Le Tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.


La liste complète des participants se trouve ici, grâce à Brigitte Célérier.
Aujourd’hui l’échange a lieu entre   L’Irréductible et Presquevoix

 

 

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Vision aplatie

Quand je rentrais chez moi, le soir, elle était immanquablement assise devant la télé. Toute la journée elle s’était enfilée les Sophie Davant, Nagui et autres Julien Lepers, avant de finir par David Pujadas.

Depuis un an, elle vivait dans la grande dépression (sa crise économique perso) et je n’avais qu’une hâte : ressortir rapidement du logement dès que j’y étais entré.

De loin, tout semblait pourtant tranquille. Nous habitions dans la deuxième tour de l’ensemble de bâtiments plantés au beau milieu de quelque part. La ville de Saint-Denis se trouvait juste à quelques kilomètres, avec sa fac appelée « Paris 8 », autrefois célèbre, et dont les livres de bibliothèque portaient le tampon « Vincennes » sur leurs trois tranches.

Je me demandais ce qu’ils allaient faire de l’immense terrain vague – impossible de ne pas penser à l’éditeur – car des travaux semblaient s’annoncer : des bulldozers étaient parqués ici ou là, des grues commençaient à tournoyer dans le ciel accommodant.

Un stade ? Cela aurait pu être utile car, depuis notre immeuble, c’était l’accès gratuit aux matchs de foot. Un complexe nautique ? En hiver, si c’était chauffé, pourquoi pas ? Une vaste serre à légumes (concombres, tomates, poireaux…) ? On irait faire son marché directement sur place.

Il faudrait bien trouver une solution : le paysage était quand même désolant, désertique, débilitant. Le soir, je montais les vingt étages à pied (récemment, j’avais lu dans Libération cette formule : « l’ascenseur social sent la pisse »), il paraît que c’est un excellent exercice physique. Je n’étais même pas essoufflé quand je sonnais à la porte 2012.

– C’est à cette heure-là que tu rentres ?
– Mais il n’est que 20 heures 25 !
– Oui, mais la paëlla de chez Carrefour est froide, maintenant, et j’ai déjà mangé ma part…

Le même refrain, à peu près, tous les soirs. Dans la journée, c’était tellement plus paisible : je travaillais à Paris dans une marbrerie funéraire en face du cimetière du Père-Lachaise, et les clients se succédaient presque sans interruption (façon de parler).

J’avais une voiture de couleur noire, aux vitres fortement teintées : impunément, je roulais sans attacher ma ceinture, je téléphonais quand ça me chantait, je buvais de temps en temps une Mort subite, suivie d’un gros cigare. Ils n’avaient pas encore interdit les automobiles masquées.

Après avoir terminé mon plat, je demandai à ma femme si je pouvais regarder une émission sur Arte consacrée à Leonora Carrington, peintre surréaliste qui venait de décéder le 25 mai à Mexico.

– Pas question, me dit-elle, il y a Esprits criminels sur TF1.
– Marre de ces séries américaines, c’est toujours pareil !
– C’est parce que tu ne les regardes jamais…

Une idée me vint tout à coup et, comme du café renversé sur une table en formica, s’élança impérieusement dans mon esprit.
Je dis à Roberte, ce soir :

– Viens voir, là-bas, on dirait qu’il y a quelqu’un qui marche dans le champ, comme s’il cherchait quelque chose !

J’avais ouvert la fenêtre et l’on pouvait apercevoir cette silhouette minuscule, une sorte de chercheur d’or ou de terre, fouillant le sol avec un pic.

Roberte se tenait à côté de moi, je sentais la courbe de son sein gauche ; soudain je lui donnai un grand coup de poing dans le dos, elle bascula par-dessus le balcon et alla s’aplatir tout en bas sur le ciment, pas très loin de l’endroit où je garais ma voiture (celle-ci l’avait échappé belle).

Il était déjà tard, le bruit mat (elle n’avait pas crié, suffoquée sans doute par l’imprévu et la violence du choc) n’avait semble-t-il alerté personne – la télé marchait à toute blinde dans tous les étages. J’avais un alibi : elle était dépressive, il fallait bien que cela arrive un jour ou l’autre, nous n’aurions jamais dû habiter dans cette tour. J’avais eu l’impression d’une séquence mortelle du 11 Septembre 2001 à New York.

Pour les obsèques et la sépulture, je m’en occuperais directement, une fois l’émotion refroidie. En plus, grâce à ma position professionnelle chez Groleau, j’aurais sûrement droit à un prix.



Texte et photo : Dominique Hasselmann