Pour ce nouveau duo avec Caro, du blog les heures de coton, il s'agissait de s'inspirer de "Vocalise", de Rachmaninov. Aujourd'hui vous pouvez lire le texte de Caro, le mien sera en ligne le 17 novembre.

 

 Parle-moi. Parle-moi toujours.

 

Elle est là, cette petite musique, sa petite musique. Je ferme les yeux, je serre sa main comme s'il était à mes côtés. Je ne prie pas mais ma respiration s’espace. J’attends que ce qui doit être, se manifeste. A chaque événement majeur de ma vie, un souffle me parcourt, un léger frôlement où des doigts invisibles courent sur les cordes de mon être.

Nous nous étions connus jeunes, avec cette incandescence qui attisent les sentiments sans que l'on puisse en comprendre jamais les raisons. Nous étions ensemble depuis deux ans. Et un jour, l’absence. Il était introuvable. Que ce soit au bout du fil, à la fac, dans les quelques mètres carrés sous les combles où il rangeait sa carcasse dégingandée d'étudiant. Affolée par sa disparition, je m'étais finalement précipitée chez lui ; sa mère m'avait laissée entrer, me laissant seule dans sa chambre. Quand j’y suis retournée le lendemain, elle m'a claqué la porte au nez. Sa famille a ensuite déménagé ; vers le sud rapportaient les on-dit.

Cette année-là, le chagrin s'est accroché alors à moi avec une telle force que j’ai cru devenir transparente. Ma mère, par peur sans doute, me récitait, qu'il était parti, que c'était bien, qu'il ne me méritait pas. Que des bruits couraient sur lui, sur son engagement politique, les gens qu'il rencontrait de nuit après le couvre-feu. Elle me rapportait mille détails, comme l'arme et le laboratoire que la police d'état avait retrouvés dans une cave à son nom près de la station Les-Prébois.

J'ai passé des mois sur le fil, allant à la fac comme un automate. Me devinant surveillée de tous, je me suis perdue dans la foule anonyme des amphithéâtres. Un matin, j'ai senti un souffle dans mon cou. Je me suis rattrapée au mur tout proche pensant m'effondrer ; des notes venues de nulle part naissaient, rebondissaient tout autour de moi. C’était sa mélodie. Je nous revoyais assis sur son lit étroit, débâtissant et rebâtissant nos mondes, sa bouche et ses mots qui s'approchaient de mon visage. Parfois il arrêtait le disque qui nous accompagnait, prenait son violoncelle et jouait pour moi seule.

Le souffle se fait plus léger, imperceptible. Les autres étudiants s’écartent pour ne pas me bousculer. Le crescendo subit me secoue et je pose mes deux mains à plat sur le mur. Là je vois cette petite annonce mal arrimée au panneau d'affichage : un travail en Thaïlande, la possibilité de continuer à étudier dans le lycée français jumelé, de s'échapper.

Je suis restée plusieurs années à l'étranger. A mon retour, on avait commencé à démolir les hauts murs qui nous asphyxiaient et les nuits qui nous avaient fait nous réfugier dans nos maisons. Le monde n'était pas meilleur, pas pire surtout. Cela n'avait plus tant d'importance à mes yeux ; je savais son souffle et ses notes qui revenaient me surprendre et m'accompagner. Je n'étais pas sûre de le revoir. Pourtant, il n'était pas mort, ni même un « disparu », je l’assure.

Sa mère me laisse seule dans sa chambre. Rien ne manque. Excepté son violoncelle, son livre de partitions de Rachmaninov et la photo de nous deux qu'il glisse toujours entre les pages. Je reste assise sur le lit, immobile jusqu'à ce que la nuit me rende aveugle. J’entends alors ma voix coupante dans le silence : « Parle-moi. Parle-moi toujours. » Je me lève, il est tard et les rues vont être dangereusement vides. Je ne me retourne pas, je ne ferme pas la porte. Je ne suis plus là.

 

Luka Sulic - Rachmaninov Vocalise