Canalblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Presquevoix...
Archives
20 septembre 2012

Duo

Nouveau duo avec caro-carito, du blog " les heures de coton". Il s’agissait d’écrire un texte autour de cette chanson, " la symphonie d’Alzheimer.". Vous pouvez l'écouter plus bas, chantée par Luce. 

La chanson est de Barcella, pour savoir qui  est ce chanteur, c’est ici.

Le texte que vous allez lire est de caro-carito, quant à mon texte, il  est sur son blog

 

                                                                              _____________________

 La mort du bonhomme têtard.

 

bonhommesPremier jour. Un léger clic et ma vieille besace est prête. Lever tôt, réveil léger. Au dernier moment, je me décide à partir à pied. L’école n’est pas très loin. Il suffit de longer le chemin à travers la zone pavillonnaire du Moulin Bacôme. L’herbe est jaune et sèche au pied des allées de thuyas, l’été est tenace.

Je suis rentrée de Malaisie cette année. J’en avais assez de la chaleur, de l’éloignement et aussi des petits. Non que je déteste les enfants. Mais j’étais partie sur un coup de tête, j’avais rencontré Nico. Vécu avec lui. Puis, j’avais quitté Nico ou lui m’avait quittée, aucune importance. J’étais rentrée, j’avais trouvé un appart, un poste avec des grands d’école primaire. Finies les lettres qu’il fallait péniblement apprendre et dessiner, finis les chiffres trop nombreux, les chansons saturées de notes aigues et les feuilles pleines de maisons de guingois avec des oiseaux qui à force de feutre noir ressemblait à des corbeaux neurasthéniques. Au total, les petits bouchons me déprimaient, avec ou sans couette, jupe, bonbons et bonjours sucrés.

J’étais donc redevenue l’instit que je désirais être. Dans une ville de banlieue ennuyeuse et sans éclat. La cloche avait sonné sans même une fêlure, je me tenais derrière mon bureau. Devant mois 15 garçons, 13 filles.

Une demi-journée à blablater sur l’organisation (provisoire vu qu’il nous manquait une réponse de la mairie pour la piscine, un prof d’anglais fantôme … et une bibliothèque minuscule, repeinte de neuf avec un certain choix en livres, mais aucun rayonnage !).

La journée s’étirait, j’avais ramassé les derniers tests de calcul et de français. Dans deux minutes, je rejoindrai Magali pour surveiller la cour. Nous discuterions un peu de notre journée et de la directrice, aussi neuve que moi dans ses fonctions. La cloche de nouveau, plus qu’une heure à tuer. Je savais que je proposerais une activité de dessin pour meubler la fin de la journée. Nous illustrerons les dernières vacances. Va pour une demi-heure tranquille pour ces vingt-huit têtes plus ou moins blondes.

Tout à leurs souvenirs, ils crayonnaient maintenant avec ardeur. Parfois une main se levait et je ramassais la feuille colorée ; une majorité de plage et de ballons, des mouettes bancales et des robes à fleurs s’entassaient sur le bureau. Tiens, deux vues de montagne, et une télé qui mangeait toute la table, original. Je notai mentalement l’auteur du dessin, un maigrichon aux joues tavelées de taches de rousseur. À la place, je lui tendis un coloriage magique avec des opérations simples. Je repassai en revue les feuilles, filles joufflues, membres rembourrées. Je soufflai, ma première journée de classe marquait la mort du bonhomme têtard. Ce monstre au faciès hideux, aux mains hérissées de doigts et au corps rond et laid qui m’avait poursuivi pendant quatre ans avec autant de ténacité que les moustiques qui peuplaient le bord de mer d’Andaman.

Un léger bruit. Julien me tendait quelque chose. Machinalement, j’attrapai l’assemblage de triangles et de quadrilatères qui dès qu’il serait décrypté et crayonné formerait un paysage de la savane. Il s’en empara et bientôt je ne vis plus qu’une tête brune et décoiffée, s’agitant par moment, silencieuse à d’autres. Je remis à l’endroit le dessin en noir et blanc, respirai de travers et posai mon regard sur le gamin.

Un affreux, un immonde bonhomme têtard. Pouah. Rictus immonde - et détail ultime ! - un couteau planté dans le corps avec des gouttelettes de ce qui devait être du sang et qui couvrait toute la feuille. Je regardai le visage appliqué de l’enfant, je le voyais colorier avec application le vert qui marquait les multiples de 2 dans un losange.

Je l’attrapai juste avant l’étude. J’aurais dû être en chemin, mais je voulais écarter de ce premier jour de rentrée la perspective d’un enfant qui trainait peut-être quelques casseroles sociales insoupçonnées. Il m’expliqua benoitement qu’il s’agissait de M. Al Zeimer, un vilain, un monsieur qui avait attaqué Mamie sournoisement depuis le début de l’année et qui faisait qu’elle répétait inlassablement les mêmes phrases, lui chantait dix fois la même berceuse, lui servait trois chocolats au lieu du jus d’orange dont il était friand pour goûter. En avait-il parlé avec ses parents ? Il haussa les épaules… Papa disait que c’était cet Al Zeimer et qu’il fallait envisager le pire, maman dans un chaos de larmes et de cris soutenait que ce n’était pas ce gars-là qui était en cause, que c’était la vie et que pas question de mettre Mamie dans un enfer qui puait. Mamie.

« Julien ! » l’enfant faillit s’envoler, mais il se retint. « Au revoir, maîtresse. » Devant l’entrée de la cour, la femme brune se pencha pour l’embrasser, redressa tendrement le col du polo bleu ciel, leurs mains s’attrapèrent et ils disparurent bien vite au coin de la rue. Je remontai prendre mon vieux sac. J’avais pensé rentrer directement chez moi, trier et noter ce premier jour. Je me décidai à aller vers le plan d’eau. À la brioche angevine, je pris un jus d’orange et un petit pain et allai en direction du bord du lac. Assise dans l’herbe, je branchai mon i-pod et j’écoutai en boucle cette chanson, Symphonie d’Alzheimer... Je repensai à mes propres vacances, au repas de famille du 15 août aux Sables-d’Olonne et ces failles de mémoire si proches que j’avais observées chez Mamoune, notre doyenne, notre pierre angulaire. J’appuyais sur le replay. Cette chanson m’avait obsédée tout l’été ; pourtant je n’arrivais pas à la lâcher.

Un canard s’ébroua devant moi. Je vis passer un jogger. Je repensai à Julien ; moi aussi, soudain, j’avais envie de tuer ce sale bonhomme têtard, quel que soit son nom Al Zeimer ou autre chose.

Commentaires
C
Merci déjà pour la lecture de ce texte long, je sais c'est pas top pour un blog et j'apprécie l'effort. Et ta remarque m'a fait sourire.<br /> <br /> <br /> <br /> Je ne suis pas trop sûr d'avoir le temps de beaucoup surfer mais j'ai repéré la photo du vélo. :)
Répondre
C
Merci pour ton long et flatteur (et sans flatterie) commentaire. J'ai bien aimé écrire ce texte même si... le sujet n'est pas le plus gai mais bon. j'ai choisi j'assume :D
Répondre
D
Oui, jolie fable, mais, au fait, de quoi parlait-elle donc ?
Répondre
G
Les jeux de la mémoire et du hasard. Mémoire de la narratrice et celle des enfants. Tes descriptions de l’école présente et passée à travers des détails choisis avec minutie sont drôles et intimistes à la fois. Cette personnification de la maladie fait sourire, c’est un tour de force. Des liens se tissent entre les personnages, puis entre les personnages et le lecteur qui lui aussi, pense à cet Al Zeimer qui ne rôde jamais très loin. Une réussite.
Répondre
Presquevoix...
Newsletter
8 abonnés