Un coup de pédale pour le démarrage, le vélo a glissé sur le bitume glacé du matin. La liberté est au bout de la pédale et la prison à la fin du trajet. J’ai descendu la rue Ango, j’ai tourné à gauche, rue Constantine pour arriver dans la rue du Clos. Rien que du plat pour aiguiser mes pédales du matin. J’ai voyagé tout droit en territoire connu. Le vent cinglait mon visage et mon nez furieux pestait contre les odeurs d’usine et de gaz d’échappement. J’ai glissé devant la préfecture où une mamie faisait pisser son chien devant un gardien somnambule. Le feu est passé au rouge. J’ai doublé impériale un mastodonte pollueur et je me suis placée souveraine devant lui sur ma petite reine. Avant le feu vert, j’ai démarré. Au carrefour du théâtre des arts, j’ai obliqué à droite, pourquoi, je n’en sais rien, un peu d’imprévu me ferait du bien dans la grisaille du matin. J’ai reçu deux gouttes de pluie et j’ai prié pour que les cieux soient cléments ! J’ai traversé le pont Mathilde. En contrebas, sur la Seine, un paquebot blanc alignait ses yeux ronds. Pauvres touristes, contraints de supporter brouillasse entre pluie et ciment ! Mon vélo a arpenté l’avenue principale et j’ai senti les freins gratter le pneu de trop près. J’ai regardé l’arrière du vélo, peu soucieuse de l’avant et BANG, choc contre pare-chocs, j’ai percuté une voiture et me suis retrouvée sur le capot - Mon vélo, où est-il ? -. J’ai entendu une voix qui glapissait « Pauvre connasse tu peux pas faire attention ! », des insultes se bousculaient à mes lèvres, mais aucun son ne sortait. J’ai entendu de lointaines invectives mais je ne suis plus là, je suis loin, je ne sais où. Je crie mais personne ne répond. Je suis perdue. Où est mon vélo ? Rendez-le-moi !
Un homme arrive, alerté par mes cris. Il me regarde bizarrement, ceint de blanc, une auréole sur la tête.
- Calmez-vous ! Vous êtes à l’heure !
- A l’heure pour quoi ? Je ne vous connais pas !
- Pour la cérémonie. Allez vous habiller !
- Quelle cérémonie ?
- Ne faites pas l’idiote ! Vous le savez bien et nous n’avons pas de temps à perdre. Prenez ces vêtements !
- Et où je m’habille ?
- Dans la cabine là bas !
Je rentre dans la cabine d’essayage, vaincue et contemple catastrophée les vêtements donnés : un tailleur blanc, des chaussures blanches, un voile blanc. C’est de la folie. Ce n’est pas mon style. Je ne peux pas.
- Alors, vous êtes prête ?
- Non. Je ne peux pas mettre ça ! Impossible !
- Et pourquoi ? Allez, pas d’états d’âme, dépêchez-vous !
Je sors voilée, de blanc vêtue, je ne me reconnais plus, je ne suis plus moi, j’ai peur.
- Vous êtes parfaite.
Il m’entraîne par la main à travers des espaces ouateux et nous arrivons devant une cathédrale de verre.
- Mais, je ne vais jamais à la messe et les visites d’église, ce n’est pas…
- Et alors ? Il faut un début à tout dans la vie. Aujourd’hui, vous serez la Vierge Marie.
- Quoi ? La Vierge Marie ? Mais c’est impossible, je ne suis pas pratiquante et surtout, je ne suis pas vierge !
- Qui vous a dit que Marie était vierge ?
Il est certainement fou. Je dois le semer au plus vite mais il me tient de près.
- En rentrant vous prendrez le Christ emmailloté dans vos bras et vous chanterez « tu es mon berger Ô Seigneur ».
- Mais vous êtes fou ! Je ne connais pas la chanson et je ne veux pas être la Vierge Marie !
- Taisez-vous et faites ce que je vous dis où il vous en cuira ! Ajoute t’il d’un air menaçant, l’index pointé vers moi.
Je pense soudain au doigt de Dieu, aux flammes de l’enfer et je préfère me résigner. Après tout, être la Vierge, pourquoi pas ?
- D’accord, je serai la Vierge. C’est un rôle de composition mais je veux bien essayer.
- Vous avancerez dans l’allée centrale, les yeux inspirés levés vers le Ciel, le Christ dans vos bras, le berger à vos lèvres et vous vous arrêterez devant l’autel. N’écoutez pas la foule qui vous appellera, ne répondez pas aux bras tendus, continuez à avancer jusqu’à l’autel où vous recevrez l’hostie qui vous consacrera femme entre toutes les femmes.
- Mais je…
- Allez-y ! Et il me lance un regard terrifiant.
J’avance dans l’allée centrale, le Christ dans les bras. J’y crois maintenant. La foule m’implore, je suis le tapis rouge. Les yeux baignés de larmes, j’arrive à l’autel où m’attend l’hostie de la consécration. Au moment où je m’agenouille, je sens une cuisante douleur au côté droit, puis une autre au côté gauche. Tout mon corps se tord, meurtri. Est-ce que je vais subir le sort du Christ ? Je hurle mes maux et mes yeux s’ouvrent. La pièce est blanche, les murs nus, je dois être dans l’antichambre de la mort. Un homme en blanc, pas le même que tout à l’heure, me sourit.
- Je suis la Vierge Marie, ne me réservez pas le sort du Christ, je vous en prie et dites-moi où est mon vélo.
- Calmez-vous ! Une vierge à vélo vous dites ? Vous étiez bien à vélo quand vous avez eu votre accident, quant à être vierge, vous êtes la seule à pouvoir nous le dire… Votre vélo est un peu cabossé, comme vous … Je plaisante, rien de grave mais on préfère vous garder en observation à l’hôpital pendant deux jours au cas où…