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Ce tiroir, je  ne l’avais jamais encore ouvert. Sans doute par peur.

Mais une fois, pour échapper à l’ennui hivernal,  je lui ai rendu visite et ce que j’ai découvert m’a profondément troublée. Au détour de quelques photos, j'ai vu la mienne : j’étais jeune et triste. Je savais que j’avais été jeune, mais triste ?

Sous cette photo, il y en avait d’autres, mais pas de moi. Des photos de mes parents, de tantes et oncles, de cousins et de cousines. Je les ai toutes alignées avec la mienne. Hélas, j’étais vraiment la plus triste, et sans doute la plus laide.

J’ai continué mon voyage d’hiver  le ventre noué.

Sous les photos, j’ai découvert des lettres, mais adressées à qui ? Les adresses n’étaient pas données, et les noms avaient été effacés ; pourquoi ? Etaient-ce des lettres qui m’avaient été envoyées ? Ou des lettres que moi-même je n’avais pas souhaité envoyer ? Il me fallait les lire, peut-être pas toutes, mais certaines. Sans doute reconnaîtrais-je mon écriture, mais elle avait tellement changé depuis ma jeunesse.

La première lettre que je choisis était brève :

« Je me languis de toi. Le problème c’est que je ne t’aime que quand tu n’es pas là. Pourquoi continuer ? »

 La deuxième un peu plus longue – celle d’une femme -  disait :

« Il n’y a pas d’amour heureux, hélas, nul ne me l’avait dit. Naïve, je suis née naïve et je le suis restée. Tu as été le troisième, le plus obtus je pense. Oublions-nous ou recommençons ou tuons-nous. Mieux vaut agir, et vite. »

Qui était ce mystérieux troisième ? Mon cerveau transi ne me donnait aucune réponse.

La troisième lettre, elle, avait été écrite par un homme, et c’est lors de sa lecture que je me suis arrêtée, atterrée. Son contenu était si douloureux que des rivières de larmes ont coulé sur mon visage.

« Tu juges, tu juges,  mais te regardes-tu ? Je ne suis ni artiste, ni musicien, ni écrivain, je suis moi et ce moi me brûle quand tu me regardes avec autant de dureté. Qui es-tu toi qui observes les autres les yeux fermés ? Dans quel palais as-tu existé pour être si lointaine ? Moi ma maison est simple, mais depuis que je te connais, je ne peux plus y vivre. »

 J’ai aussitôt retiré les lettres du tiroir. Ne devrais-je pas les mettre à la poubelle ?

Sous les lettres - et ce fut ma dernière découverte avant ma décision finale - j’ai vu une drôle de bague. On aurait dû une alliance. J’ai regardé si je pouvais la mettre à mon doigt. Oui, elle se glissait facilement le long de mon annulaire. Elle était aussi triste que je l’étais sur la photo. Une fois que sa place a été trouvée, une voix d’homme a entamé un voyage musical*, d’une voix si triste et grave que j’ai failli mourir. De quoi étais-je donc coupable ? Que me reprochait- on ?

C’est à ce moment-là que la fenêtre s’est ouverte. Aussitôt toutes les photos et les lettres se sont envolées pour leur voyage d’hiver. Seule m’est restée cette bague qui maintenant repose à la cave, dans un minuscule cercueil que je lui ai construit. Sans doute ai-je voulu oublier qu’un jour – mais je ne sais pas quand – j’ai moi aussi fait un voyage que j’aurais préféré ne pas faire…

 

*Franz Schubert, voyage d’hiver

PS : Titre de livre créé aux éditions irrégulières