Deux amies parlent, confortablement installées dans le salon d’une  maison bourgeoise.

 

-          Je me suis souvent demandée pourquoi tu mettais toujours du rouge.

-          Parce que j’aime le rouge.

-          Non, ça c’est trop facile.

-          Comme ça trop facile ?

-          Le genre de réponse que tu fais pour te débarrasser de la question.

-          Pourquoi tu dis ça ?

-          Je te connais, et c’est pour ça que j’insiste.

-          Bon, eh bien je mets du rouge parce que je suis une révolutionnaire dans l’âme !

-          Toi ? Une révolutionnaire ?

-          Eh oui, ça t’étonne hein ? Tu vois, toi qui croyais me connaître !

-          Enfin Marie, les révolutionnaires dans l’âme ne font pas le jeu de la bourgeoisie !

-          Moi ? Bourgeoise ?

-          Oui, parfaitement.

-          Tu es de mauvaise foi.

-           Enfin, franchement, tu vis dans un quartier cossu, tu as un mari cadre dans une grande entreprise, deux enfants qui vont dans une école privée que tu paies la peau des fesses et tu me dis que tu n’es pas bourgeoise ? Tu te prends pour une prolétaire peut-être ?

-          Je n’ai pas dit ça. Je dis juste que je comprends leur lutte et que je m’y associe de tout cœur.

-          C’est généreux de ta part !

-          Tu te fous de moi ?

-          Tu parles de cœur pour un truc où le cœur n’a rien à voir. Il s’agit de luttes sociales Marie.

-          Bon, changeons de sujet parce qu’on va se fâcher.

-          Attends, c’est trop facile,  tu ne m’as toujours pas dit pourquoi tu mettais du rouge.

-          Je te l’ai dit mais tu ne me crois pas, tu penses que je suis de mauvaise foi. Pourquoi tu n’écoutes jamais les autres ?

-          Tu me traites d’égocentrique, c’est ça ?

-          Non, je dis juste que les arguments qu’on te donne, pour toi, c’est toujours de la merde.

-          Ah bon, je suis comme ça ?

-          Oui, et je te connais bien, ça fait 20 ans que je te pratique.

-          Et tu crois que ça suffit pour me connaître ?

-          Pour avoir une petite idée, oui.

-          Et quelle idée tu as de moi ?

-          Tu veux que je sois franche ou que je te fasse plaisir ?

-          Eh bien, sois franche.

-          Alors allons-y : tu as un sacré sentiment de supériorité !

-          Moi ?

-          Oui, toi !

-          Comment tu peux dire une chose pareille ?

-          J’observe.

-          Le problème avec toi, Marie, c’est que tu n’es pas lucide.

-          Mais toi, tu l’es, bien sûr.

-          On n’a pas été élevées dans le même milieu, et ça, ça fait une différence.

-          Ah, parce qu’il faut avoir été élevé dans une famille ouvrière pour se proclamer « révolutionnaire » ?

-          Décidément, tu ne comprends rien. Mais tu ne vois pas que ta bonne conscience sirupeuse fait des ravages. Franchement, si tous les révolutionnaires te ressemblaient, on en serait encore au temps où les enfants allaient travailler à la mine.

-          Ça, c’est bas Louise, très bas.

-          Peut-être, mais c’est la vérité. Tu imagines tes deux poussins de 10 ans et 11 ans à la mine ?

-          Tu sais que tu dépasses les bornes, là. Tu m’en veux, c’est ça ? Tu m’en veux parce que j’ai des enfants et que toi tu n’en as pas ? Mais il fallait t’y prendre plus tôt et tu en aurais !

-          Allez, un partout, mais vraiment, on est dans la fange.

-          Ce n’est pas moi qui ai commencé, je te le rappelle.

-          Bon, il vaut mieux qu’on s’arrête là  sinon tu vas me dire que je t’envie  parce que ton mari est cadre très supérieur  et que le mien est chef de chantier ou parce que tu es agrégée et que je suis certifiée…

-          Je ne sais pas pourquoi avec toi, ça se termine toujours comme ça.

-          Moi non plus.

-          Et si on faisait la paix ?

-          D'accord.

-          Au fait, avec ton mari, ça va mieux ?

-          Toujours pareil : reproches et incompréhensions mutuelles.

-          Et toi ?

-          Idem

-          Bon, tu vois, on a au moins un point commun…

 

PS :  Le prochain texte paraîtra le vendredi 28 octobre.