On était en période d’examens blancs et elle avait surveillé trois épreuves. Elle s’était tellement ennuyée dans cette salle où trente élèves suaient sur leur épreuve de philosophie, qu’elle avait baillé à plusieurs reprises. Résultat : elle s’était décroché la mâchoire.

Comme elle vivait seule, elle s’était résignée à la remettre elle-même en place mais, la mâchoire inférieure s’était mal emboîtée et il lui avait fallu aller aux urgences.

Là-bas, le médecin - un vieil homme au seuil de la retraite – n’avait pas voulu y toucher : « Je suis trop vieux. Allez voir un spécialiste : tenez, voici son numéro de téléphone. »

Elle aurait voulu le mordre, l’imbécile, mais ses mâchoires n’étaient plus en état.

Elle prit un rendez-vous – heureusement rapide - chez le fameux spécialiste.

A 8.30, elle entra dans la salle d’attente. Le médecin arriva en même temps qu’elle. Jeune, mais vu son presque grand âge, tout le monde lui paraissait jeune. Elle ne resta que cinq minutes assise, il vint la chercher immédiatement.

Elle expliqua son cas. Il sourit à plusieurs reprises. Elle ne voyait pas ce qu’il y avait de drôle à s’être décroché une mâchoire, mais elle préféra ne rien dire afin de ne pas se le mettre à dos.

Après lui avoir remis la mâchoire en place il lui dit.

-          Vous ne me reconnaissez pas ?

-          A vrai dire, je ne suis jamais venue dans votre cabinet.

-          Et si je vous dis Hugo.

-          Hugo ? Hugo quoi ?

-          Vous êtes professeur de français au lycée des Tourelles, n’est-ce pas ?

-          Exact.

-          Je vous ai eu comme professeur il y a quinze ans et vous me reprochiez toujours mes bâillements. Vous disiez même qu’avec des bâillements comme ça je finirais par me décrocher la mâchoire. Et vous ajoutiez, en plus, que j’aurais difficilement mon baccalauréat.

Elle essaya de sourire, mais impossible. Elle finit par répondre.

-          Chacun son tour.

-          Oh, mais je ne me suis jamais décroché la mâchoire, moi.

-          Je voulais dire, chacun son tour de se moquer de l’autre.

Il sourit à nouveau et ajouta.

-          Je ne vous en veux pas, sinon je n’aurais pas remis votre mâchoire en place

-          Vous me rassurez. D’ailleurs, si je m’en souviens bien, vous aviez un autre talent à par bâiller.

-          Ah oui, lequel ?

-          Vous passiez votre temps à bavarder avec votre voisin.

Il répliqua.

-          Lui est devenu kiné, au cas où vous auriez des problèmes de dos.

Elle lui serra la main et sortit du cabinet l’œil terne. Dorénavant, où qu’elle allait, lui faudrait-il toujours trouver d’anciens élèves ?