Après le texte de Caro, qui a ouvert le Duo, voici le mien, et toujours cette "Vocalise" de Rachamninov comme inducteur.

 

Vocalise

 

Tous les soirs son nouveau voisin mettait le même morceau de Rachmaninov à 20h15 ; un rituel musical qui perturbait l’écriture de son troisième roman. Intrigué par ce fanatique de « Vocalise », elle commença à épier ses allées et venues. L’œilleton fut un précieux allié.

L’homme ne payait pas de mine : grand, maigre, dans les trente-cinq ans, revêtu d’un pardessus qui lui donnait un air d’épouvantail, il arpentait la vie comme s’il s’était agi d’arpenter les allées d’un vaste cimetière.

Il lui rappelait son dernier amant,  mort, comme les autres. Simple coïncidence ?  « Vocalise »… n’était-ce pas un titre séduisant ? Rachmaninov avait écrit ce morceau pour une voix de soprane. Une soprane comme héroïne, cela la changerait des névrosés qu’elle avait mis en scène dans ses deux précédents romans. Elle entrevoyait une femme gorgée de sève dont la vie pourrait se jouer entre ses  aventures amoureuses et les cours donnés au conservatoire.

Ses réflexions prirent un tour nouveau après le soir où son voisin frappa à sa porte. Il était 20 h  et l’heure du rituel approchait. Elle regarda à l’œilleton. C’était lui. Que faire ?  Elle ouvrit. C'était une aubaine pour l’écriture de son roman. Devant elle, il y avait un homme au visage chiffonné et aux yeux embués.

-          Bonsoir, je suis votre voisin.

-          Oui, je vous reconnais.

-          J’ai besoin de vous.

-          De moi ?

Il enchaîna très vite.

-          Oh, c’est quelque chose de simple. J’aimerais que vous écoutiez un morceau avec moi.

-          Celui de 20 h 15 ?

-          Comment vous le savez ?

-          Les parois ne sont pas épaisses. Rachmaninov, non ?

-          Exact.

-          Mais vous ne l’écoutez pas seul d’habitude ?

-          Oui, mais ce soir ce n’est pas possible.

-          Pourquoi ?

-          C’est la date anniversaire.

-          De quoi ?

Il ne répondit pas et lui fit signe de le suivre. Elle ne se fit pas prier. A 20 h 15, elle était assise à côté de lui sur le canapé noir qui trônait dans son salon et ils écoutaient « Vocalise » de Rachmaninov ; mais cette fois-ci, une voix de femme avait remplacé le violoncelle habituel. Elle ne dit rien pendant le temps  que dura le morceau, mais à la fin elle ne put s’empêcher de lui demander.

-          C’est une soprane que vous connaissiez, n’est-ce pas ?

-          Oui. Une amie. Elle est morte un 17 novembre. Elle avait 30 ans.

Elle voulut lui dire que son dernier amant avait lui aussi disparu un 17 novembre, mais elle préféra se taire, le pauvre avait l’air tellement bouleversé. Soudain, il lui prit la main et continua la voix tremblante.

-          Vous lui ressemblez tellement, c’en est troublant !

Il lui proposa un porto qu’elle accepta. Pendant qu’il la servait, elle pensait à son livre, aux hasards, aux liens entre les vivants et les morts.

Une fois son porto avalé – elle manquait de retenue en toute chose - elle lui confia.

-          Vous savez que vous ressemblez à mon dernier amant. Celui qui est mort dans un accident de voiture. Heureusement, il est mort avant de me tuer avec ses ressassements.

Le pauvre garçon s’évanouit aussitôt, trop d’émotions sans doute. Si le baiser qu’elle lui donna le ranima un peu, elle fut étonnée de sa réaction. Il se recroquevilla à l’extrémité du sofa, les jambes repliées sous lui, hurlant que jamais il ne l’aurait tuée, jamais, puis il commença une vocalise qui ne s’interrompit qu’avec l’arrivée du SAMU.

Une décompensation, lui expliqua le médecin avant d’emmener  son voisin à l’hôpital Sainte Anne.

Cette décompensation fut à l’origine de sa récompense - le Goncourt -  pour son troisième roman intitulé « Vocalise ».

Elle se demanda si elle devait lui offrir le livre et le lui dédicacer, mais elle eut peur de ce que la lecture pourrait provoquer en lui. Et s’il avait vraiment tué la soprane, comme elle le suggérait dans son roman ?

 

 

Luka Sulic - Rachmaninov Vocalise