Voici notre Duo de juin avec Caro. La citation choisie par mes bons soins est la suivante :

 

"Je suis trop honnête pour être poli", de Scutenaire

 

Aujourd’hui vous pouvez lire le texte de Caro, le mien sera mis en ligne samedi.

 

Le bal des masques

Ce sept mots, bien plus que sa voix, familière et oubliée, me font brusquement sursauter. Et aussi cette inflexion particulière, à peine mordante, et pourtant assassine. Un tremblement glacé me saisit aussitôt, la pogne du passé me vrille le corps, le ventre, agrippe ma nuque pendant un bref instant. Un instant de trop. Je dépasse le couple immobile sur le trottoir, discrètement, en tournant mon regard vers le croisement de la rue de Bucci et de la rue de Seine. Le quartier bourdonne de voitures, de touristes et de palabres. C’est l’été, Paris 6ème.

Je traverse la rue et décide de m’installer en terrasse pour mieux observer l’homme et la femme. Je scrute son visage. C’est bien lui. Dix ans ont passé depuis notre rendez-vous devant le juge, pour un divorce normalement houleux suivi d’un après endolori. Aujourd’hui, il est toujours aussi beau mec et la femme, jeune, qui l’accompagne, est moins vulgaire que ce que l’on a bien voulu m’en rapporter.

« Je suis trop honnête pour être poli. » Sa formule favorite, son mantra, sa bannière qu’il brandissait avec ce sourire arrogant, estimant que cela ferait passer toutes ses critiques, ses piques trempées dans son mal-être, les traits acérés de sa jalousie toxique. Moi, j’étais amoureuse, puis j’ai cru l’être encore, puis j’ai cru pouvoir le sauver, puis tant de choses que l’on croit… tout cela dans le désordre sans doute.  Je me suis crue une mère et ensuite une amante comme il ne voulait plus d’enfant, ou pas tout de suite, ou pendant une semaine. Je croyais et je sombrais.

Il me fallut une photo trouvée par hasard, une conversation que je n’aurais pas dû surprendre pour me transformer maladroitement en détective privé et me rendre compte, que non content de me tromper, il prenait plaisir à distiller le venin de son « honnêteté » auprès de nos proches : « Noémie ne se sent pas bien dans son corps. » « Noémie doute beaucoup. » « Noémie n’a pas d’amies véritables, comment pourrait-elle ! » « Noémie n’a toujours pas guéri de sa relation avec sa mère. Quant à son rapport au père… » « Oui. Noémie fait bien la cuisine mais le dernier osso bucco était vraiment passable, un problème de dosage dans les épices. » Je tairai le chapitre de nos relations sexuelles, de ce qui fut notre roman d’amour, du « heureusement nous n’avons pas d’enfant ».

Je préparai mon divorce comme on prépare une campagne militaire et je m’en sortis financièrement correctement. Pour le reste… je savais qu’il allait me falloir du temps, des amis, de la chance… Et je piochais dans les cartes du destin, pêle-mêle, une opportunité de carrière, quelques amants généreux apparaissant aux moments opportuns, des amitiés, des bouts de vie colorés…

Je les regarde tous deux. Elle porte le même masque que l’on retrouve sur mes photos de ces années-là : ce visage sans joie pendant un mariage où ma robe rouge ne fait pas oublier la tristesse de mes traits, cet air absent au réveillon de Noël 2005 chez les Artigues ou un regard suppliant sur un cliché pris à Londres lors de quelques jours en amoureux qui ne furent qu’ennui. C’est Anne, mon amie, qui m’en fit la remarque, en feuilletant un album que j’avais ressorti à l’occasion : « Tu as vu comme tu es triste quand tu es avec lui. » Alors, moi qui avais été jusqu’alors si mesurée, fut secouée de longs sanglots ininterrompus, tel un flux sans fin de peines s’évadant enfin hors de moi. Oui j’avais porté un masque que je n’enlevais que lorsqu’il n’était pas là. Et je gardais encore des traces de ce masque de chagrin qu’il me fallait brûler, coûte que coûte, bribe par bribe.

Je le regarde parler tandis qu’elle, la seconde épouse, semble s’enfoncer de plus en plus dans un monde hors de portée de la joyeuse rue de Bucci. Sur sa bouche fine qui embrassait si bien, sur ses traits racés, sur cet élégant masque d’arrogance…  je pourrais poser les mots de toujours : « Trop honnête pour être poli. » Ou plutôt « Trop égoïste pour être doux. Trop orgueilleux pour savoir donner. Vivant si dissimulé que l’on ne peut l’aimer, qu’il ne peut aimer, écrasant tout espoir. »

Il faut se garder des gens qui disent ne pas mentir… La sincérité, et son versant le mensonge, ne sont que des masques comme les autres.

 

Le Pain perdu 10 juin 2019 – Corinne Mennesson Llerena