Aujourd'hui, j'ai encore oublié d'être malheureuse.  Ça m'arrive de plus en plus souvent, est-ce que je dois m'en inquiéter ? Si le malheur est violent, le bonheur l'est d'autant plus, surtout lorsqu'on n'y est plus habitué.

Ce matin, au jardin public, une enfant est venue vers moi, c'est la première fois que je reviens dans un jardin public depuis que Juliette n’est plus là. La petite fille m'a souri et m'a parlé, jusqu'à ce que sa mère arrive, affolée

- Viens ici, tout de suite, a-t-elle crié sans même m'adresser un regard, je t'avais bien dit de ne pas t'éloigner.

Est-ce qu’elle croyait que j'allais lui enlever sa fille ? Mon dieu que les adultes sont abjects. Voilà ce que j'ai pensé, mais je n'ai rien dit et j'ai fait un geste de la main à l'enfant qui partait, traîné par sa mère. J'ai dû enfiler ma veste, je tremblais de froid, pourtant le soleil était déjà haut dans le ciel.

Je n’aurais jamais dû entrer dans ce jardin, je n’étais pas encore prête. Je me suis souvenue des après-midi passées au parc avec Juliette.  Elle était si mignonne, tout le monde le disait. Dès que je poussais la petite porte à battants, elle s'échappait pour courir jusqu'au bac à sable où elle ne se lassait pas de remplir  ses seaux à l'aide de sa  pelle.

Ce soir, je suis assise sur le fauteuil  près de la fenêtre  et je regarde la rue derrière les rideaux, comme toujours à la même heure. La nuit commence à tomber, il est 21 heures.

 J'aime ces fins d'été où le jour arrive encore à lutter contre la nuit vorace. Est-ce qu'un jour Juliette me pardonnera ?