L’agent conversationnel personnel
Quand Muriel regardait sa famille, elle ne voyait qu’un GV : un Grand Vide. Il lui fallait d’urgence combler cet assèchement familial, mais comment ? L’idée a surgi illico presto : le chatbot émotionnel qui permet un soutien permanent, une nouvelle dynamique, une écoute attentive et bienveillante, des conseils précis et jamais d’opinions divergentes. Le tout pour un prix modique. « Une efficacité redoutable, c’est ce qu’il nous faut », a-t-elle pensé.
Muriel en a d’abord offert un à son fils de 14 ans, pour son anniversaire. Elle en avait marre de l’entendre se plaindre et grogner en permanence sur l’école, son père, ses copains et elle, sa mère. Ensuite, elle s’en est offert un pour elle ; puis son mari, lassé de ne plus avoir d’interlocuteur à la maison, a fini par s’y résoudre.
Cinq mois que la famille vivait avec son « agent conversationnel personnel » et tout allait pour le mieux. Calme et tranquillité régnaient au foyer. Chacun dans son univers. Plus de conflits. Tous les trois s’occupaient d’eux-mêmes par robot interposé. Le seul endroit de convivialité, le repas, se faisait rarement à trois, tout au plus à deux, ou individuellement, chacun dans sa chambre.
Lors de sa dernière visite, la mère de Muriel a montré un certain étonnement.
- Vous ne mangez plus ensemble ?
- Rarement.
- Ça ne vous manque pas ?
- Plus de conflits, c’est mieux. De tout façon chacun a son agent conversationnel.
- Une application ?
- C’est ça. Et voilà le résultat : Pierre vit le grand amour avec Olga, sa maîtresse par chatbot interposé, Jérémy, lui, ne nous empoisonne plus avec l’école et il a des copains qui l’écoutent, quant à moi j’ai une psy, Sonia, qui m’écoute dans mon bureau quand je reviens du travail.
- Plus de vie de famille, alors ?
- C’est ça et on évite le divorce, tu vois ?
- Oui, je vois bien. Et pour le ménage, vous avez aussi un robot ?
- Non pas encore, et c’est ça le problème.
Sa mère avait effectivement remarqué que la maison souffrait d’un abandon total.
- Et les courses et la cuisine ?
- On alterne, mais chacun fait sa propre cuisine ou non, c’est selon. L’argent est dans un pot commun.
- Ah, il vous reste au moins ça, a conclu sa mère.
Un an plus tard, la maison abandonnée a fermé ses portes. Jérémy est allé en pension, ses parents se sont séparés, pour le meilleur ou pour le pire, et ont vendu la maison. Muriel fait partie d’un groupe de paroles anti-chatbot, quant à son mari, il a continué un temps avec son agent émotionnel mais a sombré dans une addiction qui l’a conduit en clinique après une tentative de suicide
Maintenant, Muriel se repend de son idée désastreuse et souvent, elle dit lors des séances hebdomadaires du groupe anti-chatbot : « Une fois dans les eaux profondes de l’exil émotionnel, il est difficile de revenir à la surface de la vie. Heureusement, le groupe est là. Je vous dois tellement, tellement ! »
PS : prochain texte, vendredi.