Au restaurant, il s’était assis face au public, elle était face au mur. Peu importe, pensa-t-elle, aucun besoin de regarder les autres puisqu’il était en face d’elle. Par contre lui ne pensait pas ainsi et elle s’en aperçue immédiatement. A chaque fois qu’elle lui parlait, il ne la regardait absolument pas mais s’intéressait aux allées et venues.

-          Dis-moi, tu m’écoutes ou tu regardes des mannequins qui défilent ?

-          Je peux parfaitement t’écouter sans te regarder, tu sais.

-          Mais c’est merveilleux. Quelle capacité de concentration tu as acquise au fil des ans. Et surtout quelle attention !

-          Je peux même te répéter l’intégralité de ton discours si tu veux.

-          Non, épargne-moi ça, j'ai peur que tu te trompes. Bon, en tout cas, pour notre  prochain repas  au restaurant, on fera l’inverse, tu te mettras face au mur, et moi face au public, pour faire comme toi. Tu verras, c’est génial d’avoir devant soi quelqu’un dont le regard vous ignore et vous fait voyager au pays de l'invisibilité. Merci pour le voyage.

Il n’ajouta rien et elle nous plus, mis à part qu’elle demanda un deuxième verre de vin au garçon. Parfois le vin donne à la vie des couleurs de rêve.

Ce soir-là, avant de s’endormir, elle se dit qu’après 20 ans de vie commune, les yeux et les oreilles sont souvent aux abonnés absents, à moins de voir en l’autre une image qui est mieux que l’autre. Elle repensa immédiatement à une chanson de Jeanne Cherhal - « Quand on est moins amoureux » -,  chanson qui la fit sourire, parce qu'elle avait raison, Jeanne,  pourquoi se crever les yeux quand on est moins amoureux; franchement !