Après le texte de Mado, voici le mien, écrit à partir de la même photo, prise par Mado en été 2018 , dans un village gascon. 

 

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Le Christ

 

En voyant sa position, j’ai tout de suite compris pourquoi il était arrivé en retard à notre rendez-vous : cet idiot se prenait pour le Christ. Sans doute parce qu’il s’appelait Christian, allez savoir ?

 D’abord, j’ai essayé de lui dire qu’une telle tenue me paraissait déplacée, mais il ne m’a pas écoutée. J’ai aussitôt ajouté  que garder les bras en croix, dans cette étrange position, ne pouvait en aucune façon le mettre sur le droit chemin. C’est à ce moment exact qu’il m’a signalé qu’il avait une mission.

-          Te prendrais-tu pour le messie ? Ai-je demandé.

Il n’a jamais voulu répondre à ma question et c’est pour cette raison que je l’ai quitté.

Certes, mon attitude vous semblera rigide, mais peut-on passer sa vie avec un homme qui se prend pour le sauveur de l’humanité ?

Pour être sincère, je dois vous avouer que je n’attendais pour compagnon qu’un être « normal »,tout simplement, non un être qui prenait sa mère pour la vierge Marie.

A l’époque – et aujourd’hui il en est de même - je n’attendais ni rédemption ni résurrection.  Je préférais marcher seule sur le chemin avec comme unique volonté celle de me connaître moi-même. N’est-ce d’ailleurs pas une folie que de vouloir conduire les autres sur un seul chemin, le sien ?

Je dois dire qu’une semaine après cette rencontre étrange, Christian m’avait envoyé un extrait de l’évangile dans une enveloppe de la couleur du ciel.

Je ne me souviens que d’une phrase pour l’avoir  notée dans mon agenda :

«Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »

Quand j’ai revu Christian par hasard, vingt ans plus tard, je n’ai pu m’empêcher d’être triste. Il faisait la manche devant un distributeur automatique dans une tenue non plus christique mais d’une saleté repoussante.  Son chemin avait dû le conduire dans les ténèbres, car ses rides lui donnaient le visage d’un homme de soixante-dix ans alors qu’il n’en avait que cinquante.

J’ai cherché un billet de vingt euros que j’ai placé dans sa sébile et je l’ai salué. Il ne m’a semble-t-il pas reconnue.  Merci ma sœur, m’a-t-il dit, Dieu vous le rendra un jour, le seigneur est juste et bon.

 Je n’ai pas osé lui dire qu’un jour, il avait été mon amant, et je n’ai pas non plus osé lui dire qu’il n’était pas le Christ…