Pour ce duo de décembre avec Caro, du blog " les heures de coton ", nous utiliserons comme nous le souhaitons cette citation de Annie Ernaux - « Ce récit serait donc celui d’une traversée périlleuse… » extraite de « Mémoire de fille ».

Voici aujourd'hui le texte de Caro, le mien sera mis en ligne mardi prochain.

 

Quelque part en Italie

« Ce fils de chienne » Ma mère s’interrompit en me voyant derrière elle. Elle reprit d’un ton qui se voulait plus calme. « Ce fils de… a franchi le Rubicon cette fois-ci. » Je la regardais par en dessous. J’étais saisie par la force avec laquelle elle avait prononcé cette dernière expression, si incongrue dans sa bouche. Ses yeux brillants, ses pommettes rouges… tout indiquait chez elle un état de colère que je ne lui avais jamais connu.

« Franchir le Rubicon » Cette expression devait venir tout droit de l’enfance maternelle, quand ma mère était encore une de Saint Mars. Enfin de l’enfance, ma mère n’avait pas conservé grand-chose. Pas par rébellion. Elle était, disons, plutôt une erreur génétique dans sa lignée de comtes et comtesses. Sa multitude de frères et sœurs étaient les copies conformes des ancêtres accrochés aux hauts murs du château de Saint Mars : blonds, éthérés, regard clair et port altier.

Ma mère, elle, trimbalait négligemment ses quasi cent kilos et son mètre quatre-vingt-quatre. Elle arborait une longue chevelure brune bouclée aux accents roux. Ses cuisses épaisses étaient sanglées dans un jean ou un cuir noir quand elle sortait. Ou comme aujourd’hui elle mouvait avait aisance son immense carcasse revêtue d’une tenue de chantier. Des bras puissants, des mains comme des battoirs, rugueuses et jamais immobiles m’emportaient au ciel depuis que j’étais petite fille.

Ma mère était une géante. Et qui présentement cherchait à exprimer avec cette citation originaire de… quelque part en Italie, tout le dégoût voire un début de haine envers mon géniteur, accessoirement son mari, « ce fils de… », chic et parvenu. Responsable depuis peu de Saint-Joseph, ensemble scolaire catholique réputé, il ne cachait plus derrière sa cravate et son impeccable costume, sa nature de séducteur impénitent. Le pire dans tout cette mauvaise vie affichée était son égoïsme fini et sa radinerie.

Le Rubicon, c’était donc la guerre. L’étincelle qui causait tout ce tumulte s’agitait au bout des doigts maternels : deux billets blancs, presque innocents, deux voyages en Simplon pour Venise, le seul rêve jamais formulé de ce couple bancal. Sauf que, si le passager était bien mon père, la passagère s’appelait Louise Maruel, inconnue au bataillon.

Ma mère chaussa ses gros godillots, s’approcha de moi de son pas pesant pour m’embrasser sur le front. La porte d’entrée faillit se fracasser quand elle la claqua derrière elle. Elle allait au turbin, il était 7h10 et elle était déjà en retard. Mon père assistait depuis le début de la semaine à un colloque au collège des Bernardins. J’avais seize ans dans quelques mois et pour la première fois je devais franchir un carrefour inquiétant de ma vie. La séparation qui s’annonçait promettait d’être une guerre de tranchée où j’étais à coup sûr la plus exposée. J’eus alors la très nette sensation que la vie tenait plus d’une traversée périlleuse, que l’on franchisse le Rubicon ou que l’on tourne le dos à un château peuplé de meubles marquetées et de vaisselles aux armes de la famille, et de vieux secrets rances, qu’à une histoire de Dora l’exploratrice.  J’attrapai mon sac de cours, je jetais un coup d’œil au miroir de l’entrée. Une grande brune à la crinière indisciplinée m’observait ; j’étais le portrait craché de ma géante, version gamine. Je ne doutais pas qu’il me faudrait choisir dès cette semaine l’un ou l’autre de mes parents, basiquement le confort et la sécurité d’un côté, l’aléatoire et le volcanique de l’autre. Que mon choix de l’un m’aliènerait l’autre, en tout cas pour longtemps.

Je fermais soigneusement le verrou de l’entrée à double-tour et me dirigeais vers le boulevard Clémenceau. Je dus attendre un bon moment car les feux étaient en panne et les conducteurs ne voyaient assurément pas les piétons qui s’agglutinaient sur les trottoirs. La déviation n’avait pas encore pris fin et un flot de véhicules et de poids-lourds se déversait sur le macadam. Au moment où je traversais entre deux 32 tonnes, je crus entendre la voix de ma géante. « Une fois que tu as posé le pied et bien regardé à droite, à gauche, vas-y avance. Ne reste pas comme une idiote au milieu du trafic, là c’est une connerie.  C’est comme pour tout, jamais regarder en arrière, bien soupeser le pour le contre et… alea jacta est. »