Duo de la fin avril avec Caro qui a décidé de choisir la photo ci-dessous qu'elle a prise à St Malo. La citation suivante, que j’ai choisie, doit   influencer notre texte :

" J’ai en moi tous les rêves du monde " ( Fernando Pessoa )

Aujourd’hui voici le texte de Caro. Le mien sera en ligne mercredi.

 

saint malo (1)

 

 

Papiers de soi

 « A nos rêves ! » Le tintamarre des verres, le fracas des paroles qui s’écrasent contre les murs de L’intranquillité, rue du pourquoi-pas, le claquement des rires, le brassement de la musique qui charrie ce concentré humain dans un flot assourdissant. Comment ai-je pu atterrir là ?

Cinq ans. Cinq ans d’ascèse. Cinq ans de bagne social sur fond de travail, d’heures sup, de sandwiches et de surgelés tièdes, d’yeux bouffis et d’un corps flasque. Cinq ans de célibat entrecoupé d’aventures brèves toutes plus asséchantes les unes que les autres. Cinq ans de désert social. Cinq ans de néant culturel. Cinq ans de négation de tout ce qui n’est pas la boîte - notre start up - que nous venions de céder, à un prix dépassant toutes nos prévisions.

« A nos rêves ! » Moi aussi je lève ma coupe qui irradie sous les ersatz de néon. Ou s’en sont-ils allés ? A l’instant où Gus me demandent ce qu’il en est, je n’en ai pas la moindre idée ; ils me semblent aussi irréels que l’endroit rutilant où nous fêtons cette réussite qui vient de gonfler nos comptes bancaires.

Nous sommes quatre, jeunes, deux hommes, deux femmes. Nous avons en commun trois ans d’école dite à la française, une année à Londres et une start-up, des nuits blanches fêtardes – il y a longtemps – et des centaines d’heures de travail mis à bout, des piles de pizzas avalés, des coups de gueule, des coups de dép. Un marathon mené au bout, à l’aveugle, en aveugles. Nous voilà devant cette bouteille de champagne qui a le goût délicat et suffisamment amer de la victoire. Suis-je le seul à comprendre que ce toast sonne le glas de notre complicité ?

Nous danserons, nous rirons, nous boirons. Gwen sort son smartphone et nous posons pour le selfie de rigueur. Grégoire nous proposera de nous revoir. Un an, trois ans, dix ans ; de toute façon, la photo aura bougé et nous serons flous. Ou absents. La course est finie et les mois qui vont suivre nous révèlerons assurément plus que nos trop jeunes dernières années.

Une clameur, Cléa se lève surexcitée. « C’est FB et son Maddy la nuit. Il est trop fort. Allez, on y va ». Un mec aux cheveux longs et barbe courte s’excite paresseusement sur ses claviers, nous suivons notre brune comparse dans la masse des corps qui se plient et se déploient en rythme. Danser, bouger. Depuis combien de temps, ne me suis-je pas senti aussi vivant ? Ces dernières années avaient malmené mes rêves ; leur peau délicate s’était déchiquetée. Est-ce que l’on raccommode les papiers de soi ?

La musique revient plus forte et je ferme les yeux. Est-ce l’alcool ou ce que nous avons fumé : je me retrouve assis dans un de ces trains inconfortables qui sillonnaient l’Europe. J’ai dix-neuf ans, une copine que j’oublierais dans quelques jours, presque rien en poche. La vitre ouverte laisser couler un vent d’été tiède. Les rayons rasant du soleil se brisent et l’avenir semble, comme lui, devenir mille carrés de papiers de soie incandescents qui s’envolent. J’ouvre les yeux, les corps se déhanchent, saccadés. Mes désirs devaient être si légers… que même le bruissement de leurs ailes s’éloigne, soufflé par le martel du temps.

Cléa commande une deuxième bouteille de champagne. Nous trinquons, Gwen me demande : « Alors Marco, tu vas faire quoi maintenant ? » Je repense à la fenêtre d’un train, aux paysages qui passent, à mes rêves tremblants et multicolores.  Je réponds enfin à ceux qui sont encore mes amis, qui le demeureront, d’une certaine manière.  « Je crois que je vais prendre un train. » Et je finis mon verre savourant ce goût mi-amer mi-pétillant qui m’invite à ce que tout finisse et que tout recommence.