De retour de La Havane - sans avoir vu Raul -  Mado est de passage sur Presquevoix. Voici la photo, suit son texte.

 

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L'attente

 

« Nous serons comme Philémon et Baucis », avait-il promis, l’œil espiègle. Bientôt, ils vivraient face à la mer, dans leur alcôve du  Malecón, amoureux liés à jamais. Comme eux… Sinon, qu’ils étaient jeunes encore, qu’elle n’était pas de bois ; et qu’il tardait à la rejoindre… Pour l’heure, elle attendait  de le voir réapparaître sous les arcades de l’Hôtel Deauville.

Deauville… Elle se souvenait de la France. Il y revenait  pour affaire et l’y avait emmenée quelquefois. Avant de courir vers ses rendez-vous, il l’accompagnait toujours sur le rivage : « Mi amor, attends-moi là. Fais provision  de lumière et d’écume, de silence et de songe. J’ai  tant besoin de toi. » C’était un peu comme s’il la trainait avec lui, mieux qu’un livre qui tient peu de place et qu’on peut oublier sur un banc sans l’ouvrir. Mais elle l’aimait, avait choisi sa vie ; et  son esprit  voyageait  de cette plage à une autre, la ramenait irrésistiblement  vers son île à la  beauté fière et complexe.

Le jour où, sur le Paseo del Prado, il s’était attardé devant ses tableaux, qu’aurait-elle pu imaginer, espérer? Elle était artiste, est-ce la raison pour laquelle le talent de cet homme l’avait  aussitôt conquise ?  Elle avait renoncé aux pinceaux, s’était glissée dans les rêves du sculpteur, où elle s’épanouissait, lui insufflant sa grâce créative ;  elle l’encourageait aussi, le remotivait dans les moments de doute. « Mi Corazón, mon égérie »… Elle n’avait jamais  dû poser pour lui, sa présence suffisait ; il avait l’art de la sublimer, semait en chaque œuvre  les indices d’un  mystère qui  la fascinait depuis toujours. Entre eux, une alchimie miraculeuse…

Cette fois pourtant,  il lui avait proposé de se tenir immobile face à la mer, le regard au lointain, vers l’immensité de l’avenir. Tout en maniant  pinces et cisailles, il l’avait enveloppée de cette voix  à la fois profonde  et soyeuse qui l’avait charmée dès leur rencontre : « Le temps est venu. Je  nous   façonne  une bulle d’univers ;  ensemble nous  y  ferons  oeuvre  pour l’éternité ». A demi-consciente,elle s’était perdue dans la contemplation de l’horizon. Quand  elle avait repris ses esprits, elle était arrimée au sol, enveloppe de métal ciselée entre ciel et terre, la tête à portée de nuages. Elle avait  eu  le temps de l’apercevoir,  son ombre avalée par l’hôtel d’en face.

Depuis  des heures, la vue brouillée,  elle fixait l’entrée du Deauville. L’air s’assombrissait et les rafales de vent froid venu  du Golfe  lui transperçaient le corps et l’âme. Elle ne sentait rien.