Suite de notre Duo de janvier. Toujours comme inducteur, cette photo que j’ai prise en octobre dernier sur le marché aux fleurs de Bruxelles.

Voici le texte de  Caro :

 

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Clash                                                                                                                                2018

 

J'ai gardé mon imper ; le printemps est frisquet. Les quais sont bondés : voitures jouant à touche-touche, deux-roues zigzagant entre deux taxis, un bus slovène qui semble chercher sa place. Et les passants. Quelque part derrière les bouquinistes et leur devanture pour touristes, la Seine. Le serveur vient de m’apporter un Blue Mountain. Ici, à l’Académie, le café infuse lentement. J’attends une poignée de secondes avant de goûter à son arôme de velours.

Autour de moi, la ville palpite toujours. Je viens à cette terrasse au hasard d’un ciel dégagé. Je m’installe, je commande toujours la même chose et j’observe les trajectoires de vie qui passent sur le trottoir, parfois s’arrêtent. Il m’arrive de retrouver dans cette agitation urbaine un reste de gouaille, une légèreté qui semble avoir fui la modernité.

Aujourd’hui au programme, il y a cet homme chez le fleuriste. Il charrie un hydrangea blanc dans son sac à dos et il hésite depuis vingt bonnes minutes entre le lot d’orchidées en promotion et un gros pot de pensées. Je viens de commander un second café quand il se retourne et s’approche de moi l’air furieux : « Ça va pas de me fixer comme ça ! Ça m’empêche de réfléchir. Qu’est-ce qui ne vous plaît pas ? Ma tête ou les hortensias ? »

Je ne sais pas pourquoi je lui réplique presque en chantonnant : « Mais le lilas, tu l'as appelé lilas / Lilas c'était tout à fait ça / Lilas ...lilas* » Le garçon de café arrive avec ma commande et regarde l’intrus bizarrement. Je lui souris pour le rassurer ; il hausse les épaules et repart. Il en a vu d’autres.

Le porteur d’hortensia n’a pas bougé d’un iota, pas plus que sa colère.

–        Un lilas n’importe quoi ! Y’en a pas ici. Vous imaginez mettre des lilas sur les balcons de cette ville.

–        Je n’ai pas de lilas sur mon minuscule balcon, juste deux rosiers anglais et des plantes aromatiques. Le lilas, c’est pour Prévert. Vous n’aimez pas Prévert ?

–        Qu’est-ce qu’il vient foutre là-dedans le poète ? Vous vous encastrer entre vos deux boules d’épines british et vous vous évadez du béton en fumant un poème ?

–        Non… Je m’encastre, comme vous le dîtes si joliment, dans le moment présent. Il faudrait essayer d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple**. C’est ce que m’a rappelé une amie, il n’y a pas si longtemps.

–        Je vois…

Je ne sais pas ce qu’il voyait mais sa voix s’était imperceptiblement apaisée. Qu’allait-il faire ? S’asseoir et boire un café avec moi ? Ou partir avec son improbable fardeau ?

 

* extrait de Fleurs et couronnes – Paroles – Jacques Prévert

** Spectacle – Jacques Prévert