Hélène m’avait apporté des fleurs de tournesol mais moi, je déteste les fleurs, surtout les jaunes. Je ne peux pas passer devant un fleuriste sans pleurer. Je lui avais pourtant dit qu’à chaque fois que je voyais des fleurs, je pensais à l’amant de ma femme.

Ma femme et moi étions mariés depuis un an, quand un inconnu a commencé à la couvrir de fleurs, nos vases n’y suffisaient plus. Il les envoyait par brassées, rouges, roses ou jaunes. Moi je m’étonnais - toutes ces fleurs, pour toi ? Lui disais-je - mais ma femme me répondait invariablement que c’était certainement une erreur… jusqu’au jour où j’ai trouvé un billet sur la table de la salle à manger : « J’en aime un autre, je te quitte. Oublie-moi. » Comme si on pouvait imposer à quelqu’un, par décret,  de vous oublier. Une journée lui avait suffi pour emballer toutes ses affaires.

Le jaune, c’est la couleur des cocus, la mienne. J’ai eu, très tôt, le pressentiment que je serais cocu. Vous savez, c’est comme ces maladies infantiles qu’on est sûr d’attraper un jour. Le problème c’est qu’avoir été cocu une fois ne m’immunise pas pour autant, et maintenant, avec les femmes, je me méfie. Je me demande même si elles ne nous disent pas qu’elles nous aiment au moment où la courbe de température de leur amour flirte dangereusement avec le zéro : une façon perverse d’avoir la paix pour vaquer à leurs amours interdites.

Pourquoi m’avait-elle apporté des fleurs de tournesol ? J’ai cru y lire un présage, alors j’ai pris les devant, ne vaut-il pas mieux quitter qu’être quitté ? Je lui ai écrit un mot tout simple : « J’en aime une autre, je te quitte. Oublie-moi.  » - que j’ai envoyé à son adresse. 

L’enveloppe m’est revenue quatre jours plus tard. Son adresse à elle avait été barrée à la règle et une écriture soignée avait écrit la mienne. Un tournesol somptueux avait aussi été dessiné sur la partie droite de l’enveloppe et, au cœur de la fleur, on pouvait lire ce mot : « lâche ».