Voici notre Duo de Septembre. Aujourd’hui vous pourrez lire le texte de Caro du blog les heures de coton.

L’inducteur est « Elle fait la liste de tout ce qui aurait pu être pire » de Catherine Enjolet dans son livre « Sous silence ».

Mon texte paraîtra le 29 septembre.

 

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 Le pire du pire du pire du pire, est-ce le pire ?

« Elle fait la liste de tout ce qui pourrait arriver de pire.                           

- Répète ? Mais elle a un grain, ça va mal finir cette histoire. »

Devant moi, Christophe regarde sa bière sans se décider à la boire. Une demi-heure que nous sommes là, dans ce bistrot où nous nous voyons presque toutes les semaines. D’habitude, j’essaie de lui changer les idées. Après tout on a été amis, amants, amis – bon y’a bien une fois dans cette dernière période où… mais ça ne compte pas vraiment, une petite fois ? !. Et puis on a trouvé chacun quelqu’un, on a eu une maison, des enfants, un boulot, un PEL, des vacances en location, une gerbille, un hamster, tout ça dans le désordre. On se voit toujours. Plus facilement en duo, mais aussi tous ensemble parce que nos enfants, nos ados maintenant, s’adorent. Nos conjoints moins. Au début ça gène aux entournures mais une fois qu’on a supporté la belle-famille et les copains de l’autre, on passe facilement outre. Cela s’appelle des concessions. Je ne suis pas sûre que ça sauve un mariage mais ça rallonge le bail.

« Allez on trinque. » Et de nous commander une deuxième pression.

Christophe et moi on a un accord tacite, on s’écoute, on se réconforte. On s’aide à vivre. Ok c’est pas l’amitié héroïque et transcendante, juste un espace de répit. Ça nous rappelle qu’on est autre chose que des parents, des conjoints, des amants - pas si souvent -, des gens avec un boulot, une maison à nettoyer, de la famille qu’on aime aux grandes occasions, des potes, et qu’il ne nous reste pas beaucoup d’espace à soi. Avec Christophe, on parle de plein de sujets qui semblent n’intéresser personne autour de nous, de ce qui nous a toujours rapprochés. Ça paraît dingue mais les mêmes trucs nous font vibrer : les dames et le basket, les BD et les gravures d’Epinal, les découvertes scientifiques. Heureusement on ne collectionne plus les timbres comme quand on était petit. Alors se voir, c’est notre parenthèse, rien qu’à nous. Et on y apporte nos problèmes persos que quand ça passe pas. On s’est toujours dit ça : parler sérieux de nos vies de couple ce sera quand on pensera que c’est notre dernière issue de secours avant la sortie. Crever l’abcès.

A sa tête, ça passe vraiment plus.

« Je vais la quitter.

- On l’a toujours su.

- Toi aussi, tu le quitteras un jour.

- Y’a pas photo.

- Mais pas tout de suite.

- Non. Pas tout de suite. Tu sais bien, les gosses sont trop petits et c’est la dèche garantie. »

Christophe pose les dames et le plateau sur la table. Je lève la tête vers le ciel qui éclaire les hautes tours de la Bibliothèque François Mitterrand. On bosse pas loin. C’est notre territoire. Le patron s’est mis à rigoler quand on s’est levé d’un coup pour s’installer en terrasse. Une fois le damier nickel avec ses jetons blancs et noirs chacun sur leurs cases, Christophe démarre.

« Oui. C’est pas très drôle mais bon. Ta nana frise la dépression tous les matins et le mien a un égo qui tutoie le culte de la personnalité – je hausse les épaules et je continue – On est assez cons pour pas se barrer. Mais, nous, on se quittera pas. Et quand la grande fracture arrivera, à toi ou à moi, il faudra juste qu’on soit bien préparé. » Les bières sont là, je lève mon verre à cet été qui n’en finit pas.

« Oui t’as raison. On va se préparer – il se marre – on va avoir une stratégie. Mais pas tout de suite. » 

Il avance un blanc, quelques coups en artiste. Mon salaud, ton attaque est bien menée. Finalement, malgré sa nana en crise, il assure ; y’a pas je l’adore.

« Une stratégie OK. Mais fais gaffe, faire des listes du pire du pire du pire qui peut t’arriver. Elle a un grain, enfin plus qu’avant. » Il a rien dit mais je crois que c’est parce que j’ai lancé la contre-attaque : déstabilisation psychologique avant de sortir la manœuvre qu’il n’a pas anticipée.

Caro Mennesson Ll – 22 septembre 2018 – Le Pain perdu