ratée de détective privée. Elle est entrée dans une mercerie de la rue des Oiseaux, moi aussi. Elle y a acheté des boutons, moi aussi, mais pas les mêmes. Les siens étaient nacrés et en les payant elle a dit à la vendeuse.

-          Vous ne trouvez pas qu’on dirait des hosties ?

La vendeuse a hoché la tête en lui rendant la monnaie. La dame en noir a pris la monnaie, son petit paquet, elle a fait une rapide génuflexion et elle est sortie.

-          Vous la connaissez ? ai-je demandé à la vendeuse.

-          La connaître, c’est un bien grand mot, elle collectionne les boutons, c’est tout ce que je sais d’elle. On la voit une fois par semaine, et elle achète toujours les mêmes. Des nacrés qui ressemblent à des hosties.

Je l'ai vue une seconde fois, une semaine plus tard,  près de l’église St Maclou où elle a pénétré sans hésitation. Moi aussi. Ensuite, elle  est tout de suite entrée dans le confessionnal où un prêtre, beaucoup plus âgée qu’elle, est entré à son tour. C’est à ce moment que j’ai entendu des cris rauques. Les siens ? Je me suis tout de suite demandée si elle n’avait pas avalé son bouton en forme d'hostie, mais était-ce bien ça ?

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La séparation

 

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Ce type avait une tête de loup. Un fou, c’est certain, mais quand il la suivit, elle fit semblant de rien et continua son chemin jusqu’au fleuve.

C’est là qu’il lui sauta dessus, non pour l’étrangler ou la manger - comme elle aurait pu le penser - mais pour lui dire qu’il l’aimait.

-          Moi ? Mais vous ne me connaissez pas, lui dit-elle aussitôt.

-          Connaissons-nous alors, fut sa seule réponse.

Elle pensa bien sûr au loup qui dévora le petit chaperon rouge, mais elle n’avait rien d’un chaperon rouge, même si certains l’imaginaient vulnérable.

Elle accepta donc et ils se connurent jusqu’à ce que le fleuve les sépare, un an plus tard. Nul ne connut la raison de leur séparation - sauf eux peut-être – et ce, pour une raison très simple, personne jamais ne les revit.

Seule une lettre envoyée à leur famille respective expliqua cette étrange situation :

« Nous nous séparons et partons chacun de notre côté. Ainsi va la vie de ceux qui veulent vivre une autre vie. »

 

PS : photo prise à Rouen, rue des bons enfants.

 

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L’empathie

Il n’avait jamais voulu être assassin mais on lui avait forcé la main. La première fois qu’il avait tué, sa chemise était à tordre, comme s’il avait perdu toute l’eau de son corps. La fois suivante, il avait mis du coton  pour absorber la sueur.

Il avait une qualité peu commune pour un assassin : l’empathie. Il n’était pas rare qu’il se laissât aller à quelques attentions touchantes avec certaines victimes toujours choisies avec le plus grand soin. Les annonces passées dans Paris Normandie à la rubrique « emplois » précisaient toujours que les candidates devaient avoir entre 25 et 30 ans, être blondes ou châtains clairs, mesurer environ 1 m 65 - la même taille que sa mère -  se montrer enthousiastes, disponibles, et le tout pour une rémunération  largement supérieure au SMIC. Quant au travail demandé, l’annonce ne le stipulait pas.

La première femme qu’il avait tuée - et son père l’en avait presque supplié - c’était sa propre mère. Comment aurait-il pu le lui refuser ? Elle avait fait de son père une épave. Une fois le pied à l’étrier, il lui avait fallu monter en selle plus vite qu’il ne l’aurait sans doute voulu et il était très vite devenu un cavalier émérite.

Depuis un an, après chaque meurtre, un rituel s’était imposé : il enfermait dans du papier de soie les cheveux de ses victimes dans l’éventualité d’une greffe. Qui sait si ce simple geste n’était pas aussi un ultime geste de tendresse ?

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Le mari de la voisine

Moi, je plains le mari de ma voisine. Mardi dernier il s’est confié à moi au rayon boucherie d’Intermarché. Il m’a  dit qu’il regrettait de s’être marié avec une psychothérapeute.

-          Si j’avais su ! a-t-il ajouté. Je ne peux rien dire sans que ce soit passé à la moulinette de l’analyse. Je ne sais pas si vous vous rendez compte ?

Oui, je  me rendais  compte, mais je ne pouvais pas lui dire que mon mari  était psychothérapeute, comme sa femme. Lui, sa phrase favorite quand nous avons un problème, c’est : « Encore ton vieux complexe d’Œdipe mal résolu ! » 

-          Chacun sa croix ! Ai-je conclu en regardant le mari de ma voisine droit dans les yeux.

Il m’a aussitôt demandé si je croyais en Dieu. Non, lui ai-je dit. Croyez-vous aux relations extra-conjugales ? a-t-il ajouté.

N’ayant aucun désir de coucher avec lui, je  lui ai juste répondu que mon mari, lui, croyait en Dieu et qu’il était pasteur.

-          Ah oui, je vois, a-t-il ajouté, mais que voyait-il ?

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la fuite

Souvent elle lui demandait s’il l’épouserait et jamais il ne répondait. Parfois il riait. Elle non. Un jour, il lui répondit avec une citation de Paul Leautaud : « Dans le mariage on fait l’amour par besoin, par devoir. Dans l’amour on fait l’amour par amour. »

- Fadaise lui répondit-elle. Tu utilises une citation mais celle-ci ne te correspond pas. Car en ce qui te concerne, le besoin joue un grand rôle.

Il ne dit rien, partant du principe que le silence apaise les maux.

Amusée, elle conclut.

- C’est étonnant comme le silence fait partie intégrante de ta vie, plus que les mots, mais sans doute as-tu peur d’en dire plus que tu n’en sais soit même ?

Il la regarda en souriant et se tut. A quoi bon entamer un discours qui ne le concernait pas ?

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Mado

Mado, de passage sur Presque-voix.

Petit(s) signe(s) de Mado (Photo et texte)

 

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Signes particuliers

 

Elle s’était d’abord crue trop «  normale », terme péjoratif dans sa petite tête d’alors. Puis, elle comprit que c’était d’insignifiance qu’elle souffrait, dénuée de ces traits distinctifs qui  en  rendaient d’autres remarquables à ses yeux. Dès lors, elle s’évertua à  s’approprier le moindre signe jugé original, pour l‘expérimenter.

Elle fut d’abord fascinée par une camarade au menton en galoche. Si bien qu’elle prit l’habitude d’avancer la mâchoire inférieure pour signaler sa singularité. En découvrant le strabisme, elle s’entraina à loucher. Elle repéra aussi divers tics, et leur trouva un certain chic. Ainsi, un temps, elle s’appliqua à imiter le balancement habile d’une élève sur sa chaise, jambes méthodiquement entrelacées. Cligner des yeux l’occupa quelque temps. Elle traversa ensuite une période « Ouiiich… ! » et s’acharna à emprunter divers accents insolites. Surtout, elle épia avec délice l’art des rongeurs d’ongles dont chacun exploitait une facette avec un talent tout personnel - une longue période d’apprentissage jouissif !

Les meilleurs succès de laboratoire avaient été ceux de son enfance. Mais bien sûr l’adolescence lui fournit-elle son lot d’expériences - avant qu’elle n’en saisisse, car elle avait mûri, le caractère grégaire : mouvement de tête désinvolte pour rejeter une mèche de cheveux, démarche mannequine et regard félin volés à la publicité, etc… Devenue plus velléitaire avec l’âge, elle finit par se prétendre peu douée pour la singerie. Elle cessa donc de copier les autres et en prit son parti : elle resterait transparente. Elle le resta un bon moment.

Et puis sur le tard, sans le vouloir, elle réalisa sa  propre palette  de TOC : sautiller avant de franchir certaines portes ; essayer de joindre les malléoles en marchant ; toquer de l’ongle les murs, … On se mit à la voir, enfin. A la regarder. C’était trop tard… Accoutumée depuis tant d’années à n’être personne, elle allait, indifférente à ceux qui la montraient d’un  doigt quelquefois  pointé  avant sur la tempe.

Elle ne remarquait même pas les gesticulations des enfants qui rivalisaient d’astuces pour la plagier au plus près. Peut-être en aurait-elle souri…

 

 

 

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Le principe du plaisir

 

 

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Un jour, énervée, elle lui avait dit.

-          Le principe du plaisir, tu connais, non ?

Il l’avait regardé le visage grave, comme à son habitude, et s’était replongé dans sa lecture.

Elle ne l’avait pas supporté et avait continué.

-          Tu pourrais rentrer dans la catégorie des ours mal léchés ou je me trompe ?

Il avait mis ses lunettes sur son nez, comme à son habitude, et avait fini par lui dire le plus calmement possible.

-          Tu devrais peut-être lire, comme moi, cela t’apaiserait. Et en ce qui me concerne, le plaisir, je le diffère plutôt que de tomber dans le trou.

Ce type la fatiguait. Elle ne resterait pas longtemps avec lui, à moins d’un miracle mais Dieu était si loin d’elle…

 

PS : photo prise avec, comme personnage principal, un vieil ours de mon enfance 😉

 

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